Monday, April 06, 2020
marqvingt.jpgAprès avoir rendu la rue d'Urfé à  Astrée et Céladon,  nous revigorons la place Marquise, toujours avec l'aide de Charles Boy. Puisqu'il est mort, on ne nous accusera pas de flagornerie si nous écrivons que ce monsieur, poète et journaliste, fut bellement inspiré avec ses "Vieux papiers, Vieilles histoires de Saint-Etienne et du Forez " (1925). Reprenons les mots de Noël Thiollier écrits dans la préface: "L'histoire, en effet, se compose de deux éléments, l'un, principal, c'est le document (...). L'autre, plus rare, peut-être, consiste à  insuffler la vie au document lui-même et à  faire mouvoir les personnages dans leur cadre. Ainsi comprise, l'histoire devient le plus intéressant des romans..."

Bonne visite.
 
Jean Boivent naquit à  Saint-Etienne le 23 mars 1794. C'était un mécanicien dont l'esprit se tourna vers les genres d'invention les plus divers, notamment vers les métiers à  rubans, aux battants desquels il apporta d'heureuses améliorations. Mais il ne réussit jamais à  inventer, pour son usage, le moyen d'avoir de quoi vivre dans son pays ; aussi, vers 1843, il partit pour l'Amérique. D'après les uns, il aurait eu une fin tragique sous les dents d'un jaguar, en 1851. D'autres, prolongent son existence d'une dizaine d'années, après quoi, on perd sa trace. « Sa carrière, est il écrit, fut parsemée d'espérances, de déceptions et de désastres. »

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En fait, les délibérations du Conseil municipal substituaient une appellation unique aux dénominations de place Marquise, rue des Petits-Fossés et rue du Boulevard, devenues alors inutiles sous cette triple forme.

Avec les prises d'armes de la milice bourgeoise et les tirs à  l'arc ou à  l'arquebuse, on ne saurait croire combien les processions tenaient de place dans la vie extérieure de nos ancêtres. Les vieux chroniqueurs en indiquent à  tous propos jours et dimanches. Et ils signalent, entre autres détails, que les processions sortant de la Grand'Eglise éprouvaient force embarras pour se mettre en marche. En effet, dès le premier pas, elles se butaient à  un groupe de bâtisses dressées immédiatement en face. Ces bâtisses occupaient le terrain maintenant circonscrit par la grille du square Jeanne d'Arc. Et même davantage, puisque les trois rues qui les encerclaient n'avaient pas la largeur de l'espace laissé libre actuellement autour de ce square.

La principale de ces trois rues passaient devant l'église , en prolongement de l'ancienne petite rue Mi-Carême, aujourd'hui rue Guy Colombet, et venait finir à  l'ancienne rue Cité, aujourd'hui rue du Théâtre. A sa jonction avec cette rue Cité, elle avait bien environ huit mètres de large, mais à  son point de départ, du côté de Mi-Carême, elle en comptait à  peine cinq. Et c'est cela qui, durant une assez longue période, fut décoré du nom de place Marquise. L'origine de ce nom ne m'est pas connue. Serait-ce une réminiscence de la transformation de la baronnie de St-Priest-St-Etienne en marquisat, au temps assez lointain d€'Henri IV ? Se serait-on pris à  dire « place Marquise » comme ailleurs on disait « place Royale » ? Toujours est-il qu'elle est ainsi officiellement désignée en 1790. De même à  notre époque, dans toutes les délibérations et dans les actes relatifs aux immeubles devant la Grand'Eglise, acquis en vue de leur démolition, ces immeubles, sont indiqués comme situés sur la place Marquise.

Les deux autres rues montaient autour de îlot de maisons : l'une, à  droite, sous le nom de rue des Petits-Fossés ; l'autre, à  gauche, sous celui de rue ou de place « du Boulivart ». Elles venaient en ligne courbe, se rejoindre et former une sorte de carrefour entre les rues du Mont-d'Or et de Roannel. Cette ligne avec ses dispositions essentielles, reste visible de nos jours.

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Vous plaîrait-il de parcourir cette vieille place Marquise, telle qu'elle se présentait pendant la courte période où le roi Louis XVI était devenu, par acquisition, marquis de St-Priest-St-Etienne ? D'après un document administratif, les constructions situées en face de l'église et groupées sous cette dénomination formaient une rangée de dix maisons. Elles abritaient quarante-huit personnes masculines et cinquante-trois personnes féminines, ensemble cent un habitants, petits et grands.

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Et l'on peut observer que cette soit-disant place constituait un passage perpétuel aux quatre-vingt-dix-neuf habitants des onze maisons formant la rue des Petits-Fossés et aux deux cent soixante-neuf des vingt maisons formant la rue ou place « du Boulivart ». D'autre part, en dehors de ces deux rues tangentes, elle était le moyen de communication direct entre les rues Mi-Carême et de la Ville. Et alors, il est fort compréhensible que les jours de processions ou d'arrivées de grands personnages ou de prise d'armes des compagnies de la milice bourgeoise, la circulation se soit trouvée difficile. Il nous est possible de jeter un coup d'oeil dans ces demeures disparues et 'entrevoir ceux qui les habitaient, il y a un siècle et demi.

