Monday, April 06, 2020

Les rares notices biographiques dénichées sur internet concernant la poétesse surréaliste Laurence Iché la font naître à Saint-Etienne un jour d'avril 1921. C'est un peu mystérieux et nous espérons qu'un lecteur pourra nous en apprendre plus. Celles-ci en effet ne précisent pas dans quelles circonstances. La page de wikipedia indique simplement qu'elle passa sa petite enfance à Saint-Héand avant de rejoindre ses parents à Paris en 1926. Ses parents étaient le célèbre sculpteur René Iché et le modèle Rosa Achard. La page wikipedia consacrée au sculpteur ne mentionne pas qu'il a vécu à Saint-Etienne et indique que celui-ci tomba amoureux de Rosa en... 1926.

Laurence Iché a posé pour son père - sculpture La Contrefleur notamment dont le Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne conserve un plâtre – mais aussi Pablo Picasso, Victor Brauner... Elle fut l'amie de nombreux artistes et l' épouse d'abord de Robert Rius, poète surréaliste fusillé par les nazis en 1944, puis du peintre espagnol Manuel Viola. Elle publia pendant l'Occupation un recueil de poèmes érotiques (Au fil du vent, 1942) et participa avec d'autres personnalités intellectuelles et artistiques (Léo Malet, Viola, André Breton, Maurice Blanchard...) au groupe de La Main à Plume (1941-1944). C'est en 1943 que furent publiés dans Les pages libres de la Main à Plume ces quatre textes de la poétesse, que nous reproduisons ci-dessous. Ils furent regroupés sous le titre d' Étagère en flamme dans un cahier de 10 pages (tiré à 265 exemplaires) illustré par des dessins de trottoir relevés par Pablo Picasso. Il n'existe qu'un exemplaire conservé dans les bibliothèques stéphanoises, en l'occurrence la bibliothèque Jean Laude du Musée d'art moderne et contemporain.

Laurence Iché s'est éteinte à Madrid en septembre 2007.

Nous respectons la mise en forme de parution. Bonne lecture.

CORRESPONDANCE INEDITE

… Un jour de pluie, un petit champignon poussa et se prit tout de suite pour une ombrelle. Il se mit sur la tête d'une jeune femme et sa joie ne connut plus de bornes, jusqu'au moment où il aperçut la Tour Eiffel. « Tiens, se dit-il, voilà un bien grand champignon. » Et il se mit en devoir de grimper sur la Tour Eiffel. Et pendant qu'il grimpait, la Tour Eiffel se sentait chatouillée et elle aurait bien voulu se gratter, mais elle ne savait pas le faire et le champignon grimpait, grimpait. Alors la Tour Eiffel, très agitée, courba la tête et se mit à se promener à grands pas. Dans sa rêverie, elle mit le pied sur une maison et la maison revêtit aussitôt l'aspect d'une croûte. Et tous les oiseaux affamés accoururent sur la croûte, mais ils ne la trouvèrent pas comestible. Et ils étaient venus en si grand nombre que le ciel devint tout noir et qu'à un moment donné il perdit l'équilibre et tomba à la renverse. Il se retrouva dans une mare, les pieds en l'air, et avec ses pieds, il tenta de s'accrocher à un deuxième ciel qu'il venait d'apercevoir. Mais ce deuxième ciel, très froid, se fâcha de ces vilains procédés. Il se retourna sur le côté et dit au ciel qui était dans la mare : « Alors, vous devenez un pickpocket, maintenant ? »

BOUQUET D'ARMOIRES

J'ai connu une poignée de porte qui avait le nez tordu parce que son mari, qui avait été boxeur, lui avait donné un coup de poing. Cette poignée de porte au nez tordu était la risée de ses voisines, celles-ci prétendant qu'elle devait trouer ses mouchoirs avec son nez tordu ! Or voilà qu'un jour apparut un rat, un très beau rat avec des moustaches qui sentaient la violette : il avait enlevé de petites violettes qui s'ennuyaient un jour de fête et il s'en était fait des moustaches. Son père, outré de tant de coquetterie, lui avait intimé l'ordre de partir à la guerre. Voilà donc le rat qui s'amène avec un casque et des moustaches à la violette devant la poignée de porte deshéritée qui ne put résister à tous les attraits de ce beau garçon ; et après s'être fait un beau chignon, elle suivit le rat qui était à la recherche de la guerre avec un casque et des moustaches à la violette. La poignée de porte avait de tout petits pieds qui sentaient le sapin et un visage qui rappelait l'odeur de la colle. Ravi de sa compagne le rat bâtissait déjà les plus grands espoirs. Tout à coup, de derrière un buisson, il perçoit des ronflements d'automobile. « Ma belle, s'écrit-il, je vais t'amener chez mon père en automobile. » Mais l'automobile n'était qu'un chat qui ronflait au soleil. Pour se donner une contenance, la poignée de porte allume une cigarette. Le rat s'enfuit sur le dos d'une sauterelle et le chat s'éveille. « C'était un rêve », dit le chat. « Oui, dit la poignée de porte, je fume mon rêve comme toujours. » Le chat la saisit entre ses griffes et la poignée de porte vole très haut, comme elle ne l'avait jamais fait. Elle vole si haut qu'elle tombe sur un toit où des tuiles faisaient la sieste. « Il ne s'agit pas de renverser les tasses de thé », dirent les tuiles à la poignée de porte. Mais la poignée de porte était dans un jour de folie et leur montra tout ce qu'elle savait faire avec son cou. Mais les tuiles étaient de mauvaise humeur, elles se recouchèrent sur le dos et ne firent plus attention à l'intruse, jusqu'au moment où un chapeau de cocher atterrit sur la poignée de porte. La girouette, très intriguée, ne songea plus qu'à voir ce qui se passait là-dessous, et voici qu'en passant un œil sous le chapeau, elle aperçut la poignée de porte explorant le chapeau. « Dans ce souterrain noir, disait le chapeau, est une petite boite d'où part le vent. C'est pour cela que je cours toujours, sans avoir tué mon frère qui vit encore sur une tête. Mon frère préférait les têtes chauves qui donnent moins chaud que les autres, ce sont les têtes des professeurs. » La poignée de porte ouvrit la boite qui était le berceau du vent, mais elle n'aperçut qu'un petit œuf qui avait mal au ventre. La poignée de porte ne daigna même pas lui adresser la parole et le chapeau, très vexé, se renvola avec son œuf. La poignée de porte, qui se sentait mal à l'aise dans son nouveau milieu, commença à crier. Elle criait si fort qu'elle sentit lui pousser deux grandes oreilles qui lui permirent enfin de s'entendre crier. Alors elle se tut. D'ailleurs elle venait d'apercevoir une grande moustache en cuir munie de six grelots qui se promenait ; la poignée de porte comprit qu'il s'agissait d'un mouton et comme elle n'en avait jamais vu, elle agita ses deux grandes oreilles. Mais la moustache s'enfuit comme un petit diable en disant : « Ho ! Ho ! Laissez-moi tranquille ! » La poignée de porte, gênée par ses oreilles qui étaient très lourdes, ferma les yeux et se contenta d'écouter. Elle écouta tous les grands voyages.

