Sunday, May 19, 2024
Au début, je n'avais pas réalisé le petit privilège qui m' était fait. Mais après un voyage immobile dans ses passions, j'en étais venu à  me demander ce qui nous avait valu, à  nous, cette petite faille dans sa défiance. Peut-être la recommandation bienveillante de quelques « anciens », notre propre démarche régionaliste, même si son activité sur Sainté ne représente qu'une part infime de son travail, la parution sur notre portail de quelques dessins de son vieux pote Zellmeyer...

Article publié en 2007. Roland Roche s'est éteint en novembre 2010.

 

En effet, son esprit d'indépendance l'a toujours fait fuir le cirque médiatique et la publicité. C'est pour cette raison sans doute, quand son nom n'est pas inconnu, que beaucoup ne savent du personnage que des parcelles éparpillées de ses multiples talents : sa voix sur quelques disques, mise au service des textes des chansonniers et poètes stéphanois, « Maroni mis en scène » en zone RFO, ou encore son travail de musicien et de chercheur sur l'orgue de Barbarie...

.
.Le secret de Maître Bertrand, le Rêve: hommage à  Michel Bertrand, fabricant d'automates
.
Toujours est-il que c'est dans son QG de Saint-Jean Bonnefonds que m' a reçu le chantre de la compagnie Roland Roche, « compagnie éclatée » s'il vous plait. Pour le peu que je puisse en juger, physiquement je lui trouve un petit air de Jean Dasté et l'allusion n'est pas innocente. Voici donc la petite histoire abrégée d' un baladin stephanois en costume d'Arlequin.
.

.Orgue Mécanique et Chant classique (dont l'extraordinaire Der Leiermann de Schubert)
.
Sa première entrée, nu sur la scène du monde, eut lieu à  Saint-Etienne en 1947, rue Antoine Durafour vers l'actuelle « maison en aluminium ». La famille est modeste et certains Roche travaillent dans la passementerie. Justement, dans l'ancien atelier de Saint-Jean, mon hôte m'expliquera le travail des liseurs de cartons d'orgue de Barbarie. Comme un fil de trame qui durerait longtemps...
 
En attendant, les souvenirs de ces premières années sont toujours vivaces: la caserne en lieu et place de la fac en grève, les attelages qui ravitaillaient en glace les bistros de la ville, plus tard les sifflements des premiers camions électriques de l'entreprise Rivière, rue Tréfilerie. Hasard de la vie, à  la même époque sa future épouse habitait non loin, rue Désiré Claude.
Et puis surtout il y a la rue Richard où vivaient ses grands parents et où résonnait sans cesse la voix de ce drôle de patriarche chantant, ex-wattman viré pour cause de militantisme. C'est ce grand-père qui inocula au matru l'amour de la chanson régionale. En 1965, à  l'époque beatnik quand Roland Roche a gravé une première fois le vinyle de ses états d'âme d'adolescent en crise, fouilla ! le grand-père n'y a rien entendu : " Tu connais même pas Au Panassa et tu connais pas Elle fait naître espérance..." Le petit-fils s'amende et à  partir de 69 se lance dans ses recherches sur la chanson stéphanoise (15 000 titres !), faisant siennes les paroles de Benjamin Ledin : "La chanson est l'arme préféré des humbles et des exploités, elle est aussi leur consolation et leur réconfort dans les vicissitudes de l'existence" Il part aussi à  la rencontre des mineurs de la Ric, pour ne pas rester dans le théorique et devenir un technocrate à  la con. Ce travail immense l'amène de fait à  s'interroger sur le fameux parler gaga et à  vilipender les gagasseries gagassantes agaçantes propagées par certains journaux, théâtres et dicos. Le vrai gaga, qui n'appartenait qu'à  Saint-Etienne, nous dit-il, est celui de Patasson et de Babochi. Il dérive du franco-provençal et ne subsiste plus, hormis dans les termes techniques des industries stéphanoises ; les gagasseries baste ! elles sont le résultat du brassage des populations dans le creuset stéphanois : alsaciennes, vellaves, italiennes, drômoises, etc. Mais elles ne sont pas typiquement stéphanoises, on les retrouve ailleurs, qu'on se le dise !
.
.
Saviez-vous qu'Aragon avait écrit un texte nommé La Ricamarie ? Il raconte les grèves de 1948. Illustration de P. Zellmeyer
.
Live à  St Jean :
"- Je suis Rimarien, ça me va très bien,
je sais pas réfléchir, ça me fait frémir...
- Toute la journée je vois des Rimariens
Toute la journée je vois des Poémiens
Ils sont différents mais moi je n'y peux rien
J'en saigne, j'en saigne tous les jours.."
.
 
