Wednesday, April 01, 2020

Le Musée d'Histoire du XXe siècle, à  Estivareilles, a proposé en 2009 une exposition consacrée à  Jean Henri Saby-Viricel, plus connu sous son pseudonyme d'artiste: Artias.

Du nom d'un château vellave. C'est en effet en Haute-Loire que le Forézien, au sens premier du terme, de Feurs, dans la Loire où il est né le 3 septembre 1912, que l'artiste s'installa en 1938. A Retournac, plus précisément, où il exerçait la profession de buraliste, après avoir fait l'Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne. Mais à  Estivareilles, haut lieu de la Résistance ligérienne, c'est "Philippe" qui est mis à  l'honneur. "Philippe" le résistant, agent de  liaison pour le Front National de Libération de la France, puis très vite responsable départemental, puis régional de ce mouvement clandestin.  Henri Pailler, conservateur des Musées Foréziens, nous en apprend plus sur cet aspect méconnu de l'artiste. Quelques éléments biographiques plus généraux,  communiqués par le musée du Haut Forez, viennent compléter son texte. Les photographies de l'exposition, - conduite en parallèle à  la rétrospective du peintre, organisée par le Conseil général de la Loire et Aréa Revues  au prieuré de Pommiers-en-Forez sous le titre "Philippe Artias-L'Insurgé" -  sont également celles du musée. A noter enfin que la photographie, non datée, en introduction appartient à  la collection de Mme Artias.

Le jaune de l'étoile

Je fréquente les Résistants ligériens depuis de nombreuses années. Compagnons ou camarades. Je n'ai jamais rencontré Philippe Artias. Les chemins du refus de Philippe (Auguste, Henri) Saby-Viricel dit «Artias» ont été tracés hors de nos géographies foréziennes. Nous savons peu de choses de son engagement. Lui-même en parle peu. «Je faisais mon travail. J'y croyais...» commente-t-il sobrement !

Fin des années 1930. Philippe, épicier-buraliste à  Retournac, peint déjà  depuis quelques années. Un riche et fécond dialogue épistolaire avec le peintre André Lhote va le marquer pour la vie. Lhote publie, en 1938, un «Traité des paysages». L'ouvrage propose de «concilier l'Art Moderne avec des principes esthétiques stables». Cet axiome sera, pour Artias, un invariant de son vocabulaire pictural futur. Et son engagement dans la Résistance française sera également marqué par le respect de principes politiques forts, intangibles... stables, et surtout peu conciliables avec les exigences et les contraintes d'un parti politique.

Au Puy-en-Velay, sa première exposition est un profond échec. Les articles de la presse régionale sont cruels. Artias, totalement abattu, résiste. Il est incompris par des localiers indignes d'écrire sur l'Art. Pour lui, ces échotiers sont plus abonnés à  la rubrique des chiens écrasés qu'à  la critique artistique. Ils n'ont pas su comprendre la sincérité de sa peinture. Et l'artiste oublie ses premières toiles. Il dit «Je les ai perdues...». C'est pourtant, pour le jeune peintre, une première épreuve, sans doute un combat initial et initiatique, déjà  une petite forme d'opposition... une micro-résistance futile, négligeable mais prometteuse, formatrice et chargée d'espoir.

Quelques mois plus tard, les deux-tiers de la France sont occupés. On retrouve Saby-Viricel dans le Paris de l'Occupation. « Là , pour la première fois, j'ai vu un enfant portant une étoile jaune». Est-ce le jaune violent de l'étoile opposé au camaà¯eu gris des vêtements du jeune juif qui marque d'abord l'oeil du peintre et arrêter son engagement politique, son cheminement personnel, ses choix de vie, son parcours artistique ?

Artias, le réactionnaire par tradition familiale, «l'anticommuniste, l'antimaçon, l'antijuif, l'antitout», comprend alors l'infamie de ce signe épouvantable. Là , lui revient l'enseignement des pères de l'Ecole catholique de son enfance : «être pour ou contre quelque chose ... toujours prendre position... ». Il doit lutter contre «une horreur pareille», contre une violence encore contenue et qui, bientôt, insoutenable et indicible, va éclater. Artias ne doute pas, ne doute plus. Il rejoint ceux qui, à  ses yeux, sont les plus actifs dans le refus : les maquisards communistes. Une épreuve aventureuse de porteur de valises et d'armes, un franchissement réussi de la ligne de démarcation et Philippe entre en Résistance.

