Tuesday, January 31, 2023
Le Musée d'Art Moderne de Saint-Etienne a soufflé ses vingt bougies fin 2007. Pour fêter ses deux décennies d'existence, il proposait une grande exposition de ses collections.  Avec ce petit article, nous abordons brièvement son histoire en l'illustrant avec des photos de l'exposition anniversaire.

 

Elle met l'accent sur ses oeuvres datées des années 1960 à  nos jours, et son enrichissement au cours des dernières années par des acquisitions ou des dons importants. Ainsi sont notamment présentés des travaux de Christian Boltanski, Jean-Marc Bustamante, Anthony Cragg, Jan Fabre, Wim Delvoye, Donal Judd, Jacques Monory, Bernard Frize, Roman Opalka, Pascal Pinaud, Zdenek Sykora... Peintures, photographies, sculptures, installations et structures... La Salle des arts graphiques, au premier étage, accueille une exposition consacrée à  Gunter Brus, l'un des fondateurs de l'Actionnisme Viennois qui propose des oeuvres sur papier des années 1970 et 1980, jamais exposées. Cet événement annonce une série d'expositions d'artistes autrichiens, peu présentés en France, mais dont la production a marqué l'histoire de l'art.

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Entre l'inauguration, le 10 décembre 1987, en présence du Ministre la culture d'alors, à  savoir François Léotard, et le vernissage de l'exposition le 7 décembre 2007, quelques chiffres témoignent  de la réussite du Musée: 10 150 acquisitions d'oeuvres d'art et dons pour un total de 15 758 oeuvres dont 5 955 dessins, 2 335 photos, 2 284 oeuvres design, 2 467 estampes, 435 sculptures et plus de 1700 peintures. Les 4000 m² d'exposition du Musée, sur une surface totale de 7000 m², auront accueillis pas moins de 152 expositions, visitées par 1 341 150 visiteurs (dont 1/3 de scolaires, autrement dit public captif). 105 catalogues ont été édités. Aujourd'hui, cela a été dit, redit et rabâché, la collection du MAM est la 2ème collection d'art contemporain en France après Beaubourg. Depuis 2001, il est reconnu "d'intérêt communautaire" et sous l'administration de la communauté d'agglomération de Saint-Etienne Métropole. Il est labellisé "Musée de France" depuis 2002.

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La politique d'acquisition, aujourd'hui, est définie autour de la constitution d'ensembles forts, structurés par la présence d'oeuvres exceptionnelles.  Mais si on pense d'abord aux toiles de Pierre Soulages ou de Jean Dubuffet quand on évoque le MAM, il convient de préciser que l'histoire de ses collections débute avant le bâtiment de La Terrasse. En effet, il est l'émanation du Musée d'art et d'Industrie, dont il constituait l'une des sections, et abrite aussi depuis 1987 l'intégralité des collections d'art ancien.* Remontons le temps pour comprendre comment le bâtiment noir de Didier Guichard prend place aujourd'hui encore, avec le Musée de la Mine et le Musée d'Art et d'Industrie, dans un complexe de musées qui a pour mission, depuis la fin du XIXe siècle, le rassemblement des collections unissant les productions de l'art et de la technique à  l'ère industrielle.

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"Je veux ce que je veux" (détail)
Ange Leccia
1989
Cibachromes en aluminium, motos, techniques mixtes
 
 
En 1833, la municipalité de Saint-Etienne décide d'instaurer un fonds destiné à  la création d'un musée sans pour autant lui affecter un lieu d'exposition. Cette même année, un premier legs, par M. Eyssautier, enrichit déjà  le fonds de divers tableaux, médailles et autres objets. En 1851, une grande part de la collection d'armes du maréchal Oudinot est achetée. A partir de 1856, le Palais des Arts est construit pour abriter le musée et la bibliothèque municipale. Entre 1889 et 1893, sur la proposition d'Alfred Colombet, conseiller municipal, Marius Vachon est recruté comme conservateur. Sous son impulsion naît le Musée d'Art et d'Industrie qui réunit les "beaux-arts" et les "arts industriels". Les legs Bancel, puis Ogier surtout, enrichissent les collections d'un ensemble de tableaux anciens. Suit encore le legs Majola qui fournit nombre d'oeuvres post-impressionnistes et symbolistes de Séon, Dubois Pillet...