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Au premier rang, en bordure de la prétendue place, on remarquait- remarquer, c'est une manière de parler - la maison qui servait d'Hôtel de Ville. Oh ! le logis n'était rien moins que somptueux. Mais, tel quel, il constituait une amélioration sur l'Hôtel de Ville précédent. Le précédent, situé tout proche, rue de la Ville, continua longtemps, paraît-il, à  étaler en lettres d'or sa qualité. Et comme il était chétif et minable, habité par un cordonnier et un  fripier, ceci faisait l'amusement des étrangers de passage. En 1790, la maison est indiquée comme appartenant à  l'Hôtel-Dieu, et il est mentionné que « la ville y tient une chambre en propriété ». Dans l'autre, celui de la place Marquise, trouvaient à  se loger, M. Chomat, secrétaire de la Ville, avec sa femme, ses quatre fils et ses cinq filles.

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Au XVIIIe siècle, à  Saint-Etienne, le rapport entre les mariages et les naissances se tient entre cinq et six, et c'est un des rapports les plus élevés de France. Malheureusement, ici, comme ailleurs sans doute, la mortalité infantile était formidable. Pour avoir conservé dans sa maison neuf enfants, sauvés de la période critique, Chomat peut prendre place parmi les privilégiés ; surtout quand on songe que, d'après un dire souvent répété, cette maison était une loque menaçant ruine. Pourtant, la famille Chomat s'y logeait et y vivait. Mais, peut-être le dire souvent répété contient-il une exagération.

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A la suite, s'ouvrait la boutique de Berthet, un perruquier de quelque importance, puisqu'€™il avait avec lui deux garçons perruquiers. Encore à  la suite, une pâtisserie tenue par Jacques Danse et, parmi les autres habitants, se distingue un nommé Beau-Soleil. La maison la plus considérable du groupe, puisqu'elle abrite vingt-huit personnes, est la propriété de Maurice Forestier, marchand de fer qui l'habite. Elle comprend, en outre, un épicier, un tailleur, deux soeurs ourdisseuses avec deux nièces, un forgeur et deux ménages de bouchers. A coté, demeurent un boulanger, quatre ourdisseuses et un autre perruquier avec sa servante. Il se nomme Gauldrion, un nom qui fut haut côté dans la perruquerie stéphanoise, quelques quarante ans auparavant.

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Vient ensuite l'atelier de la veuve Duplay, menuisière, qui loge aussi un peintre du nom de Moras. Cet atelier n'est pas loin de l'auberge de la « Tête d'Or », tenue par Barthélémy Noir, sa femme, deux fils, une fille avec un valet et une servante. Ce Noir, propriétaire, d'une autre habitation, en face sur la rue du Boulevard, a, ici pour locataires une dévideuse, avec sa nièce et une compagnonne. Suit une seconde maison à  la veuve Duplay où logent un boucher, un plâtrier, un coutelier, un cordonnier. Enfin un local est loué pour magasin de draperie à  « Mme la veuve Bonneau » demeurant vis-à -vis dans une maison à  elle, près de l'entrée de la rue du Mont d'Or.
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Mais, les alentours immédiats de la place Marquise avaient un certain nombre d'habitants plus huppés. En voici un seul exemple, pour ne pas surcharger cette nomenclature. Dans la rue à  droite, celle des Petits-Fossés, se trouvait la maison de M. Picon, avocat, qui y demeurait. Il y avait comme locataires : Claude Garand, marchand de rubans, avec sa famille, son commis et une servante ; Trémolet la Thuillère, notaire, avec sa mère et une servante ; Dubouchet, l'aîné, sa femme, son fils, un valet et une servante ; Jacques Cammier, marchand de rubans, sa femme, sa fille, sa belle-soeur, quatre commis et une servante. Dans l'habitation contiguë, propriété de Praire-Laroche, marchand quincailler, demeurent : le propriétaire, sa femme, deux fils, valet et servante ; praire, père, sa fille, un valet, deux servantes ; Sauzéat-Laroche, marchand de rubans, et une servante.

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Nos ancêtres avaient leurs défauts, et non des moindres, ou, si l'on veut, des façons d'agir auxquelles il nos convient d'appliquer ce terme. Mais, du moins chez beaucoup, on pratiquait bonnement la vie de famille. Nous venons de voir des ourdisseuses ayant chez elles leurs nièces, et aussi des riches marchands ayant chez eux des parents, voire leur associé et leurs commis. Cette situation à  peine entrevue à  travers ces quelques lignes, se montre en exemples très nombreux et variés dans tous les quartiers de la ville et dans tous les milieux.

