Monday, September 21, 2020
." - Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir là -dessous ? se demanda-t-il.

Puis, n'y tenant plus, se sachant plus léger que Brancier, il décida de s'aventurer à  son tour dans la cavité. Lorsqu'il toucha le fond, il sentit qu'il marchait sur quelque chose dont le craquement lui fit penser au bruit sec des branches de pin que l'on casse avant d'allumer un feu. Abaissant son chandelier, il constata qu'il se trouvait au milieu de squelettes entassés les uns sur les autres. Certains avaient encore leurs cheveux et leurs dents. Tous possédaient encore des vêtements qui semblaient dater d'une autre époque. "

Les « momies » de la collégiale de Saint-Bonnet-le-Château, dont Daniel Genthialon évoque la découverte dans son roman Mémoire oubliée - sont une des curiosités les plus célèbres du Forez. En fait de « momies », ce sont une trentaine de pauvres squelettes aux peaux tannées qui sont offerts à  la curiosité des visiteurs. Les jours de cette étrange danse macabre sont-ils comptés ?

A droite, le Bossu, et au centre, la jeune femme qui a été surprise par la mort dans un dernier geste maternel.

En effet, si l'on en croit certains propos des guides de la crypte, il se pourrait que le site soit fermé aux visites d'ici environ deux ans. Fermé ou aménagé ? Il est peu vraisemblable qu'on laisse définitivement en paix les dépouilles, qui constituent un des deux grands centres d'intérêt de l'église, l'autre étant les fresques sublimes de l'oratoire souterrain de la duchesse Anne Dauphine. La visite accompagnée était apparue nécessaire afin de protéger les corps après des décennies de laisser-aller et de dégradations dans la crypte mais il semblerait que ce ne soit plus suffisant. Peut-être alors la mise en place d'une paroie transparente, qui empêcherait l'air de les corrompre un peu plus à  chaque entrée ?

En attendant, penchons-nous un peu sur l'histoire de ces « momies ». Elles furent découvertes par hasard en mai 1837, lorsque le sol céda et précipita dans le vide deux apprentis qui oeuvraient à  la restauration de la dernière chapelle du côté sud. Trente corps qui depuis des siècles reposaient dans les ténèbres retrouvèrent ainsi le monde des vivants. On leur donna très vite le nom de « momies ». A ce jour, il n'existe aucune certitude à  propos de l'époque où les corps furent déposés dans le caveau, ni la raison de leur sépulture en ce lieu.

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A gauche: le géant. Du XVIe ?

L'hypothèse la plus répandue les fait remonter au XVIe siècle, époque trouble s'il en fut qui vit s'affronter en France Catholiques et Réformés dans une surenchère de massacres. C'est en 1562 que le premier cavalier arriva dans la cité des monts du Forez, non pas sous les traits d'un seigneur de la guerre mais sous ceux d'un ministre protestant, envoyé par ses coreligionnaires y faire quelques prêches et amener aux « papistes » la vraie parole des Evangiles. Initiative lourde de conséquence qui allait déboucher sur l'horrible sac de Montbrison. Le ministre en effet fut promptement mis aux arrêts à  Montbrison à  l'initiative de Jacques d'Urfé, bailli de Forez, en compagnie de deux compères et d'une femme qui l'aidaient. Les troupes protestantes vinrent à  la rescousse, entrèrent dans Feurs et arrivèrent devant Montbrison le 13 juillet. On sait ce qu'il advint de la cité.

Concernant Saint-Bonnet, les Protestants envisagèrent d'y déléguer à  nouveau des missionnaires, mais craignant de les envoyer à  une mort certaine, mirent en mouvement une compagnie de soldats. Ceux-ci brûlèrent tous les papiers de l'Eglise mais si l'on en croit une notice historique non datée, furent délogés par les habitants sous la conduite des frères de Saconnay. Les Protestants revinrent plus nombreux encore et sous le commandement de Poncenat et Lapierre - dont certains auteurs font les lieutenants du baron des Adrets - pillèrent la ville le 14 août. C'est à  cette période qu'aurait eu lieu la mort des gens de la crypte. Pendant longtemps les cartes postales ont indiqué qu'ils avaient été emmurés vivants, une manière peut-être de surenchérir dans le sensationnel. Il reste que la plupart des corps présentent une figure restée figée dans un rictus et leur attitude semble exprimer la douleur et les affres de l'agonie. Plusieurs des corps portent des traces d'une mort violente ; l'un d'entre eux notamment garde (gardait ?) les marques de gros plomb qui l'ont atteint sur le côté gauche.

Un témoin de plus d'un siècle qui indique la spécificité de l'environnement. Les corps seraient peut-être bien moins anciens qu'il n'y paraît...

Selon toute probabilité, il y avait parmi ces gens, hommes et femmes, des personnages importants. En effet, plusieurs médecins ont noté que certains avaient des doigts effilés et soignés d'où ils ont conclu qu'ils ne travaillaient pas de leurs mains. Surtout, il fut constaté que certains corps portaient plusieurs chemises.

Au mystère de ces « momies » s'ajoute l'énigme de certains corps qui présentent des particularismes morphologiques. Il y a parmi eux le corps d'un géant de plus de deux mètres, une taille rarissime au XVIème siècle. De même que celui d'un bossu, un cas beaucoup plus fréquent. Concernant le premier, une hypothèse en fait le corps d'Amé de Saconnay, le seigneur de Villeneuve qui avait pris la tête de la révolte.

" On dirait qu'ils grelottent, qu'ils veulent se sauver, qu'ils crient : « Au secours ! » On croirait l'équipage noyé de quelque navire, battu encore par le vent, enveloppé de la toile brune et goudronnée que les matelots portent dans les tempêtes, et toujours secoués par la terreur du dernier instant quand la mer les a saisis." Maupassant in Voyage en Sicile

Outre l'hypothèse d'une mort résultant de la guerre, il se peut aussi qu'il s'agisse de malades contagieux dont leurs contemporains se seraient débarrassés. Quoi qu'il en soit, les dépouilles restent aujourd'hui encore dans un état de conservation assez remarquable. On aperçoit ici un reste de poumon, là  une prunelle de l'oeil ou une langue, et même des cheveux. Il y a même une femme enceinte ! Ce sont les émanations du sol qui ont préservé les chairs : contenant de l'alun et de l'arsenic, elles ont naturellement empêché la putréfaction. Sur ses « hôtes » le caveau a agi comme un « pourrissoir », un peu à  la manière de celui de Palerme qu'Alexandre Dumas décrit dans Le Speronare.

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