Thursday, April 02, 2020
Dans la nuit du 22 mars 1966, à la prison de Montluc, à Lyon, « la Louison » du brave docteur Guillotin trancha la tête de Saïb le Rouge. Parce qu’au Chambon-Feugerolles, le Saïb était très avenant avec ses coreligionnaires qui souhaitaient retourner au bled avec leurs maigres économies. Il les expédiait directement dans les jardins d’Allah...

Saïb le Rouge fut le dernier condamné à mort de la Cour d’assises de la Loire, à Saint-Etienne. Plus de vingt ans plus tôt, deux ouvriers agricoles, Lorente Luis dit " Turrau " et Rodriguez Antonio, avaient subi la même peine pour le double meurtre à la hache et au croc à fumier de Mr et Mme Vallat, des paysans octogénaires de Marols. En ces temps de vache maigre, les deux petits vieux ne voulaient pas lâcher leur cochon. Les deux compères furent guillotinés le 10 février 1948, dans la cour de la prison de Montbrison. Ils furent les derniers fiancés de la veuve en terre forézienne. Quant à la dernière exécution en place publique, à Montbrison, elle eut lieu en 1932. Sur l’échafaud monta Antoine Martin, condamné à mort pour le meurtre de son frère Jean-Claude, saigné « comme un cochon » dans son sommeil, avec la complicité de son épouse.

Ces trois affaires sont racontées, parmi d’autres, par Jean-François Vial et Jacques Rouzet dans
Les Grandes Affaires Criminelles de la Loire. On peut voir d’abord cet ouvrage, en quelque sorte, comme une petite géographie non-exhaustive du meurtre dans le Forez de 1841 à 1965. De la plaine, subitement désertée par les doux bergers du Lignon, au bassin industriel via les Montagnes du Soir, les auteurs nous entraînent sur vingt-neuf scènes de crimes. Dans des fermes isolées, dans des rues crasseuses, au milieu des bois, des hommes et des femmes ont tué. On retrouve parfois au détour d’une page, des affaires connues, à part, où la sémantique s’emmêle. Ainsi la « propagande par le fait » de Ravachol ou le « mass murder » légal des valeureux soldats à la Ricamarie. Mais le plus souvent, à coup de couteau, de révolver, de hache ou de gourdin (la mort au choix), pour des sommes d’argent dérisoires, ce sont de pauvres bougres qui ont massacré de pauvres types. On retrouve aussi des mises en scènes qui se voulaient parfaites, parfaitement ridicules, de vrais diaboliques, des histoires émouvantes, des affaires de cœur qui finissent mal… Raconté avec humour et angoisse, privilégiant les dialogues, le livre de Vial et Rouzet éclaire un angle insolite (et inquiétant) de la société ligérienne. Et sa lecture achevée, il est bon de revenir encore, c’est conseillé, à la citation de Rostand en exergue :

"Ne regardez pas l’honnête homme de trop près,
si vous tenez à lui gardez votre estime
Ni le scélérat, si vous tenez à lui gardez votre mépris."

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D'abord un mot pour vous présenter. Aviez-vous déjà écrit auparavant ?

J.-F. V.: Pour ma part, je suis prof d’histoire-géo à Roanne. J’ai publié mon mémoire d’histoire consacré à la marine de Loire au XVIIIe siècle. Ici vous connaissez surtout les Rambertes et les Sapines pour le transport du charbon ; chez nous, dans le nord, on les connaît surtout pour le transport du vin, jusque vers Paris.

J. R.: J’écris des scenarii pour la télé : Cordier juge et flic, Louis la brocante, Terre indigo… mais ce n’est pas un travail d’écrivain, c’est autre chose. Je dirige aussi la collection « Les grandes Affaires Criminelles » qui couvre différents départements, sur le même principe que l’ouvrage qui nous intéresse ici. En tant que rédacteur, j’ai écris "Les Grandes Affaires Criminelles du Roannais"…

Et elle se vend bien votre collection ?

J.R.: Oui… parce que les gens sont friands d’affaires criminelles. Le crime c’est le fait divers des faits divers. C’est celui qui marque le plus la mémoire collective des gens, parfois sur plusieurs générations. La mort des autres, de façon violente, à travers un territoire bien précis, un terroir même je dirais, un terroir qu’ils connaissent bien, avec ses particularités, ça intéresse toujours les gens...

Combien de temps avez-vous consacré à l’écriture de cet ouvrage ?


J.-F.V. L’écriture a été très rapide, deux mois maximum sur un an et demie de travail. Le plus long, c’est le travail de recherche. Il a fallu aller aux archives, se procurer les documents, les classer. J’ai trouvé plus d’une centaine d’affaires et nous en avons retenu une trentaine au final.

Quels critères ont guidé le choix de votre sélection ?


J.-F. V.: D’abord, j’étais un peu coincé pour les affaires récentes. Ils ne sortent les dossiers d’assises que lorsque les affaires ont plus de cent ans. Nous avons gardé celles qui nous ont semblé le plus intéressantes, celles où il y avait des choses à dire, celles enfin qui couvraient un peu tout le Forez, du Pilat à la plaine en passant par le bassin stéphanois… La psychologie des personnages, les fortes personnalités et l’intrigue nous ont beaucoup motivé, par exemple Servajean le paresseux ou encore la femme qui voulait assassiner son mari et qui se fait assassiner par lui, avant de mettre son projet à exécution. Il y avait certains types d’affaires qui se retrouvaient en grand nombre, par exemple les mères infanticides, on a donc choisi une histoire, en l’occurrence l’affaire Dechorain de Jonzieux.

