Tuesday, July 14, 2020
Lors de la Biennale Design de Saint-Etienne 2008, dans l'espace réservé à  l'exposition 2036, un grand container ouvert aux quatre vents a été "pillé" par les visiteurs. Il contenait de grandes affiches, tirées aussi à  de nombreux exemplaires en format carte postale, toutes réalisées par le célèbre collectif de designers H5. Elles reproduisaient les affiches collées à  l'extérieur, sur un autre container, et constitueront un souvenir de l'exposition de 2008. En même temps qu'une forme d' avertissement, leur fonction décorative, si on peut dire, rendant le monde présent guère plus sympathique (NDFI).

Jérôme Delormas nous a invités à  participer à  la Biennale de Saint-Etienne, en parallèle avec d'autres artistes et graphistes: les brésiliens Angela Detanico et Rafael Lain, le Sud-Africain Garth Walker. Le commissaire de l'exposition 2036 avait déjà  fait appel à  nous lors des Nuits Blanches 2007, à  Paris, nous offrant pour la première fois la possibilité de nous exprimer dans un évènement artistique, loin des contraintes de la commande du monde publicitaire auxquelles nous sommes habitués.
Nous avions donc carte blanche pour imaginer l'année 2036, et plus particulièrement l'état du monde dans lequel prendra place la Biennale de Saint-Etienne à  cette date. Un vrai travail d'anticipation.

L'anticipation, pour nous, c'est avant tout une réflexion sur le présent. Recenser les mécanismes qui régissent notre société, les pousser à  l'extrême et imaginer le résultat dans une trentaine d'années. C'est typiquement l'exercice qu'a fait Pixar dans son film d'animation Wall-e, en montrant ce que deviendra la terre si on ne change pas notre mode de vie. Sans être aussi pessimistes - ni aussi tournés sur l'Amérique - nous avons voulu montrer l'évolution du monde et des mentalités, à  travers l'expression graphique la plus populaire et la plus intemporelle: l'affiche.

Le lieu que l'on nous proposait était idéal, des containers. Nous avons insisté pour qu'ils soient posés en extérieur, soumis aux aléas climatiques et au vieillissement prématuré - tout en restant au coeur de la Biennale. Nous voulions être en marge d'expositions plus classiques, qu'on puisse être à  la fois aussi visibles et aussi invisibles que des affiches réelles. Notre principe était celui de l'affichage sauvage, celui qu'on voit mais qu'on ne regarde pas (ou l'inverse !). L'avantage de la démarche, c'est l'éclectisme. Nous avons choisi quelques secteurs incontournables de l'affichage, ceux qui ne disparaîtront jamais (le politique, la musique, le commerce...), tout en faisant le choix délibéré de ne pas tout dire. De donner des indices permettant au public de se faire sa propre idée sur l'évolution du monde, comme un archéologue reconstitue le fil d'une histoire à  partir de fragments sans cohérence apparente.

Le thème principal est la dégradation de la langue, ou, selon le point de vue, son évolution radicale. Le langage SMS adopté par les dictionnaires émérites (le peti RobR) et les institutions (Républik Françaiz). Les seuls mots échappant à  la moulinette étant les marques, élément plus protégés aujourd'hui par le droit que le langage lui-même. L'idée de fond se rapproche de celle de la novlangue imaginée par George Orwell dans son roman 1984. Réduire le langage, c'est réduire la pensée.Nous avons donc évoqué à  travers ces bribes de communication divers domaines, plus ou moins légers. Des affiches comme il y en aura toujours, pour des hommes politiques (Zidane candidat aux législativ en 2022 !); pour des concerts (LE concert revival des Daft Punk en 2027!); pour des revendications sociales (FO, pour préserver la retraite à  80 ans); pour des films faisant revivre des acteurs en image de synthèse (Alien Genesis, avec Sigourney Weaver CGI*); pour des revendications écologiques (campagne "STOP" de Greenpeace contre la contamination des nappes phréatiques par épandage de pesticides).

Une catastrophe nucléaire est même évoquée, dans deux affiches montrant la carte des zones contaminées et un avis d'évacuation adressé à  la population civile. Pour finir en beauté !

*CGI = Computer Generated Imagery, soit image de synthèse en français.