.
Reprenons le fil. Au harem de ses passions, dès ses débuts la chanson a toujours partagé la première place avec le théâtre. A 16 ans, il laisse tomber Etienne Mimard qui accueillait traditionnellement les fortiches en math pour en faire des techniciens, aujourd'hui dans des entreprises délocalisées, et trace sa voie d'artiste. Ce fut une affaire de rencontres, avec des comédiens et notamment Jean Dasté, artiste simple à  la pensée phénoménale qui a vu chez le Stéphanois ce côté étrange et...
- Touche à  tout ?
- " Ouais, enfin comme dit Boris Vian à  un moment : Bon à  tout, bon à  rien, qui trop embrasse, mal étreint."

... un peu bohémien donc, puisque l'artiste doit mener une vie en profondeur, à  la façon de Molière, un « comédien de la vrai décentralisation ».

Dans « La Gerbe artistique » de Mr et Mme Baury, à  Sainté, il apprend le chant classique avec la « rigueur intégriste » de l'époque et rejoint les choeurs de l'Opéra de l'Eden, rue Blanqui et ceux de l'Opéra de Lyon en qualité de baryton basse. Souvenirs d'un temps achevé où les classes populaires pouvaient encore se payer des grands soirs et remplir la « poulaille » car, contrairement à  un préjugé, le « populo » aimait la musique classique et appréciait les chanteurs à  voix. Quand sur les ondes se côtoient Johnny Aliéné, Brassens, Brel, les yéyé et Tino Rossi dans un joyeux fouilli, Roland Roche découvre le jazz et l'improvisation, au grand désarroi des Baury et du petit monde de l'opéra. Il y a aussi ce grand escogriffe de Boris Vian (mort à  l'aube des sixties) qui partage dans sa tête, avec Prévert, le podium des poètes. Malgré son estime pour Gabriel Baquié et Michel Dens, il quitte l'Opéra et ses « mises en scène de merde ».
.

.
En 66, il part à  l'armée et se retrouve en Allemagne vers Sarrebruck. Profitant du syndrome Hallyday, il est incorporé dans une caserne de 200 bidasses dont toute une flopée d'artistes ! Du pain béni pour notre bohémien qui tous les soirs ou presque (et en civil), dans des lieux différents d'Allemagne va se frotter à  toutes les Muses: Mozart sans le sectarisme français, le théâtre via Ionesco, le Déserteur de Mouloudji pour les gradés... Grace aux émissions pirates de Radio Caroline, lui et ses potes jouent aussi en avant-première les tubes des Stones. Volontaire pour une mission dangereuse, il gagne le CIFA d'Angoulême qui vit ses dernières années. Il y retrouve Jean-Claude Parayre (actuellement à  la Maison de la Culture), copine avec un certain de Kersauzon (un timide, comme le sont les Bretons, qui bassine tout le monde avec Tabarly) et quelques autres avec lesquels il escalade, le temps d'un film-documentaire pour l'école d'oenologie, les alambics à  Cognac des caves de Marcel Ragnaud. L'occasion aussi, tant qu'à  faire, de « jouer du Leika », d'organiser des projections, de travailler le « livre vivant », la méthodologie du travail intellectuel.

Au terme de cette campagne épique...

