Monday, July 06, 2020
13 octobre 1307, tous les templiers de France étaient mis aux arrêts sur ordre du roi Philippe IV "le Bel". Le 7 novembre 2005, "Les Rois maudits" revenaient sur nos écrans de télé dans une version signée Josée Dayan.
 

"Maudits ! Tous maudits !"

Cette version est en quelque sorte le remake moderne de la première mouture réalisée en 1972 par Claude Barma, sur un scénario de Marcel Jullian. Cette première version qui eut un succès considérable fut réalisée aussi au profit de l'ORTF mais tournée à  la façon du théâtre-filmé, avec des décors minimalistes. Le « projet Dayan » est à  des années lumières de son auguste devancier. Un budget de 25 millions d'euros, un tournage réalisé en partie en Roumanie et une distribution à  faire pâlir bien des productions destinés au grand écran. Qu'on en juge : Philippe Torreton, Jeanne Moreau, Gérard, Guillaume et Julie Depardieu, Line Renaud, Julie Gayet, Jean-Claude Brialy, Tcheky Kario, Claude Rich, Patrick Bouchitey et bien d'autres.
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Après avoir vu le film: Certes, les premiers moments sont un peu déboussolants, en particulier les décors néo-gothiques, les couleurs de synthèse façon Vidocq mais à l'arrivée, le résultat, d'un point de vue visuel, n'est pas trop excessif. Une sorte de Moyen Age fantasmé, un tantinet intemporel mais sans anachronismes flagrants, à ce qu'il nous semble. Attendu, bien entendu, que nous ne sommes pas spécialistes. On regrettera que Depardieu sur le bûcher, après sept années de cachot et de tortures, soit toujours aussi bien portant et prêt à s'enfiler encore une bonne portion de cochonailles. On regrettera aussi justement, que cette scène du bûcher ne soit pas mieux mise en valeur. Ce premier volet qui, logiquement, met l'échiquier en place, est le plus lent. La mise en scène ira crescendo avec les autres. Le jeu des acteurs ne nous a pas semblé aussi caricatural que ne l'ont dit certains, hormis Julie Depardieu qui appuie trop sur la niaiserie d'oie blanche de son personnage. N'avez-vous pas eu envie de lui mettre des claques, pour la secouer un peu ? Tcheky Kario ? Un "roi de fer" crédible mais surtout, à notre sens, une belle performance d'acteurs du couple ennemi Moreau/Torreton. Dialogues intéressants et propos puissants surtout concernant le sens qu'un roi ou une reine de France donnait à sa charge et qui devrait inspirer un peu plus nos chers politiques dont la plupart n'envisagent pas le Pays en terme d'héritage à transmettre et dont la vision pérenne de leur fonction s'arrête à l'élection et aux intérêts de partis.
 
"Les Rois maudits", c'est bien sûr d'abord un roman historique, sinon LE roman historique, écrit par Maurice Druon en 1970 et dont les 7 volumes ont pour titre : "Le roi de fer", "La reine étranglée", "Les poisons de la couronne", "La loi des mâles", "La louve de France", "Le lis et le lion", "Quand un roi perd la France", ce 7ème volet marquant une certaine césure dans la continuité des six premiers. Il n'est d'ailleurs pas adapté par Dayan. Quant à  "La loi des mâles", il a été « fondu » dans les cinq autres.


Emmanuelle Bochez dans un article pour Télérama a résumé l'imbroglio des "Rois maudits" par une équation : = Dallas + Shakespeare. De quoi s'agit-il ? La série qui couvre (pourtant) à  peine un demi-siècle d'Histoire de France tire son nom de la malédiction lancée par Jacques de Molay, dernier des grands maîtres de l'ordre du Temple, condamné au bûcher sur l'instigation de Philippe le Bel. Le templier dans les flammes maudit le « roi de fer » et sa descendance.  C'est ce que raconte la légende. Et le destin sembla l'avoir entendu car à  la mort de Philippe le Bel, qui fut un grand roi, ses trois fils, qui furent insuffisants, lui succédèrent sans donner d'héritier mâle à  la couronne. En vertu de quoi, selon la loi salique qui interdisait à  une femme de régner, la couronne passa aux mains des Valois qui se retrouvèrent face aux prétentions anglaises sur le Royaume de France. Avec le débarquement des « Goddons » s'achève la saga mais on connaît la suite : après une série de désastres français, ils s'emparent des trois quarts du pays, avant que "les reflets d'un autre bûcher dressé pour le sacrifice d' une fille de France n'eussent dissipé, dans les eaux de la Seine, la malédiction du grand maître."

"Avant un an, je vous cite à comparaître devant le tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races !..."" (image France 2)
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Voici l'histoire dans ses grandes lignes mais les instruments souterrains de la malédiction de Jacques de Molay, et qui sont au coeur de l'oeuvre de Druon, furent deux personnages de la même famille, joués par Torreton et Moreau. Il s'agit de Robert d'Artois et de sa tante Mahaut. A l'origine de leur différent, une sombre affaire d'héritage qui attisa sans fin leur haine, leurs coups bas et leurs intrigues. Au bout de l'incroyable enchainement de leurs actes, il y a la guerre de Cent ans.

