Thursday, July 02, 2020

Jules Troccon a signé ce petit texte publié à Noël 1935 dans une revue locale. On a déjà croisé l'auteur à l'occasion d'une page consacrée à l'esprit stéphanois (lire). C'est l'Association généalogique de la Loire qui nous apporte des compléments biographiques, l'ami Troccon faisant partie des 40 personnalités de la Loire mises à l'honneur dans son exposition anniversaire (lire aussi). Né à Chazelles-sur-Lyon en 1870, Jules Troccon fut enseignant et poète, signant ses premières petites œuvres dès l'âge de 12 ans. Instituteur puis directeur d'école, notamment à Saint-Barthélémy-Lestra, il finit sa carrière à l'école de Montaud à Saint-Etienne. Officier de l'Instruction Publique, il signa plusieurs ouvrages dont A une femme et Le Miroir du passé. Et il écrivit une pièce de théâtre intitulée Pierrots de Guerre, jouée à Saint-Etienne en avril 1917. Il fut associé à la mise en place de l'Ecole professionnelle des blessés militaires, à Saint-Etienne toujours, qui accueillait rue Benoit Malon des blessés de guerre réformés qui y apprenaient un métier. 793 stagiaires y passèrent entre 1915 et le 31 décembre 1921. Jules Troccon s'est éteint en 1953.

La Charité de l'Inconnu

- Déjà la Noël ! fit, avec un soupir, mon ami Castor Farlot.
Et, comme je ne répondais rien, il se pencha vers la cheminée et se mit à arranger les tisons et à faire danser la flamme. Vous voyez que mon vieux camarade Castor n'est pas du tout dans le mouvement de son époque. Il pourrait, comme tout le monde, chauffer son appartement au moyen d'un bon calorifère à eau chaude ou à vapeur. Il préfère brûler du bois dans une cheminée. Vous trouvez cela comique et vous pensez que Castor Farlot a des idées bien arriérées et que ce doit être un fameux original. Je ne prétends pas le contraire mais j'avoue que je n'ai point de peine à entrer dans ses sentiments et que je l'approuve sans réserve. Car – il n'y a pas à dire – ce n'est guère excitant de contempler des tuyaux de fonte dessinant contre un mur, dans le coin d'une chambre, les formes de quelque monstre antédiluvien, au lieu qu'un feu de bûches ou de branchages bien conditionné, un feu qui étincelle, rayonne, resplendit, murmure, chantonne, détonne, siffle, gronde, soupire ou gémit, voilà, je pense, ce qu'on peut appeler un compagnon intéressant, un dispensateur de rêve, un enchanteur des sens, du cœur et du cerveau.

- Déjà la Noël ! reprit Castor Farlot. Je me revois bambin, tel que j'étais il y a une dizaine de lustres, rose, rond, joufflu, d'une naïveté sans bornes et toujours étonné. Je sentais déjà profondément la magie de Noël, qui est inexprimable. Je n'en appréciais pas moins les crottes de chocolat garnies de crème que le petit Jésus mettait dans mes souliers pendant la nuit du 24 au 25 décembre. C'est tout ce qu'il m'offrait mais je n'en demandais pas davantage et je lui étais reconnaissant de s'être dérangé pour moi et de me montrer de l'amitié. Il est devenu depuis lors follement large et généreux. Il traite aujourd'hui avec magnificence les enfants sages et comble de bienfaits les polissons. Il les gorge de douceurs, leur distribue à profusion les jouets les plus coûteux et les plus compliqués. Mes gaillards n'y font d'ailleurs aucune attention et ne lui en savent aucun gré. Je dirais volontiers que c'est bien fait si le petit Jésus m'inspirait moins de tendresse et de vénération. Je m'étonne toutefois qu'il se soit engagé dans cette voie dangereuse puisqu'il connaît l'avenir et savait par conséquent que ses générosités excessives seraient finalement accueillies avec indifférence et payées d'ingratitude.

Noël !... Je me rappelle que ma mère me mena une fois à la messe de minuit. Je m'étais attendu à un spectacle extraordinaire ; et il est vrai que l'illumination de l'église m'éblouit. Mais je m'endormis dès le début de la deuxième messe. C'est le retour qui m'impressionna. Une paix religieuse emplissait la nuit. Des cloche lointaines sonnaient, répandant sur la campagne muette une mélodie voilée, annonçant la bonne nouvelle aux hommes, aux pays, aux étoiles. L'ombre, comme dit Victor Hugo, était auguste et solennelle et les anges y volaient sans doute obscurément. Souvenir inoubliable ! Il m'émeut encore à l'heure qu'il est et je verse parfois en l'évoquant des larmes de regret qui ne sont pas sans douceur. Et cette époque de Noël me rappelle bien d'autres choses. Elle me rappelle notamment certaine histoire très ancienne que j'aimerais te raconter. Histoire vraie, authentique, d'autant plus authentique que je l'ai personnellement vécue.
- Eh ! Parbleu, raconte-la.