Pause. "Je suis hyperlaxe aussi, tu vois; j'm'en sers au théâtre, pour les contes pour enfants..."
.
.Photo de Cayuela
.
Lecture. Au terme de cette campagne épique, il revient à  Saint-Etienne et le choc est sévère. Le « côté puant de la ville », institutionnel et petit-bourgeois, cloisonné. Enfin bref, il faut bosser à  droite à  gauche, en se demandant si on est comédien, chanteur ou autre chose encore. En 68, il entre au Service Municipal d'Animation Culturelle et s'occupe des jeunes de la Rivière et de Solaure. Le poète Luc Bérimont le prend sous sa coupe et il laisse tomber le théâtre, pour mieux y revenir plus tard. Il écrit, chante et collecte les contes d'Auvergne, un travail de recherche, d'ethnologue qui l'a aussi toujours habité, depuis l'Allemagne et son spectacle poétique offert devant Dachau à  la mémoire des déportés. Au SMAC, le Roland s'emmerde et réalise qu'il n'est pas fait pour travailler dans le cadre institutionnel. Il fait encore un passage au Centre Culturel Stéphanois où il oeuvre à  l'établissement de la Maison de la Culture (pour le Peuple à  l'origine) et un tour de France un peu schyzo des grosses boites pour dispenser aux cadres des stages de psycho-pédagogie et d'expression orale. Une démarche, voire un devoir qu'il poursuit actuellement avec des mômes en difficulté en même temps d'ailleurs que des ateliers en musico-thérapie.

Pause. "Militant ? Je ne sais pas ce que ça veut dire. Pour moi ça rime avec militaire. Non, un homme c'est ça, c'est tout, gauche-droite, gauche-droite; j'en ai rien à  branler de ce qu'on peut penser de mes opinions politiques... Et un artiste, il n'en a rien à  foutre d'être reconnu ou pas, il veut créer. Si tu raisonnes d'abord en terme de fric, tu n'es pas un artiste, seulement un épicier."
.

.Maroni en scène
.
Avance rapide. Pour abréger un peu, on va directement en Guyane où bosse Claude, fille et complice et où 600 gosses, de toutes races, langues et religions, sous la direction du « vieux Roche » se sont réunis le temps de « Maroni mis en scène ». C'est l'histoire de la vie de tous les jours sur les rives du fleuve Maroni et de la mosaique des cultures qui s'y côtoient non sans heurts. Personne n'y croyait et à  l'arrivée, un succès à  faire pâlir RFO, pas toujours tendre avec les blancs. On revient en Métropole, en Corse par exemple où cette « famille de cinglés » a participé à  la création de sept écoles de cirque et monté des spectacles dans les villages reculés. Pour ne pas trop s'insulariser, les Roche rapatrient leurs cerveaux das le Massif Central où les attendent les multiples activités de leur « Compagnie éclatée », c'est à  dire sans salariés, ni même un « noyau dur » et sans subventions asservissantes.
.
.Le seul orgue chromatique au monde, orgue Odin à  42 touches permettant de jouer des morceaux binaires et ternaires, jazz et classique. Les autres orgues sont diatoniques; il manque les basses.
.
La Musique Mécanique y occupe une place de premier choix. Chroniques, conférences, disques et festivals témoignent de cette histoire d'amour avec l'orgue de Barbarie (dont le nom reste un mystère et ne doit rien à  Mr Barberi !) depuis 1983 et l'achat d'un instrument unique à  André Odin, le plus grand fabricant d'orgue de Barbarie d'Europe, à  St-Just-sur-Loire. Et n'allez pas parler à  Roland Roche de l'image d'Epinal, celle du type qui tourne sa manivelle comme un automate dans une foire de campagne ou dans un quartier parigot en chantant des airs de musette. Foutaises ! Il vous dira que l'orgue de Barbarie est un instrument noble, difficile à  dompter qui nécessite de compter les mesures, d'adapter son geste et sa voix et dont l'histoire au fil des siècles et des continents, sous l'appellation générique « d'orgue mécanique » est prodigieusement variée et complexe. Que Mozart, Haydn et bien d'autres ont composé uniquement pour lui. Que le Vol du bourdon n'est jouable que sur un instrument à  lecture mécanique et que certains cartons se doivent d'être correctement notés par de grands noms, Pierre Charrial ou Paul Eynard par exemple. Bref, qu'on est loin des rues de Montmartre à  la belle époque et qu'il faut pas compter sur lui pour animer la fête patronale de Saint-Hilaire-Cusson-la-Valmitte !
.
.Céline, l'autre môme, artiste aussi
.
Voilà , c'est fini. La sortie de scène est un peu abrupte et le tour de manège un peu trop bref ; mais il était difficile d'écrire sur cet artiste encyclopédique et j'ai du mal avec les conclusions. Alors quoi ? Bon allez : Roland Roche a 59 ans; il croque la vie et dévore encore sa jeunesse sans fin. C'est très convenu non ?
.