Robert Guédiguian dont on connaît l'attachement à  la cité phocéenne, par ailleurs né d'une mère allemande, n'a jamais fait tout un foin du legs paternel. Tout au plus quelques clins d'oeil à  l'Arménie dans ses précédents films: un gamin arménien dans La ville est tranquille, un brin de musique d'Arto Tunçboyaciyan dans Mon père est ingénieur. Et puis ses positions marxistes qui l'incitent à  diviser le monde entre riches et pauvres plutôt que de le morceler entre nationalités ne s'y prêtaient guère.

Mais son nom, tout simplement, de même que son engagement pour la reconnaissance du Génocide - vécu par certains de ses aieux - l
'érigea de fait comme un porte-parole de l'Arménie, ainsi d'ailleurs que son égérie Ariane Ascaride. C'est en tout cas ce qu'ils purent constater vraiment quand à  l'occasion d'une rétrospective, ils débarquèrent pour la première fois à  Erevan en 2000 et qu'ils furent accueillis magnifiquement. Au pied de l'omphalos enneigé du peuple arménien naquit l'idée de faire quelque chose sur place. Après une promenade française en compagnie d'un président agonisant, dans une ambiance de fin de règne, il s'agissait maintenant d'inviter le spectateur à  un voyage dans le Caucase, avec pour toile de fond la naissance au forceps d'une jeune nation. C'est Ariane Ascaride, s'inspirant de ses déboires avec son père napolitain, qui proposa comme idée de départ le conflit entre un père pour le moins bougon et sa fille percluse de certitudes.



"Par les temps qui courent, je crois que la notion d'identité est devenu un problème fort. Nous sommes tous un peu perdus et la globalisation voudrait nous imposer un comportement unique. Je crois que l'humanité ne peut pas fonctionner comme ça. L'identité n'est pas forcément une régression. Un voyage dans la recherche de ses racines, ça veut dire aller de l'avant..." Robert Guédiguian (Saint-Etienne, 30 juin 2006)
.
Alors voici Barsam, gravement malade qui prend le large vers l'Arménie qui l'a vu naître et où l'attend un amour de jeunesse. Au grand dan de sa fille Anna, chirurgien (et ex-militante communiste, une de ces communistes qui se sont faits avoir par un Mitterrand plus malin) qui se donne une semaine pour le ramener au bercail. Sur la terre de ses ancêtres dont elle n'a rien à  faire à  son arrivée, initiée par des autochtones hauts en couleur et avec le Mont Ararat comme fil d'Ariane, Anna va apprendre à  découvrir ce pays. Elle va se frotter à  la réalité d'une société post soviétique où chantent les sirènes de l'occident et qui est gangrénée par la corruption et les trafics en tout genres. Elle va surtout comprendre les ferments de son identité, à  travers la langue, la tradition chrétienne, le folklore, les blessures du passé qui ne sont pas cicatrisées, et au final, après maints atermoiements intérieurs, se réaliser en révélant enfin cette arménité qu'elle avait refoulée. Elle retrouvera aussi son père qui a décidé de rester définitivement ; c'est à  dire de partir. Le voyage en Arménie est un beau film complexe (compliqué ?) dans sa construction, à  l'image du pays qu'il décrit. Le spectateur est confronté à  différents registres: la chronique, le conte (incarné par les vieillards, en particulier le chauffeur-guide d'Anna), le mélo, le polar quand l'héroine doit jouer du pistolet après avoir causé involontairement la mort d'un homme. Le western même dans certaines scènes, par exemple quand trois des personnages improvisent un carton à  la kalachnikov sur des cibles et traduisent le côté far west et désert d'un pays qui se construit. En poussant un peu le bouchon, on pourrait croiser le Mont Ararat avec le Fuji Yama et apparenter les costards à  lunettes noires à  leurs cousins yakusas(*). L'effet est étonnant et Robert Guédiguian le revendique : "Je n'ai jamais fait du cinéma normal. Je veux dire par normal du cinéma standard et standardisé. Il y a toujours un aspect théâtral, qui suppose des « coups de théâtre » et qui doivent surprendre le spectateur. Pour divertir oui, mais pas pour faire diversion, comme disait Brecht ; ces violences narratives doivent surtout l'amener à  réfléchir. Le but étant de « déstabiliser » le spectateur mais juste ce qu'il faut, trouver le juste milieu entre émotion et intelligence."

Qu'on apprécie ou pas ces bifurcations inattendues dans la narration de son intrigue, il restera du film, au pire, des instantanés superbes de la terre et de l'identité arméniennes. Les paysages bien sûr mais aussi l'évocation par l'image et par les propos d'un de ses fondements essentiels qui est la religion. Ou plutôt devrions-nous écrire l'église - dans le sens de l'église-lieu puisqu'on ne voit dans le film ni rites, ni clergé - et qui traduit par et pour le cinéaste l'aspect personnel de la relation de l'Arménien avec le divin. Une dimension tout à  la fois esthétique, spiritualiste et christique déjà  brièvement illustré dans Le promeneur et qui, s'il émeut l'esprit clinique (« mécanique » dirait son père) d'Anna ne touche pas moins le spectateur. Concernant un autre pilier de l'arménité, le Génocide de 1915, on aurait pu s'attendre, par exemple lors du parcours « touristinitiatique » d'Anna, à  une scène de visite du mémorial d'Erevan. Par crainte de trop charger le trait, d'offrir le flanc au négationnisme proféré en toute liberté dans notre pays, le réalisateur a choisi de l'évoquer avec beaucoup de pudeur. Et c'est tant mieux, le ton plutôt joyeux et très vivant de l'ensemble, les dialogues souvent cocasses ne se seraient pas accommodés d'un pathos qui constitue pourtant, on comprend pourquoi, un trait de caractère du peuple arménien.
.
(*) « Mon Guédiguian est japonais », article de Guillaume Massart, filmdeculte