Thursday, July 02, 2020
[article 2006] A l'étage du Nelson, Mme Pontvianne, 75 ans, est sagement assise. Elle ressemble à  une petite fille, bien droite sur sa chaise, les mains jointes entre ses genoux, qu'elle enlève parfois pour porter à  ses lèvres une tasse de thé.

Au cours des deux heures que dura notre entretien, son regard ne croisa le mien qu'à  de rares moments, rapides, quand j'arrivais à  glisser une question. A ces instants, quand je n'y étais pas invité par un « voilà  ! » concluant un monologue, j'eus souvent l'impression d'être un petit effronté. Il est difficile de l'interrompre Mme Pontvianne. Elle a les yeux un peu « clignotants », souvent levés ailleurs et quand elle évoque la grande Rachel ou Séverine, j'ai l'impression qu'elle les a connues. D'ailleurs, elle dit d'elle-même qu'elle est un peu du XIXe siècle. Surtout, elle dit que l'anecdote est « le sel de l'histoire » et elle en connaît des tonnes, sur les statues de Saint-Etienne ou à  propos du « musée de plein air » de sa chère colline. Attention, Mme Pontvianne parle: affreux tout ce qu'on apprend avec elle.
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." Dans les années 80, lorsque j'ai pris ma retraite, j'ai pensé à  intéresser les adhérents de l'ACSPRA (Association Culturelle et Sportive pour une Retraite Active), dont je faisais partie, en leur racontant l'histoire de Saint-Etienne. Ce n'était pas du tout la mode à  cette époque ! et tout le monde s'imaginait qu'il n'y avait rien à  raconter sur Saint-Etienne. J'ai donc commencé comme ça et puis, surprise ! Les gens ont réalisé qu'il s'était passé plein de choses chez nous, que nombre de gens célèbres étaient venus. Ensuite, nous avons décidé d'aller voir ce qu'il restait de cette histoire et c'est ainsi que mes visites ont commencé. L'endroit où il y a le plus de souvenirs de tous ces gens, ne cherchons pas, ce sont les cimetières, que je n'appelle pas « cimetières » d'ailleurs mais que j'appelle, comme le font les conférenciers de Paris que je connais bien : des « musées de plein air ». Et LE cimetière à  Saint-Etienne, c'est bien sûr celui du Crêt de Roc. J'ai mis en place aussi différents circuits à  Saint-Etienne qui ont eu un certain succès. Nous avons écumé tout Saint-Etienne et la Loire. Et parmi les circuits, celui des Histoires drôles de nos statues. Parce qu'il y a beaucoup d'histoires savoureuses, piquantes à  propos de ces statues. Et si vous voulez que les gens se souviennent de vous, il faut leur raconter des choses drôles. Les guides-conférenciers de Paris le savent bien. Au Père Lachaise par exemple, mon copain Bertrand Beyern a un circuit de l'Humour noir, je l'ai fait trois fois avec lui et croyez-moi, on ne voit pas passer le temps."

Avez-vous des anecdotes à  nous donner concernant les statues ?
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Par exemple, la petite muse de Massenet a une histoire amusante. C'est une histoire connue d'ailleurs. Elle a été faite avec deux modèles, une gamine pour le haut et une femme d'âge mûr pour le bas. Si vous regardez attentivement, vous verrez que la courbe de son postérieur n'est pas tout à  fait en harmonie avec le reste. Savez-vous qui a servi de modèle à  la statue de Rondet à  la Ricamarie ? Son fils, tout simplement. Lamberton lui a seulement rajouté la barbe. Et vous connaissez la statue en hommage à  Francis Garnier à  Paris, c'était un Stéphanois, Garnier, vous le saviez ? et bien il s'y trouve les plus belles fesses de toute la capitale. C'est ce que disent les guides-conférenciers...
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Vous semblez bien connaître Paris

Oui, je connais très bien la capitale, autant que Saint-Etienne. Je fais donc souvent référence à  Paris et je connais bien certains guides qui m'ont permis de connaître des endroits très curieux de la ville. Et c'est ce qui m'a permis d'y emmener aussi des Stéphanois; par exemple à  la Société Générale du boulevard Haussmann où se trouve la fameuse porte des coffres. Il n'y en a que deux de ce type, la seconde étant celle de Fort Knox en Amérique. Et puis aussi dans les grands bâtiments de la République.

Mais à  l'origine, vous exerciez quelle profession, professeur des écoles ?

