Wednesday, September 23, 2020
(article publié en 2009, augmenté en 2012 et 2016)
 
On dit que l'anecdote est le sel de l'Histoire, qu'elle lui donne sa saveur. La petite histoire retiendra que le mois d'octobre 2009 coïncidait avec le centenaire de la naissance à  Saint-Etienne de l'Amiral Ponchardier (4 octobre 1909 - 27 janvier 1961). Ce même mois a aussi vu mourir la Loire. Le 21 octobre en effet, ce bâtiment de soutien mobile (BSM) de la Marine nationale a été désarmé en rade de Brest.   Quelques mois plus tôt, le navire, construit à  Lorient, avait participé à  une énième mission dans l'Océan Indien. Le 25 mai 2009, il fit sa dernière sortie à  la mer, en Iroise, avec à  son bord 17 des 37 "pachas" qui se sont succédé à  son commandement. La Ville de Saint-Etienne était la marraine de ce bâtiment mis en service en 1967. Pour son 40e anniversaire, la Ville était d'ailleurs représentée à  son bord, si l'on en croit un article publié en novembre 2007 dans le magazine municipal. L'article était d'ailleurs malencontreusement illustré par une photographie montrant le chasseur de mine "Andromède". Il y avait à  bord 150 personnes.
 

Dans le local de l'Amicale des Anciens Cols Bleus de Saint-Etienne, une grande photo du navire est accrochée au mur. Une trentaine de tapes de bouche l'entourent. Objet de tradition et de collection, la tape de bouche a l'aspect d'une pièce de bois de forme circulaire, sur laquelle est fixée une plaque de métal représentant le motif symbolique du navire, son emblème. A l'origine, les tapes de bouche, en liège ou en bois, servaient de bouchons pour éviter que l'eau n' entre dans la gueule des canons. Aujourd'hui, les tapes de bouche traditionnelles sont parfois utilisées pour l'apparat lors des escales. En mer, elles sont remplacées par des manchons de toile. Chaque navire, et la plupart des unités à  terre de la Royale, possède sa propre tape de bouche. Sur le mur,  le lion du BATRAL "La Grandière" côtoie le serpent et les licornes du croiseur "Colbert"... Bien évidemment, il n'y a rien de farfelu dans le choix du motif. Pour les bâtiments qui portent le nom d'un personnage historique, il s'inspire peu ou prou du blason de ce personnage: le serpent de la famille de Colbert, l'épée et les fleurs de lys du mythique porte-hélicoptères "Jeanne d'Arc"... Celui du "Charles de Gaulle" porte le monument en forme de Croix de Lorraine de Colombey-les-deux-églises; un chevalier représente "L'Inflexible", un sous-marin nucléaire lanceurs d'engins.

Marcel Lyonnet et François Machon (le BSM "Loire" en photo)

Arrêtons-nous un instant devant l'emblème du BSM "Loire" que porte aussi, sur son polo, François Machon, membre actif de l'amicale. Le symbolisme est particulièrement intéressant. Il s'agit d'une salamandre crachant du feu. L'élément eau est représenté par une onde marine sur lequel flotte une mine, et une ancre de marine. L'ensemble rappelle que le navire a été conçu pour le soutien des dragueurs et des chasseurs de mines et qu'il était, à  son origine en tout cas, équipé de nombreux ateliers: chaudronnerie, mécanique générale et moteur, armes et équipement, électricité, machine... La relation avec l'histoire de notre département est évidente. On fera aussi remarquer, et soyez assurés qu'on ne pousse pas le bouchon trop loin, que la salamandre (apparentée au dragon, on pensait dans les anciens temps qu'elle vivait dans le feu) était l'emblème particulier du roi François Ier. Par un heureux hasard, ce roi de France a aussi joué un certain rôle dans notre région bien éloignée des châteaux de la Loire. C'est lui qui annexé le Forez, ancienne partie du Duché de Bourbonnais, au Royaume de France.

Anciens marins de Saint-Etienne, du temps où l'on parlait encore d'"Armée de Mer"

Le hasard fait encore bien les choses. Lors de notre passage, nous rencontrons Julien Deville, président d'une association similaire, située au Chambon-Feugerolles et qui compte une quinzaine de membres. Il en existe également  une à  Roanne et une autre à  Saint-Chamond, cette dernière étant plus précisément affiliée à  l'Union Nationale de la Flotte qui regroupe les marins, anciens marins et gens de mer provenant de la Marine nationale, de la Marchande, de la Pêche et de la Plaisance. Les trois autres font partie de la Fédération des Associations de Marins et Marins Anciens Combattants (FAMMAC) qui regroupe essentiellement des cols bleus, en activité ou non, c'est à  dire les matafs de la Marine Nationale. Sa devise: "Unis comme à  bord".


