Thursday, April 02, 2020
A l'invitation du Méliès, Laurent Cantet est venu à  Saint-Etienne présenter son dernier film "Vers le sud".

Après avoir centré ses deux précédentes réalisations ("Ressources humaines" et "L'emploi du temps") sur des personnages masculins, Cantet a réuni au cÅ“ur de Vers le sud un trio de femmes : Charlotte Rampling, Karen Young et Louise Portal. L'action du film, adapté d'une nouvelle de Dany Laferrière, se déroule à  Haà¯ti dans les années 70 quand l'île était alors dominée par les sinistres époux Duvallier et la population terrorisée par les Tontons Macoutes. Mais ce bout d'île politiquement pourri était alors un paradis touristique et le lupanar des Occidentaux. Dans un décor de rêve, sable fin et paillotes, à  deux pas des bidonvilles, les trois touristes quinquagénaires nord-américaines de Cantet viennent satisfaire leurs désirs et monnayer
"de la peau noire, douce et jeune." Le regard à  porter sur ce marché de la chair, filmé très pudiquement, peut-être laissé à  l'appréciation de chacun.
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Il serait tout de même très réducteur que de limiter le film à  une histoire de tourisme sexuel inversé, clientes/jeunes prostitués, en même temps que d'une élémentaire mise en regard entre misère sexuelle de l'Occident et misère sociale du Tiers-Monde. Le film ne met pas en scène de vieilles libidineuses blanches et de jeunes proies noires. Ainsi Legba, le jeune Haà¯tien ( à  peine 18 ans) trouve dans sa relation avec Helen et Brenda une certaine reconnaissance, une relative joie de vivre dans un milieu huppé, loin des préoccupations de la vie quotidienne et qui plus est dans dans un pays (et c'est souvent le cas aux Antilles comme en Afrique noire) où l'éveil à  la sensualité se fait à  un âge précoce. D'autre part, plutôt que de tourisme sexuel, c'est de tourisme amoureux dont il convient ici de parler. Sous le regard d'Albert, ( "la représentation à  l'écran du souvenir de l'acte fondateur et héroique que fut la révolte des esclaves" dixit Cantet), c'est entre Legba, Brenda et Helen une relation complexe qui est montrée ; une relation de tendresse et de sexe, bref d'amour et de jalousie au point de rencontre des pulsions charnelles et des sentiments.
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Enfin, l'histoire est celle de faux-semblants, de masques, plus ou moins bons ou mauvais qui se dévoilent à  la fin quand meurt Legba. Helen, réaliste et cynique est finalement la plus sincère, la plus honnête dans un sens.

Brenda la romantique assume et reste. "Guadeloupe, Martinique, Cuba, je veux les connaître toutes." On comprend ce que ça veut dire et jugera qui voudra…
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Le réalisateur, à  Saint-Etienne le 2 février 2006
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Laurent Cantet : "Le film est bâti sur le trouble de toutes ces relations qui se nouent, qui sont avant tout de grandes histoires d'amour mais qui sont aussi des relations amenant des questionnements politiques, sur les rapports entre le nord et le sud par exemple. Quant à  la question de la prostitution, au départ du film à  première vue, elle ne change pas la densité des sentiments qui se jouent (…) le désir des garçons est partagé, ils attendent autant que les femmes de cette histoire. Dany Laferrière m'a raconté quand, adolescent, il pouvait suivre des femmes blanches dans les rues de Port-aux-Princes des journées entières…Je ne pense pas qu'à  aucun moment, le film montre que ces garçons sont des victimes ; les deux misères face à  face ne s'exploitent pas, elles s'utilisent. Sur la plage de l'hôtel, ces garçons, pour une fois, sont ici regardés comme des êtres humains, ils sont écoutés et c'est, à  mon avis, aussi important que les dollars qu'elles leur mettent dans la poche. L'argent dans le film est une composante mais pas la seule…
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L'idée même de parler des désirs des femmes est taboue, d'autant plus quand il s'agit de femmes de plus de cinquante ans. Il y a cette idée de la pureté féminine à  laquelle on est tous plus ou moins soumis, cette idée que la femme serait loin de ces sales préoccupations purement masculines. C'est encore un masque, les hommes ont du mal à  accepter l'idée que les femmes soient aussi désirantes qu'eux… Il suffit d'aller en République Dominicaine en ce moment pour constater qu'il y a énormément de femmes seules qui viennent là , pour s'évader de l'écrasement qu'elles subissent… Dans le film, ces femmes sont en train de se construire une espèce de monde utopique où l'amour et le désir pourraient circuler librement…"
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