Retour en Haute-Loire. 1942. Devenu communiste et membre du «Front National de Lutte pour la Libération et l'Indépendance de la France», il organise les liaisons téléphoniques pour lesmaquis régionaux F.T.P., recrute dans tout le département qu'il parcourt à  bicyclette et assure, avec Londres (et l'Intelligence Service) le bon déroulement des parachutages.

Dès 1943, il est responsable départemental du mouvement. Philippe prend en charge l'édition et à  la diffusion de la presse clandestine. Ce sera «Le Patriote» (régions Forez et Velay), organe du «Front National». En mars 1944, il abandonne son rôle départemental (son successeur sera Pierre Carrier, dit «Pinel») et rejoint le «Front National» à  l'échelon régional sous le pseudonyme de «Philippe».

Un mois plus tard, «Le Patriote d'Auvergne», nouveau journal clandestin sort des presses. «Philippe» est à  la manoeuvre. A partir du mois de mai, en liaison avec les M.U.R. (Mouvements Unis de la Résistance), il coordonne les différentes opérations des maquis. Son implication dans l'organisation de la Résistance du centre de la France est fulgurante. Fin juillet 1944, Saby représente le «Front National» à  la dernière réunion du Comité Départemental de Libération du Puy-de-Dôme. Membre des Comités Départementaux de Libération (C.D.L. 43 et 63) et du C.R.L. (Comité régional), il est même nommé, à  la Libération, préfet de Corrèze... pour quarante huit heures (il ne rejoindra jamais son poste).


En parcourant l'espace galerie de l'exposition, le visiteur était invité à  découvrir les toiles majeures de l'artiste, imprégnées par son expérience de Résistant : "Les pendus", "Les guerriers"... Les grandes étapes artistiques de son oeuvre : la céramique, les collages, les nus paysages... n'ont pas été oubliées. Le témoignage écrit de Philippe Artias l' accompagne dans sa découverte de cet artiste atypique. Au centre de la galerie, s'ouvre la bulle Résistance.  Ici, le visiteur est embarqué sur le chemin chaotique du maquis. Les sensations de déséquilibre se ressentent physiquement, par cette surprenante réalisation du sol. Les documents d'archives, les objets de collection présentés, permettent de mieux comprendre l'engagement de l'artiste, son rôle au sein du réseau de Résistance, ses actions. a devise, toujours d'actualité, '...prendre position, être pour pour ou contre quelque chose prend ici tout son sens ! Hommage aussi à  d'autres combattants de l'ombre dont René Garnier. Ce résistant a été fusillé au fort Saint-Luc (Lyon) après avoir été torturé. Il n'a jamais donné "Philippe", son chef dans la Résistance. Profondément marqué par cet acte de courage et par ce sacrifice ultime, Philippe Artias gardera toute sa vie son portrait photographique sur sa table de nuit.

Artias apparaît comme un intellectuel égaré dans un milieu incertain, instable, extrêmement fragmenté. Ses armes : la parole, la plume, la feuille imprimée ! Son talent : tisser sans relâche des liens entre tous ces hommes engagés, profondément différents mais tous unis dans un même combat ! Artias est un clandestin parmi les clandestins, une ombre glissée dans l'armée des ombres. C'est un passeur discret, infatigable, efficace, pédagogique... ombrageux parfois. Dans l'action secrète, avec charisme, il est un porteur de paroles et un homme de dialogue. Et ce rôle de lieur d'hommes convient bien à  l'artiste qui va naître à  la Libération. Car c'est encore le passeur qui domine l'artiste. Il interprète les courants picturaux de l'après-guerre, revisite les grands peintres, donne une peinture d'histoire, travaille le collage et les papiers découpés, traduit l'époque nouvelle, celle de la télévision, de la bande dessinée, de la vidéo...

