Thursday, June 24, 2021

Fin 2004, l'Hôpital psychiatrique de Saint-Jean-Bonnefonds déménageait vers le CHU de Saint-Etienne " dans des bâtiments neufs pour une psychiatrie moderne ". Mais il faudra encore beaucoup d'eau sous les ponts pour que le nom de la commune ne soit plus immanquablement lié aux fous. Il avait ouvert ses portes en octobre 1971, près de 140 ans après la loi Esquirol qui obligeait chaque département français à  avoir son propre Hôpital Psy !

Pour fixer une mémoire des trente-trois années d'existence de ce "village", avec ses 38 000 mètres carrés de bâti, dans un parc de 30 hectares avec pavillons, chapelle, amphithéâtre, gymnase, salle de spectacle.... Mourad Haraigue et Jean-Claude Paillasson avaient réalisé une série d'entretiens avec une partie du personnel. Ils ont monté sur les lieux l'expo "Dites 33", une mise en scène graphique, visuelle et sonore avec la collaboration de musiciens, plasticiens et vidéastes. En 2006, le spectacle "Ile noire", d'après le texte de Jean-Claude Paillasson, s'inspirait encore de ce matériau étonnant. Réunissant des artistes de différentes disciplines pour interroger notre relation à  la folie, il traitait de l'isolement mais dépassait aussi l'histoire de Saint-Jean en abordant sur les rivages de l'utopie et revisitait le mythe pirate de "Libertalia". "Invisiblement", présenté en juin 2007, fut le troisième volet de ce travail. Des images, des sons, perceptions d'une situation contemporaine en marge de nos vies, de notre ville.

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"Il y a des espaces contenants !
A Saint-Jean, le territoire et l'espace contenaient certains patients bien au-delà  de l'hôpital."

Mourad Haraigue, infirmier psychiatrique de formation, est le fondateur et metteur en scène d'une compagnie théâtrale professionnelle, Le Dérailleur Machinerie, qui a pour spécificité de mener un travail transdisciplinaire "hors des murs du théâtre et avec une importante présence d'images. " De l'exposition "Dites 33", qui s'est déroulée du 11 au 17 octobre 2004 au pavillon 8-Bas de l'unité psy désaffectée, il reste un petit ouvrage fascinant, publié en 2006. Il retrace les trois décennies de l'hôpital, et à  travers elles trois décennies d'histoire de la psychiatrie.

Pas de grandes théories mais les petites histoires des uns et des autres, infirmiers, femmes de ménage, standardistes, souvenirs persos et anecdotes - jamais celles des patients - couchés sur le papier, comme ça, comme on se souvient, bribes d'un quotidien dans un environnement singulier au contact des habitants de l'hôpital et de leurs étranges maladies. "Je me rappelle d'une qui avait la sensation d'un arbre qui lui poussait sur la hanche". "Mme G. cette voix qu'elle avait ! Cette espèce de voix d'outre-tombe... C'est la folie où tu perds la dimension humaine... Le truc comme les gens l'imaginent dehors..." Thérèse, Christian R, Michou et d'autres "grandes figures de la schizophrénie locale" sont évoqués simplement, avec affection, sur un air pince-sans-rire et c'est vrai c'est parfois drôle lu du dehors, malgré la souffrance qui transpire entre les lignes et le danger quand les patients dérapent franchement. En 1999, à  Saint-Jean, Geneviève P., infirmière, agressée par un patient y laissa la vie. Des années plus tôt, une patiente était morte ébouillantée dans sa baignoire et Poniatowski, alors ministre de la santé avait rappliqué en hélico. Le tout entrecoupé de photographies de l'unité vide, fragments du village fantôme avec pour seule présence animale les daims du parc.

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Pour "Invisiblement", dit Mourad Haraigue, "l'idée c'était aussi d'aller questionner les gens, mais pas autant que pour "Dites 33", et de recueillir leurs impressions à  propos de la localisation actuelle de l'unité psy, au CHU. Comment ils avaient pris leurs repères, comment les patients occupaient les lieux..."

Sur le grand mur du "blockhaus" de Favier, au Crêt de Roch, les photos de la ville dans un rayon de 300 mètres aux abord de l'Hôpital Nord, et uniquement de la ville ( pas d'images des locaux) étaient affichées en association avec les taches sombres du test de Rorschach et les propos récoltés par Haraigue et Paillasson. Le paysage n'est plus celui, relativement champêtre, de Saint-Jean mais celui de Saint-Etienne (ou Saint-Priest plutôt) meublé d'enseignes lumineuses qui brillent la nuit, de pavois publicitaires, de véhicules de toutes sortes, de vitrines de magasins...

C'est très anodin, donc un peu moche, mais beau aussi car ce n'est pas sans mouvement ni présence. Il y a de l'esthétisme (simple magie de la photographie ?) et de la vie dans ce décor, mais au contraire de celle qu'on ressent dans les images de "Dites 33", elle transparait avec beaucoup plus d'artifices. Surtout, l'environnement apparait moins en marge.

C'est justement parce qu'il souffrait d'une situation excentrée en étant éloigné des plateaux techniques et des services de médecine somatique que l'hôpital de Saint-Jean-Bonnefonds a été déplacé. Mais "pour les psychotiques, lit-on sur le mur, le rapport à  l'espace est phénoménal. Il est structurant. Et quand tu l'observes comme ça, tu vois bien comment ça rentre ! ça sort ! Comment le dedans et le dehors se confusent l'un à  l'autre." Alors, que voudrait nous dire l'expo du Dérailleur ? Que l'espace montré ici n'est pas celui d'un enclos presque hors du monde mais un endroit qui voudrait s'approcher du reste, avec tous. Sans l'être vraiment non plus puisqu'il reste à  la périphérie de la ville. Avec peut-être le risque, à  essayer de vouloir être un peu plus "dans", de disparaître, de devenir invisible ?

"Attention, on n'a pas fouillé assez pour démontrer quoi que ce soit ou donner une leçon en faisant un parallèle avec Saint-Jean, tient à  préciser Mourad Harraigue. D'autant plus que les témoignages que tu lis ici viennent de deux ou trois personnes qui ont travaillé beaucoup de temps à  Saint-Jean. Il s'agissait simplement de poser un constat. Une sorte d'intuition si tu veux... que la société essaye de camoufler ce qui ne va pas, ne veut pas regarder en face la souffrance du corps et de l'esprit... Qu'elle soit remisée sur les bords."