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La question de « l'élargissement de la place Marquise » se posa devant le Conseil municipal avant 1864 et l'opération ne se termina, par la démolition des dernières maisons, qu'après 1880. Jusqu'alors, les processions connurent de fréquents embarras. Sous la petite porte, près du portail de la Grand'Eglise à  gauche en entrant, il y a, un peu cachée, dans l'angle de droite, une tête en pierre ayant deux yeux entre trois nez. Que de fois elle a dû sourire dans sa triple barbe, la grave tête, quand les enfants du quartier échappaient à  leur mères, aussi curieuses qu'eux, et se précipitaient au travers de la procession, sous prétexte de la mieux voir sortir !

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Charles BOY
1925
(texte intégral)

Notes de la Rédaction :

Le lecteur stéphanois reconnaîtra, parmi les photos, le médaillon qui se trouve au dessus de la porte d'entrée de la Maison dite de François Ier et les maisons adjacentes, notamment celle du "Mouton à  cinq pattes" et des fenêtres de la rue du Théâtre. Les dessins proviennent de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (XVIIIe).  L'outil est une tour à  lancettes, utilisée par les couteliers. Les sculptures sont celles de la Grand'Eglise. Nous ne savons pas qui a signé l'estampe ou la toile représentant la Grand'Eglise dans les années 1800. Il pourrait s'agir de Trouilleux ou Seillon.

Jean Boivin inventa aussi un régulateur pour les becs d'éclairage. Après avoir quitté la France, il séjourna au Brésil et au Mexique où l'on perd sa trace.

La rue de Roannel, depuis juin-août 1936, porte le nom d'avenue Emile Loubet. Elle conduit toujours vers la placette Roannel, également nommée « place de la Croix de Roannelle » au XVIIIe siècle.

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La petite rue qui passait devant l'église et à  laquelle on donna le non de place Marquise est également nommée « place devant l'église » , tout simplement, sur un plan de la ville de Saint-Etienne en 1767. Sur ce même plan, il n'y a pas de petite rue Mi-carême (rue Colombet aujourd'hui) mais une seule et même rue Mi-carême continue. Quant à  la rue Roannel, parvenue vers l'actuelle place Boivin où elle débouche sur les maisons aujourd'hui disparues, elle se scinde en trois :
- A gauche, elle devient rue des Fossés pour contourner la Grand'Eglise et déboucher vers la « tour de la droguerie », à  deux pas de la Place du Pré de la Foire (place du Peuple);
- Au centre, elle devient rue de Roannel (tendante) au Pré de la Foire ou Place Publique. Elle conduit vers la place Grenette en empruntant l'actuelle rue de la Ville, également nommée autrefois « grande rue publique »
- A droite enfin, elle devient Chemin de Roannel aux Gaux, en empruntant les rues  actuelles du Mont d'Or et Saint-Marc pour rejoindre l'ancienne rue de la Porte du Furan, en direction de l'actuelle place du Peuple.

Sur ce plan de 1767, on ne trouve pas mention du nom des Petits-Fossés que donne Bloy au premier tronçon. Il est venu plus tard. Quant à  la rue « du Boulivart » (la rue Cité puis du Théâtre), c'est semble-t-il un surnom. Cette rue des Fossés et ce Chemin de Roannel aux Gaux sont en effet devenus des « boulevards » en suivant le tracé des remparts qui enserraient la ville au XVe siècle.

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Boy évoque vaguement des milices bourgeoises. Pour en savoir plus il faut nous munir de l'ouvrage de  J.-B. Galley « Essai sur l'histoire communale de Saint-Etienne avant la Révolution » (1893). Ces milices étaient à  Saint-Etienne, à  la fin du XVIIe, au nombre de sept :
- La Colonelle
- La Foudroyante
- La Fatigante
- L'Eclatante
- La Prudente
- La Conquérante
- La Charmante

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Au milieu du XVIIIe, elles furent réunies en quatre grandes compagnies :
- La Colonelle
- La Foudroyante
- La Superbe
- La Conquérante

Celle qui nous intéresse plus particulièrement ici est La Foudroyante (nommée aussi La Lieutenante) puisque ses membres étaient recrutés dans le secteur des rues Mi-Carême, Roannel et Polignais. Ils portaient une cocarde verte. A l'origine, son drapeau semble avoir été « à  la croix blanche, un soleil d'or au milieu de la croix, écartelé rouge et vert dans le sens des angles opposés. Les angles opposés étant les quatre rectangles que délimite la croix, sans doute à  la manière du drapeau du Québec. Elle adopta ensuite un nouveau drapeau, qui était vert, à  la croix blanche, avec au centre un arbre couvert de feuilles, une fleur de lys à  chaque coin avec devise « MVLTO  PAVCA LABORE »

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