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"Fauteuil coquille, module 400"
Roger Tallon
1965, aluminium poli et spazmolia
"Convergence"
dyptique d'Hervé Télémaque (détail)
1966, acrylique sur toile


La période de l'entre deux-guerres correspond pour le musée à  un certain repli sur l'identité locale ou régionale. L'essentiel des achats s'effectue à  l'occasion du Salon des arts du Forez et du Salon des artistes foréziens. Christian Decharrière, Préfet de la Loire, lors de l'inauguration de l'exposition "20 ans"a évoqué un tableau de Nymphéas (1906) de Claude Monet. C'est justement une des rares exceptions à  la politique d'acquisition locale du musée à  cette époque. Il fut acheté directement à  l'artiste en 1924.

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Si Saint-Etienne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, acquiert un précieux dépôt  sous la forme d'une Nature morte, pot, verre et orange signée Pablo Picasso, la ville reçoit aussi l'aide inestimable de Maurice Allemand. L'ancien assistant d'Henri Focillon à  La Sorbonne, nommé conservateur en 1947, établit l'inventaire des collections, entreprend la restauration du bâtiment, l'aménagement des réserves, la rénovation des salles d'exposition permanentes...  Allemand, auquel le sénateur-maire Michel Thiollière a rendu un hommage appuyé, fut l'homme qui mena aussi une politique d'acquisition d'abord destinée à  enrichir le fonds ancien puis résolument tournée vers l'art moderne et contemporain.

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"Meeting"
A.R. Penck
1976, acrylique sur toile (détail)



Jean Laude, dont le nom a été donné à  la bibliothèque du MAM.  Il fut dans les années 70 "l'âme" des colloques d'histoire de l'art moderne de Saint-Etienne. Sa bibliothèque, riche de 4000 volumes, fut offerte au Musée par sa fille, Corinne Pidancet, en 1986. La bibliothèque est riche de plus de 35 000 documents dont 25 000 catalogues.

Il achète ou acquiert une prédelle de Louis Bréa, un paysage de Whistler, des peintures de Louis David et Savery, puis, grâce à  des achats ou des dépôts de l'Etat, un grand nombre d'oeuvres avant-gardistes du XXe siècle: Matisse, Larionov, Arp, Etienne-Martin, Zadkine, Calder, Kupka... Maurice Allemand jette les bases de la collection moderne du musée. Soucieux d'informer et de former le public non préparé, et privé jusque là  de tout contact avec la création vivante, il s'emploie aussi, un peu dans l'esprit de ce que fera Jean Dasté dans le domaine du théâtre, à  présenter des expositions  destinées à  divulguer les réalisations audacieuses de l'art du XXe siècle.

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"Eve"
Gunter Brus
crayon de couleur sur papier, 1976

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Gunter Brus et Lorand Hegyi
 

Son successeur, Bernard Ceysson, va mettre en oeuvre, à  partir de 1967, une politique d'acquisition très tournée vers l'art contemporain. En 1977, Jacques Beauffet est nommé conservateur et dans les années 80, Martine Dancer et Maurice Fréchuret rejoignent l'équipe rassemblée autour de Bernard Ceysson. Soutenue par les maires qui se succèdent, de Michel Durafour à  Michel Thiollière, elle va enrichir progressivement la collection d'oeuvres importantes du début du siècle, avec des toiles de Picabia, Exter, Magnelli..., et des années 50 avec Fautrier, Dubuffet, Bram Van Velde... Sans oublier les contemporains: Viallat, le groupe Supports-Surfaces, Baselitz, Warhol, Klein... En 1983, un chef d'oeuvre est acheté: Trois femmes sur fond rouge de Fernand Léger (1927). Bernard Ceysson, dans la lignée des expositions de Maurice Allemand, continue aussi la série des grandes manifestations historiques et rétrospectives ("L'Art dans les années 30 en France"...).