Castor Farlot se pencha de nouveau vers la cheminée, remua un peu la braise, se rassit en silence, rêva pendant quelques secondes, puis commença tranquillement :
- Tu te souviens que lorsque j'eus atteint ma douzième année mes parents me mirent comme interne dans un pensionnat de Saint-Etienne, renommé pour sa cuisine loyale et ses succès aux examens. Nous habitions alors – tu ne l'ignores pas non plus – Chazelles-sur-Lyon. C'est par un temps lugubre que, le jour de la rentrée des classes, nous débarquâmes, ma mère et moi, à Saint-Etienne. Il tombait sur les maisons noires, sur le pavé gras, sur la foule houleuse et transie des gens pressés de regagner leur logis une pluie fine, froide et lente qui semblait ne jamais devoir cesser. Le visage de ma mère reflétait une sombre tristesse. Nous nous fîmes d'interminables adieux, puis elle s'en alla, sur une dernière étreinte, tandis que je restais seul, désorienté et presque désespéré.
Et je connus l'internat dans toute sa rigueur et son austérité. Attention ! Nos professeurs n'étaient pas des tyrans et je n'ai rien à reprocher à mes camarades, dont quelques-uns étaient vraiment aimables et bienveillants. Non. C'est le règlement qui était brutal, c'est le régime qui était dur. On se levait à cinq heures, on cheminait à pas de loup dans les salles, les couloirs et les escaliers et, sauf pendant les récréations, on n'ouvrait pas la bouche de toute la journée. Il faut que l'enfant ait un caractère d'une étonnante plasticité pour se plier à une pareille contrainte. On a, paraît-il, changé tout cela, et je m'en réjouis, car l'éducation ne saurait porter des fruits qu'à la condition d'être attrayante et libérale. Encore doit-on se garder de tomber à présent dans l'excès opposé et de vouloir, avec certains éducateurs du dernier bateau, que l'enfant ou l'adolescent se développent librement, en dehors de toute tutelle et de toute autorité.

Je pleurais avec constance pendant un mois. Et puis je me fis une raison et je m'accomodai peu à peu à la situation. Et le temps passa... Il passa même assez vite et les vacances du jour de l'an ne se firent pas trop désirer. Elles ne commençaient réglementairement qu'une demi-semaine, c'est à dire qu'elles commençaient le 29 décembre et se terminaient le soir du 1er janvier. Je ne sais plus par suite de quelle faveur je fus autorisé à partir la veille de Noël.

Je bouclai lestement et joyeusement ma valise et je comptai l'argent serré dans mon porte-monnaie. Diable ! Qu'est ce que cela veut dire ? Mon porte-monnaie ne renferme pour toute fortune que la somme dérisoire de trente-deux sous. Un franc et soixante centimes ! C'est tout ce qu'il me reste des deux pièces de cinq francs que je possédais à la rentrée. Plus de huit francs se sont transformés en tranches de saucisson ou en bâtons de chocolat achetés à la cantine pour accompagner le morceau de pain sec qui représente invariablement notre goûter de quatre heures. Et le prix du voyage en chemin de fer jusqu'à Chazelles coûte deux francs et quinze centimes ! Bah ! Je sais ce que je vais faire : je prendrai le train seulement jusqu'à Montrond – gare où l'on quitte la ligne de Paris pour prendre celle de Lyon-Saint-Paul – et j'achèverai le trajet pédestrement. Quinze kilomètres- n'est ce pas ? - ce n'est pas la mer à boire ; et il m'est arrivé de parcourir des distances bien plus longues sur les talons de mon père que j'ai suivi maintes fois dans ses tournées d'affaires ou dans ses promenades à travers la campagne.

Je fis ce que j'avais décidé et le train me déposa à la gare de Montrond. Le voyage m'avait envivré. Je fus subitement dégrisé en mettant le pied sur le quai. La nuit était venue, profonde et lourde de menaces, car la neige tombait en flocons serrés et drus, intarrissablement. Je me sentis soudain chétif et seul au milieu de la plaine immense, ténébreuse et glacée. J'eus peur de l'ombre, des choses vagues que mes yeux croyaient y discerner, de la neige hostile et sournoise. N'importe! Il faut, coûte que coûte, que j'achève mon voyage et que je m'engage sans tarder sur la route de Chazelles. Mais où est-elle donc, la route de Chazelles ? Il fait noir comme dans un four et je suis parfaitement incapable de m'orienter. Bon ! J'entends quelqu'un qui vient. C'est un homme dont l'âge apesantit la marche et qui s'appuie sur un bâton ferré. Il boîte et il est pauvrement vêtu. Je l'interroge timidement. Il s'exclame :
- Et que lui veux-tu, mon garçon, à la route de Chazelles ?

J'explique que c'est à Chazelles que je me rends, que c'est mon pays natal, et que mes parents y demeurent.

- Et tu y vas à pied ?
- Oui.
- Par ce temps de chien et à l'heure qu'il est ! Tu es fou. Il y a un train dans dix minutes. Je l'attends aussi et tu feras bien de le prendre aussi si tu veux arriver sans accident.

J'hésite un peu et je finis par avouer que je loge le diable dans ma bourse.

Il hésite à son tour et semble chercher quelque chose dans ses poches. Puis il me prend par le bras :
- Viens avec moi.

Nous entrons dans une salle mal éclairée et il se dirige vers un guichet. Qu'est-ce qu'il demande ? Un billet pour Chazelles. C'est tout. Il me rejoint en hâte.
- Voilà ton billet. Depêche-toi. Le train est annoncé.
- Et vous ?
- Moi ? Dame, ma bourse est presque aussi plate que la tienne et je dois la ménager. Tout de même, il vaut mieux que ce soit moi qui fasse la petite promenade...

Et sans me laisser le temps de protester, il me quitte brusquement et plonge précipitamment dans la nuit.

Castor Farlot resta un instant pensif, puis conclut :

Il y aura tout à l'heure exactement mille neuf cent trente-cinq ans que naissait à Bethléem, sur la paille d'une pauvre étable, l'Enfant qui devait ordonner aux hommes de s'aimer et de s'entraider les uns les autres. Hélas ! les hommes n'ont guère profité de son enseignement et il y a encore dans le monde bien de la haine et de la misère, et il s'y commet beaucoup d'iniquités. Mon histoire prouve qu'on peut y rencontrer pourtant, de loin en loin, par hasard, et presque toujours chez les plus humbles gens, la pitié sainte et la charité divine.