Pas du tout, j'étais commerçante, dans une boutique de prêt-à -porter, du haut de gamme, rue Teyssier, dont j'ai été la directrice pendant près de trente ans. J'ai à  cette époque connu des gens bien en vue, par exemple Mme Croix, pépiniériste de Bourg-Argental qui offrit à  Jackie Kennedy la rose qui porte son nom. A la Maison Blanche, Mme Croix portait une de mes robes ce jour-là , c'est piquant n'est-ce pas ? Mais dans les conférences, j'ai commencé jeune ; à  20 ans j'étais accompagnatrice de voyages nationaux, ce qui était assez rare à  l'époque pour une provinciale. C'était dans les années 50, avec « Tourisme et Travail » et on m'a spécialisé, sans me demander mon avis, sur l'Italie des Villes d'art. J'ai travaillé ainsi pendant plusieurs années, jusqu'à  ce que je me marie.

Parmi les personnages de Saint-Etienne ?

PontvianneRchel.jpgJe me suis beaucoup intéressée à  deux grands personnages de notre ville, qui se sont rencontré à  Paris. Tous deux étaient Stéphanois, l'un de naissance et l'autre d'adoption. C'est Jules Janin et la tragédienne Rachel. Celle-ci avait passé une petite partie de son enfance à  Saint-Etienne, à  l'angle de la rue Michelet, et elle a fait carrière à  Paris. Le premier à  avoir compris la valeur de cette gamine ' elle n'avait que 15 ans ' et qui parlait un mauvais français puisque chez elle on parlait l'Allemand et le Yiddish, le premier donc à  avoir compris le feu, le génie de cette fille, et bien c'est Jules Janin. Il a persuadé les Parisiens et même le roi Louis-Philippe d'aller la voir jouer. Et cette gamine a bouleversé la Tragédie française. C'est amusant de penser qu'ils ont vécu tous les deux, pas à  la même époque, mais dans le même coin de Saint-Etienne. Mais l'historienne de Rachel m'a dit que leur correspondance n'évoque à  aucun moment Saint-Etienne. Rachel d'ailleurs craignait beaucoup Janin, parce qu'il était très virulent dans ses critiques, il pouvait briser une carrière d'un trait de plume. C'est quand même lui qui a prononcé le discours principal à  l'enterrement de Rachel. Elle n'avait que 35 ans, la tuberculose... Et Janin donc, tenait un des quatre glands du drap noir du corbillard, ce n'est pas rien n'est-ce pas ? 1/10ème de la population de Paris était venue l'accompagner vers sa dernière demeure. A la Comédie Française, j'ai vu son diadème, il est conservé à  côté du fauteuil où est mort Molière. Ce n'est pas rien ! Je peux m'arrêter quelques instants ?
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Elle est venue deux fois en représentation à  Saint-Etienne. « Rachel » dans l'histoire de Saint-Etienne, c'est un mot qui a deux significations : c'est d'abord un ruban, spécialement créé pour elle, et une couleur, « le Rachel », une couleur de poudre de riz que les femmes utilisaient pour se poudrer. Les gens ont oublié. Elle a aussi une rue à  son nom à  la Cotonne.

Et Séverine ! Quel grand personnage ! Elle mériterait d'avoir un monument pour le bien qu'elle a fait à  notre ville. Rendez-vous compte ! Elle a inventé le reportage journalistique, ici à  Saint-Etienne. Vive Séverine ! Avez-vous lu son article sur l'incendie du bazar de la Charité à  Paris ? C'est son meilleur article, sur un drame épouvantable, 120 femmes brûlées vives ! Et les hommes n'ont pas le beau rôle dans cette affaire.
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Et le Crêt de Roc ?
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J'y suis née. Je dois être une des rares habitantes de Saint-Etienne à  être née dans dans la même maison où est né son père, où est né son grand-père et peut-être même son arrière-grand-père. Et puis le cimetière bien sûr, c'est un musée n'est-ce pas ? Il y a plein d'histoires à  son sujet. Par exemple, les tombes de ces deux dames qui ont eu un nombre impressionnant d'enfants. Il ne reste plus qu'une tombe, l'autre n'existe plus. Je m'amusais à  faire deviner à  mes retraités le nombre d'enfants au total. Devinez. 42 ! La tombe qui reste porte l'inscription : "mère de 21 enfants". A propos d'enfants, connaissez-vous l'histoire de Mme Tézenas du Montcel qui repose au cimetière ? Pendant la Terreur, son mari fut emprisonné à  Lyon. Elle y est allée avec son bébé qu'elle allaitait sur les marches de l'Hôtel de Ville, jusqu'à  ce qu' on lui rende son époux.