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Au début des années 80, la décision de construire un Musée d'art moderne correspond à  la nécessité de trouver un lieu adapté à  la présentation d'une collection dont la dimension ne permet plus son maintien dans les locaux trop limités du MAI. Edifié sur les plans de Didier Guichard qui, pour paraphraser Michel Thiollière, sut "brider" son élan d'architecte au bénéfice des oeuvres exposées dans l'espace, il permet enfin de déployer une collection trop longtemps contrainte. Et qui l'est redevenue depuis puisque une extension est programmée et sera placée parmi les priorités de la collectivité. Depuis vingt ans en effet, les achats se sont faits toujours plus nombreux (Kelly, Richter...), soutenus par un important mécénat de Casino, auxquels vinrent s'ajouter des dépôts consentis par l'Etat et la Région. Dans les années 90, une série de donations importantes (Vicky Rémy, François et Ninon Robelin) contribuent à  placer la collection à  un niveau international. Sans compter de nouveaux axes de collection avec le design et la photographie. Concernant le premier, dont la collection est une des plus importantes de France, la section Design à  l'ère spatiale de l'exposition anniversaire présente les chefs-d'oeuvre des années 60 à  80.

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"Fifteen Hang-Outs"
Gilbert & George
2003, techniques mixtes
 

Sous l'ère Beauffet, entre 1998 et 2003, des achats classiques (Brauner, Ozenfant...) côtoient des contemporains (Cragg, Gonzales-Foerster...). C'est en juillet 2003 que Lorand Hegyi, transfuge du Kunstmuseum de Vienne, est nommé directeur général du musée. Il articule sa politique culturelle sur la création d'une nouvelle conscience culturelle et historique européenne dans laquelle les pays d'Europe centrale et orientale prennent toute leur dimension comme l'a montré l'expo "Passage d'Europe" en mai 2004. La politique d'acquisition participe en partie de cette idée, avec l'achat d'oeuvres de Karel Malich, Jri Kolar...

Quelques-uns des chefs-d'oeuvre du MAM furent exposés à  Bratislava, Banska, Belgrade, Budapest...

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"Visiona 2" de Verner Panton (1969)
Prototype cellidor rouge et violet
mobilier d'Eero Saarinen (1955) et de Danielle Quarante

Depuis 2003, la politique d'exposition se développe autour de trois points:
- Des grandes expos thématiques annuelles rassemblant des artistes internationaux de haut niveau, sur des sujets socioculturels, par exemple, et "narratifs" reflétant l'actualité contemporaine ("Domicile" en 2005)
- Des expos individuelles: Gilbert and George en 2005, Orlan en 2007...
- La présentation de la collection autour d'une rotation dynamique permettant de montrer ses différents aspects: "Le design à  l'ère spatiale"...

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"Le concert des comètes"
"Arrivée tardive"

Gunter Brus, 1982
 
 
Le projet d'extension du musée doit permettre aussi de développer davantage le programme culturel autour des conférences, ateliers, projections et débats. Ainsi, le Musée d'Art Moderne, fortement ancré dans le territoire stéphanois, pourrait rayonner plus loin que les frontières européennes et "jouer le rôle plus actif qu'il ambitionne, celui de catalyseur des processus culturels de notre temps."

D'autre part, il s'agit de nouer des relations avec les pays de l'Extrême-Orient, et notamment la Corée et la Chine.

* Le fonds ancien fait l'objet d'une publication de 336 pages éditée courant 2007.

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Ben
acrylique sur toile, 1975