Mais pour en revenir à  l'adaptation de Josée Dayan, elle se distingue aussi par son esthétisme néo-futuriste. Les décors gothiques sont en effet signés Philippe Druillet, inventeur dans les années 70 de l'héroic fantasy à  la française. Josée Dayan a souhaité un Moyen Age fantasmé, plus proche du "Seigneur des Anneaux" que d'"Ivanhoé".



Ce vitrail, photographié dans l'église Saint-Etienne, à Roanne, représente la légende de saint Hubert. Une autre légende prétend que Philippe le Bel vit aussi dans une forêt un étrange cerf portant une croix étincelante dans sa ramure. Le "Roi de fer" a rendu l'âme peu de temps après...
 
Et maintenant un point d'histoire forézienne - oh oui ! Oh oui ! En effet, il est brièvement question d'un comte de Forez dans "La loi des mâles". Il s'agit de Jean Ier de Forez qui joua un rôle de premier plan au service du comte de Poitiers, le futur roi Philippe le Long. Explication : à  la mort de Philippe le Bel, son fils Louis X le Hutin lui succède. Il règne peu et à  sa mort différents partis s'affrontent pour le pouvoir. Son frère Philippe de Poitiers est à  Lyon où se tient un interminable conclave. Le comte de Forez s'y trouve aussi. Nous sommes en 1316.

"Jean de Forez avait fait les campagnes de Flandres, représenté plusieurs fois Philippe le Bel à  la cour papale, et très utilement travaillé pour le rattachement de Lyon à  la France. Le comte de Poitiers, à  partir du moment qu'il reprenait la politique paternelle savait pouvoir compter sur lui. Le 16 juin, le comte de Forez accomplit un geste hautement spectaculaire. Il prêta hommage solennel à  Philippe, comme au seigneur de tous les seigneurs de France, le reconnaissant ainsi détenteur de l'autorité royale(...) Au comte de Forez, Poitiers demanda de tenir prêts, discrètement sept cent hommes d'armes. Les cardinaux désormais ne bougeraient plus de la ville."

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Le siège de la Papauté est alors à  Avignon. Au conclave de Lyon, ne se pose pas seulement le choix du pape mais aussi la question de la résidence papale. Les cardinaux italiens aimeraient le voir revenir à  Rome, ce qui n'est pas du goût de Philippe de Poitiers. Ce dernier s'en retourne sur Paris où il sera bientôt sacré roi de France et passera dans l'histoire sous le nom de Philippe V, dit Le long. Le Comte de Forez, lui, reste à  Lyon où sur les ordres du régent il force la main aux cardinaux. Il fait emmurer par surprise l'église du couvent des Frères prêcheurs (dite des Jacobins, elle existe encore) qui accueille les électeurs. Il pénètre alors dans l'église avec quelques chevaliers en armure et certainement parmi eux, quelques « pays » à  lui, à  nous quoi.



Salle de La Diana (Montbrison) que Jean Ier de Forez fit bâtir
 
Mais lisons Druon : "Une explosion d'injures l'accueillit. Les bras croisés sur la garde de son épée, le comte de Forez attendit que l'agitation se fût calmée. C'était un homme puissant, courageux, insensible aux menaces comme aux supplications. L'exemple de désunion, de vénalité, d'intrigues, que les cardinaux donnaient depuis deux ans le heurtait profondément et, il approuvait pleinement le comte de Poitiers de vouloir mettre terme à  ce scandale. Son rude visage creusé de rides apparaissait par l'ouverture du heaume. Quand les cardinaux et leurs gens se furent bien égosillés, sa voix s'éleva, nette, martelée, se propageant par dessus les têtes jusqu'au fond de la nef. « Messeigneurs, je suis ici d'ordre du régent de France, pour vous notifier de bien vouloir désormais vous adonner uniquement à  l'élection d'un pape, et de même vous faire connaître que vous ne sortirez pas avant que ce pape soit élu (...) Si la lumière ne vous vient pas par le jeûne, le sire de la Voulte, que voici et qui est de Lyon, fera détruire la toiture, pour vous mettre mieux à  même de la recevoir du Ciel " Puis les maçons, sous l'oeil du comte de Forez, achevèrent de murer les issues. Le conclave enfermé finit par élire Jacque Duèze, pape sous le nom de Jean XXII, « le pape alchimiste d'Avignon ».

Il ne vous reste plus qu'à  dévorer les livres de Druon. Si vous préférez vous contenter de la diffusion télévisée, sachez quand même qu'il y a deux sortes de gens sur terre : ceux qui n'ont vu de "Clockwork" que le film de Kubrick et ceux qui ont lu l'Orange de Burgess grayyes.gif grayconfused.gif. En gardant à  l'esprit, comme le disait Marc-Aurèle - salut Marco ! - que lire des livres ne prouve pas qu'on est intelligent, seulement qu'on aime lire des livres.