Et Moà¯se ! Je connais bien Moà¯se et ses mystères. Pourquoi y-a t-il quatre lettres sur son socle ? Pourquoi ce monument, qui n'est pas un tombeau ! personne ne repose en dessous, pourquoi donc y-a t'il un Moà¯se à  Saint-Etienne, quand on sait que la Papauté ne donne pas facilement l'autorisation de faire un moulage de celui de Michel-Ange ? Il a été fondu à  Paris et payé par quatre familles juives, les quatre lettres sur le socle. Celui-ci par contre, en fonte, vient de Marrel-frères à  Rive-de-Gier. Mon père m'a raconté l'arrivée de la statue sur la colline. Dix-sept chevaux tiraient le charroi où se trouvait la statue et le bloc de fonte. Les chevaux hennissaient, le bois craquait, le sol tremblait...

Vous m'avez dit que vos parents avaient l'habitude de vous emmener sur la tombe du père Popin, vous êtes issue d'une famille janséniste ?

Non, pas du tout mais souvent mes parents m'emmenaient brûler un cierge dans le tombeau des Jansénistes. Les jansénistes existent toujours, vous le savez n'est-ce pas ? A Saint-Jean-Bonnefonds, ils portent le nom de Beguins. On n'approche pas facilement les Beguins. Il n'y a pas de gens plus droits et plus sérieux, c'est ce que j'ai toujours entendu dire à  leur sujet, des gens d'une haute valeur morale.

Vous parlez le Gaga ?

PontvArmagna.jpgOui, je parle très bien le gaga. Attention, le gaga hein ! Pas le patois. Il y avait autrefois une tombe au cimetière Saint Claude qui portait une inscription en patois stéphanois ; c'était celle de Patasson, grand poète, il a traduit les fables de La Fontaine en patois. "La Mo no fai pa credi !" "La mort ne fait pas crédit !" disait l'inscription. Patasson est mort endetté. Dans le patois, tout est dans l'accent, dans l'intonation. Le gaga découle du patois, il est plus facile. Aujourd'hui, je ne crois pas qu'il existe encore quelqu'un qui parle bien le patois de Saint-Etienne. Quelques expressions subisstent mais pas plus, en tout cas, je n'ai jamais réussi à  rencontrer quelqu'un qui le parle. Par contre, si vous voulez entendre du gaga, il faut venir au Triomphe, vous savez vers la Grand'poste, j'y organise une fois par mois une « réunion gagasse », un causerie avec Mr Guyot, instituteur qui a recensé tous les dictionnaires gagas pour retrouver l'origine de chaque mot. Nos causeries ont beaucoup de succès et il n' y a pas que des personnes âgées...
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Que pensez-vous de Saint-Etienne aujourd'hui ?

C'est une ville en devenir. Pourquoi ? Parce que nous avons un environnement exceptionnel. La ville est unique en France, c'est le professeur Cretin qui le dit aussi, c'est la seule ville, avec Besançon dans une moindre mesure, qu'on peut dominer de différents points de vue.

Dans les curiosités, il y a une chose assez unique avec notre ville, c'est la seule, parmi les villes d'importance, à  porter un nom de Saint. Quand on y songe, une seule équipe de football a porté le nom d'un Saint : l'ASSE. Pourquoi Saint-Etienne ? C'est un mystère. On retrouve d'ailleurs cette curiosité dans le nom du Forez et dans celui du pays du Gier, le Jarez. Pourquoi ? Lyon a donné Lyonnais, Viviers le Vivarais, Beaujeu le Beaujolais... Pourquoi y-a t'il un « z » à  Forez et à  Jarez et pas « ais » ?

Bon, cher monsieur, il est peut-être temps de prendre congé, n'est-ce pas ? Ah si ! Tenez, c'est le poème d'Antoine Roule, je le lis toujours en début de visite :
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" Chapeau bas, j'entre au cimetière
C'est sous ses ombrages
Qu'un jour je ferai la halte dernière
Pour me reposer à  mon tour

Sur ce crêt dominant la ville,
La terre est plus douce qu'ailleurs"


C'est joli, vous ne trouvez pas ?
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Ne vontaz jamais lou yéux bleus davant lous yéux neis.