L'oeuvre riche et polymorphe d'Artias nous donne à  percevoir une société progressiste, centrifuge, fortement opposée au monde réactionnaire que le peintre a combattu. Des «nus-paysages», toiles tirées encore des années de clandestinité aux dernières oeuvres consacrées à  la défense de la paix, Artias, le peintre du mouvement, éclate les formes et les couleurs. Il veut oublier les années noires.

Après la glaciation de l'Occupation, Philippe Artias nous dit que maintenant tout est possible... sans renier les principes pérennes de l'honnête homme.

Henri Pailler

Pommiers-en-Forez: Philippe Artias - l'Insurgé


Repères biographiques

1912 (3 septembre).Naissance à  Feurs de Auguste Jean Henri Saby -Viricel. En 1955, il prend le nom de son père adoptif: Viricel. Ce n'est que plus tard qu' 'Artias devient son nom d'artiste en référence au château du même nom, situé dans la haute vallée de la Loire, près de Retournac.

1929. Il entre à  l'Ecole des Beaux-Arts de St-Etienne. Là , il réalise des projets de tissus à  destination de la haute-couture pour les sociétés Mayoux- Vernet, puis Charlois-Epitalon, ainsi que pour les soyeux Buchet-Colcombet. 1938. Il s'installe à  Retournac comme buraliste et se consacre alors à  la peinture.

1939. Philippe Artias débute une longue correspondance avec le peintre André Lothe.

Février 1942 marque la date de son engagement dans la Résistance. Agent de liaison à  Retournac, il parcourt, alors, la Haute-Loire à  vélo afin d'organiser le recrutement de clandestins.

Novembre 1943. Il diffuse en le journal "Le Patriote"(organe du mouvement Front National de lutte pour la Libération et l'Indépendance de la France). Il est responsable départemental.

1944. Responsable régional du mouvement (pour les départements de l'Allier, du Puy-de-Dôme, et du Cantal), il prend, en avril, la direction du nouveau journal clandestin "Le Patriote d'Auvergne". Il établit également des contacts avec les MUR (Mouvements Unis de la Résistance) et en juillet il représente le Front National à  la dernière réunion du Comité de Libération du Puy-de-Dôme, aux Ancizes.

1945. Il occupe différentes fonctions au sein du Parti Communiste Français et il se remet à  peindre. Il est inconsciemment très influencé par tout ce qu'il a vécu, vu et subi pendant la guerre. Les toiles intitulées "Les pendus", "Les guerriers"... sont des réminiscences des horreurs vécues par "Philippe" pendant les années de clandestinité.


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947. Il rencontre Edouard Pignon qui l'incite à  le rejoindre à  Vallauris pour l'assister dans son atelier de céramiques.

1953. Rencontre avec Picasso dont il devient l'ami.

1964. Artias participe à  l'exposition officielle des J.O. de Tokyo (réalisée par le Ministère de la Culture). Cette même année, il reçoit le Grand Prix de peinture de la ville d'Avignon.

La Révolte et l'Injustice sont maintenant les grands thèmes d'Artias, thèmes que l'on retrouve dans ses toiles et notamment dans la série intitulée "La Révolution Française".

1972. Lors de la création de la Maison de la Culture de Saint-Etienne, Philippe Artias se voit confier la réalisation d'ateliers, de cours de peintures. . .

1974. Philippe Artias réalise les collages qui le conduisent à  peindre, pendant presque 10 ans, des aplats colorés. En 1976, il quitte la France pour s'installer en Italie. Parmi les rétrospectives qui le mirent à  l'honneur, mentionnons notamment celles de l'actuel Musée des Civilisations, à  Saint-Just-Saint-Rambert, à  l'époque de Daniel Pouget.

Chevalier de la Légion d'Honneur. Le 9 octobre 1997,  Paul Camous, ancien Préfet de la Loire, remet, dans la plus stricte intimité, la Légion d'Honneur à  Jean Henri Saby-Viricel, en présence de Mrs J. Pibarot (conseillé régional et 1er adjoint au maire de Feurs), J.Y. Audouin (Préfet de la Loire)....

Le 28 août 2002, Philippe Artias s'éteint.

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> Hommage à  Madeleine Rousseau

>> Jean Rouppert