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Un mot sur vos recherches aux Archives ?


J.-F. V.: Il y a des choses à voir. Pour Ravachol par exemple, c’était intéressant, j’ai eu accès aux documents mais il manque certaines pièces qui ont été volées. Il y a des « admirateurs » qui essayent de garder des souvenirs. Il y a aussi les photos d’autopsie qu’on ne peut pas publier, des photos de reconstitution ; par exemple, celle de la ferme de St Médard dans l’affaire Servajean. Mais il y a beaucoup de contraintes techniques qui empêchent la publication des clichés.

Pour les dialogues et les reconstitutions, vous avez utilisé les compte-rendus des audiences ?

J.-F. V.: Quelques phrases oui mais beaucoup ont été réécrites. J’ai essayé de recréer la vie quotidienne, avec des mots en patois pour donner une couleur locale. C’est pas facile, le patois varie tout le temps, c’est quelque-chose. Deleuze par exemple venait du Gard… On s’est débrouillé aussi pour expliquer le déroulement des crimes, il a fallu imaginer un peu…

Avez-vous noté des différences majeures entre les affaires dans le sud du département et celles du nord ?

 J.R.: Non, c’est pareil. On retrouve le même type de populations, ouvrières, populaires et paysannes. Et le crime nait toujours d’une même pulsion : l’argent le plus souvent, de près ou de loin. D’ailleurs, c’est pratiquement pareil entre Roanne et Saint-Etienne mais c’est pratiquement pareil aussi entre la Loire et la Lozère… Si ! il y a la Creuse, il nous a été difficile de trouver des crimes dans la Creuse, il y a moins de monde, moins de villes… . Et à l’arrivée, pour tous ces criminels…

J.-F. V.: La guillotine, le bagne, la prison… La justice était très sévère.

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Vous pensez qu’en certains cas, elle aurait pu être plus clémente ?

J.-F. V.: Honnêtement oui, par exemple dans certaines affaires familiales. Quand il s’agit de crimes crapuleux bon d’accord mais dans certains cas… Et il y a quelque chose qui revient souvent c’est l’alcool, surtout dans les affaires qui ont trait au monde ouvrier. La misère sociale était terrible et je fais dire à Deleuze (affaire du même nom, quartier du Soleil) : Sans le vin je tiendrai pas. Et cette misère épouvantable n’était jamais prise en compte par les tribunaux. D’autant plus que les pauvres bougres de Saint-Etienne étaient jugés à Montbrison, une ville plutôt bourgeoise et conservatrice, dans une salle très martiale, une ancienne église.

Comment se déroulait la déportation en Guyane ?

J.-F. V.: Il y avait plusieurs lieux : Saint Laurent du Maroni, Cayenne et les îles du diable… Le plus souvent, les condamnés n’en revenaient pas et toute leur famille était ostracisée. Ils étaient embarqués à Toulon, la Rochelle… Il y a parmi les affaires que nous évoquons l’histoire d’Elie H., déporté à Cayenne, il est resté en Guyane en 1953. Il s’y est marié. 

Et les exécutions ?


 J.-F. V.: Il fallait d’abord accorder une date pour que le bourreau puisse venir de Paris. C’était la famille Deibler de Paris, père et fils qui se chargeait des hauts œuvres. Ils descendaient toujours à l’hôtel de la Tête d’Or à Montbrison. Il y avait beaucoup de monde qui venait assister aux exécutions. Il y avait toute une mise en scène très précise : le verre de rhum, communion du condamné, trajet en fourgon cellulaire, etc. En règle générale, tous les condamnés à mort écoutent la messe, sauf Ravachol bien sûr… Il s’agit toujours d’hommes, parmi les affaires qui nous occupent, et en règle générale, face à la guillotine, les condamnés ont souvent fait preuve de courage… Il y eut un incident un jour, la tête d’un condamné ne tomba pas dans le baquet de sciure et roula à côté, cette histoire a fait du bruit, ça faisait désordre… Ensuite, les corps étaient enterrés dans une fosse anonyme dans le cimetière, à l’écart des autres tombes.

Parmi les affaires que vous évoquez, y-en a t-il une qui vous a particulièrement marqué ou ému ?


 J.-F. V.: Un peu l’affaire Dechorain oui… parce que c’est une fille-mère qui vivait dans la misère la plus totale. Parce que c’est une affaire d’infanticide… Parmi les plus sordides, il y a l’affaire Faure et Philidet, à Saint-Marcellin-en-Forez. Un vieil harpagon vivait seul avec son magot, les assassins l’ont torturé à mort pour lui faire avouer sa cache…

J.R.: Je trouve que c’est toujours… poignant de voir par exemple ces deux types qui partent en vélo et se donnent un mal de chien, dans la nuit et sous la pluie, pour aller chercher un malheureux cochon et qui finalement échouent lamentablement. Et se font guillotiner…