LA PIERRE PHILOSOPHALE

Il y avait une pierre blanche dans un mur, qui était très mécontente. Le mur la traitait toujours de chausson, et la pierre ne trouvait pas du tout qu'elle était un chausson,mais une belle pierre brillante.
Un jour elle aperçut un âne et elle l'appela : « Petit âne, veux-tu m'emporter sur ton dos, je suis une belle pierre brillante, tu n'as qu'à m'attraper avec tes dents ». L'âne remercia sans savoir pourquoi et il la mit dans un creux qu'il avait sur le dos.
A son tour, le mur n'était pas content : « Parce qu'il n'avait plus son chausson », disait-il, et qu'il ne pouvait pas saisir les petites pantoufles qu'il voyait sous le lit de la chambre.
Pendant ce temps, la pierre, dans le creux du dos de l'âne, racontait qu'elle était une belle pierre brillante et non pas un chausson. Cependant, elle finit par se lasser de son voyage et déclara bientôt qu'elle en avait assez de voir toujours les choses à la même hauteur. Alors, l'âne se facha jusqu'au moment où il rencontra un canard qu'il voulut manger. Mais le canard voulait être mangé à l'espagnol, en bon citoyen, et non pas aux orties comme le prétendait l'âne. Alors une grande bataille s'engagea et la pierre profita de la confusion générale pour se laisser rouler dans le fossé tout près du canard. Le canard se déguisa en pigeon et l'âne, qui n'avait pas ses lunettes, ne le reconnut plus et se mit à trotter. La pierre appela le canard et lui fit des propositions : « Je suis celle qui donne beaucoup d'escargots, dit-elle au pseudo-canard, emmène-moi sur ton dos. J'étais vraiment fatiguée de voir toujours les choses à la même hauteur avec cet âne et je serai contente de voler un peu ». Le canard n'osa refuser et il la plaça séance tenante sur sa tête.
Mais la pierre n'était pas satisfaite car elle sentait qu'il lui poussait un petit pompon sur le sommet et qu'elle devenait tout simplement un bonnet de nuit. Le canard était ravi de ne plus avoir froid aux oreilles ; mais la pierre sentait ses cheveux moisir comme si elle avait eu trois nez, mais elle était trop vieille pour se suicider.

LA RAISON INCLINEE

Il y avait un grand blessé de guerre qui s'était assis avec son canotier au bord du canal lorsqu'il aperçut un gros poisson qui engagea la conversation. Le poisson disait qu'il était frisé naturellement mais le grand blessé de guerre vit bien que c'était les vagues et il dit au poisson qu'il n'avait pas de cheveux. La discussion s'arrêta là, car un ange descendit pour voir le monde sur le dos du poisson, mais comme il n'avait pas l'habitude d'avoir un visage, il s'était trompé et au lieu d'avoir une oreille de chaque côté du visage, il en avait une au beau milieu. Comme c'était un ange, il avait apporté de la musique et c'était un bizarre instrument qui l'avait rendu chauve. Le grand blessé de guerre regardait tous ces personnages et il leur demanda bientôt s'ils étaient oui ou non des canards ou des hommes. Le poisson et l'ange ne surent que répondre à ce dilemme et le grand blessé de guerre avait des accents circonflexes dans la tête et dans les yeux. Heureusement apparut un petit animal qui avait l'aspect d'un kilo de sel et qui dissipa les malentendus par sa seule présence. Il venait de faire sa toilette mais il ne trouvait plus ses gants. « Je suis désolé, dit le canal, mais je n'ai pas l'habitude de manger les gants » et il donna un grand coup de queue qui dissipa l'ange, le poisson et le troisième personnage. Il ne resta plus que le grand blessé de guerre qui avait encore un peu de tabac.

"Portrait de Laurence", René Iché