Celle du Chambon est l'une des plus anciennes de France. Elle est l'héritière d'une mutuelle de secours d'anciens marins fondée en 1895. " A Saint-Chamond, à  Firminy et dans la vallée de l'Ondaine, il y avait beaucoup d'usines qui travaillaient pour la Marine, qui fabriquaient des canons, des tourelles et des turbines, et la Marine a beaucoup recruté parmi elles ", rappelle Julien Deville. Ainsi de longue date le bassin stéphanois a tissé des liens étroits avec la Marine via ces sociétés: Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt, Aciéries de Firminy, Marrel Frères à  Rive-de-Gier... Dans le même temps, des marins des arsenaux ont débarqué, des contrôleurs de la marine vérifiaient les fabrications. Les installations saint-chamonaises des Aciéries de la Marine, notamment, ont élaboré des produits de toutes sortes: arbres de navire, tourelles, appareils de visée et installations de télépointage,  jouant ainsi un grand rôle dans la réussite technique des cuirassés "Dunkerque", "Richelieu", "Strasbourg" et "Jean Bart" , navires célèbres et dont les "tubes" de canon de 330 à  380 mm furent d'ailleurs fabriqués à  Unieux.  Plus proche dans le temps,  la Tour de trempe a aussi produit les "arbres de ligne" des porte-avions "Foch" et "Clemenceau".

" En 1986, à  l'occasion d'une exposition à  l'Hôtel de Ville, 3500 anciens marins étaient encore dénombrés sur Saint-Etienne et les alentours", rappelle Marcel Lyonnet, ancien président de l'Amicale. Il a notamment servi sur la frontière algéro-marocaine comme fusilier marin avant d'embarquer comme mécanicien sur "Le Chevalier Paul", un escorteur d'escadre.

L'Amicale est née en 1952. Son premier président, Barthélemy Granger, était des mutins de la Mer noire. Il avait fait de la taule à  Calvi (1919). Elle comptait alors plus de 250 adhérents. A l'origine, ils se réunissaient au Café de la Marine, place Grenette, avant de déménager rue de Balzac en 1979 et à  nouveau en 1990 dans ses locaux actuels, une ancienne salle d'entraînement pour les boxeurs. Une belle photo nous montre Marcel Cerdan, "le bombardier marocain". Portant caban et bachi, il regarde des gants de boxe.

Des bandes légendées de coiffes françaises et... anglaises

Ses statuts indiquent qu'elle a pour objet de conserver et renforcer les liens de camaraderie qui unissent les anciens marins "dans le souvenir des joies, des efforts, des dangers et aussi les sacrifices vécus en commun au service de l'Armée". Ses statuts proscrivent dans ses réunions "toute discussion politique ou religieuse" et prescrivent l'exclusion de tout membre "coupable de faute contre l'honneur" ou témoignant de "sentiments anti-nationaux".

" La plupart des premiers adhérents avaient fait la guerre", nous explique François Machon, un ancien du "Clem" et ex-instructeur de la Préparation Militaire Marine. " Ils partageaient beaucoup de choses en commun et avaient des droits à  faire valoir: pensions de guerre, reconnaissance de la Nation... Ils se sont donc fédérés. " Albert Grail en faisait partie, comme le rappelle dans le local des coupures de presse et des souvenirs du N°4 Cdo ("Commando Kieffer"). "D'une discrétion rare", dit François Machon, ce Stéphanois fut un des 177 seuls Français à  avoir débarqué en Normandie, plage d'Ouistreham, le 6 juin 44.

L'Amicale compte actuellement une cinquantaine de membres, en comptant les sympathisants. Vieillissante, elle est aussi  sans président (voir notes en fin d'article). "Soyons francs, on est en train de couler, dit l'ancien président, comme les bateaux. On essaie de survivre mais on a des difficultés. " Ces derniers temps, plusieurs adhérents se sont éteints. Quant aux jeunes qui passent par le centre de la PMM de Saint-Etienne, ils ne semblent pas particulièrement intéressés. Et le récent désarmement de la "Loire" ne soigne pas le vague à  l'âme. "On a toujours eu des relations avec le bâtiment. Parfois un peu distendues, ça dépendait des pachas, mais parfois on se voyait deux ou trois fois par an. Des délégations venaient à  Saint-Etienne, avec le soutien de la mairie : le commandant ou le second, un officier marinier, un maître ou second maître, et un matelot, ou crabe ou chouf."

Ce n'est sans doute pas demain la veille que la Ville de Saint-Etienne parrainera à  nouveau un navire baptisé "Loire".

Notes:

François Machon est devenu président de l'amicale depuis la rédaction de cet article. Les anciens cols bleus ont désormais leur local à la Maison des associations et du combattant, rue André Malraux.

"Crabe": surnom du quartier-maître en raison de ses deux galons rouges.
"Chouf": quartier maître chef (trois galons rouges). Grade le plus élevé au sein de l'équipage. Ensuite, dans la hiérarchie, on trouve les officiers mariniers, les officiers mariniers supérieurs, les officiers et le commandant, le "pacha", seul maître à  bord après Dieu.

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Photos:

Souvenirs du BSM "Loire"

Présence d'Albert Grail

Dessin de presse montrant François Dubanchet et son adjoint Michel Thiollière rendant visite à  l'Amicale

> Lire aussi: "Cols bleus et Gueules noires" (Encyclo)

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