Friday, September 25, 2020
Cols bleus et mineurs, Matafs et Gueules noires. Je ne suis certainement pas le premier à  établir quelques analogies entre ces deux corps de métier prestigieux, certaines sont évidentes. J'ai simplement envie de pousser un peu plus loin, comme ça pour m'amuser. Ce soir, j'ai l'imaginaire qui me démange; les Verts ont noyé les Marseillais et notre Forez sous son manteau blanc n'a pas mauvaise mine. Après tout, Claude Cros a bien baptisé son ouvrage sur Saint-Etienne Le Beau Navire ! Alors moi aussi j'embarque. Sur ma chaloupe, j' navigue, j' navigue... allez, jusque vers Honfleur et son Musée de la Marine, quai Saint-Etienne. Comme le braillaient les capitaines corsaires de Saint-Malo à  l'abordage des vaisseaux anglais: lâchez les chiens ! (1) 
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Les ancres entrecroisées, emblème des matelots de la Royale (marine de guerre française)
rouges pour le sang versé, les pics, symbole des mines (région stéphanoise)

"Le mineur aime sa fosse comme le marin aime son navire." Ce n'est pas moi qui l'écrit mais un certain Lebret, de la Compagnie d'Anzin en 1848. Et c'est Jean-Paul Burdy dans Le Soleil Noir qui le cite, le Soleil étant un des quartiers populaires de Saint-Etienne, l'un des plus sombres de la ville d'antan. Le mineur aime sa fosse comme le marin aime son navire, des paroles ambiguës en vérité. Le mataf peut aimer son navire et le détester tout à  la fois. Il est sa fierté. Grâce à  lui, le marin appartient à  un métier de légende, qu'il soit de la Royale ou de la Marchande, qu'il serve sur un petit chalutier ou sur le paquebot France. Mais il peut être aussi l'instrument de son supplice et de sa mort. C'était surtout vrai à  l'époque de la marine à  voile mais les temps de guerre ne sont pas si anciens et les coups de Trafalgar endeuillent encore trop souvent de nos jours les ports de pêche bretons ou normands.

Le mineur ressentait-il la même chose pour sa fosse, son tombeau éventuel, son entrepont de sous-terre ? Il est un fait que rares sont les anciens mineurs qui n'ont pas gardé de leur appartenance au métier un sentiment de fierté. L'aventure du charbon fut aussi belle et épique. Elle aussi a eu sa guerre, la " bataille du charbon " et si la mine ne tue plus aujourd'hui en France, elle partage néanmoins avec la marine un véritable martyrologe. A Saint-Etienne par exemple : puits Jabin 1872 (75 morts), puits Jabin 1876 (216 morts), puits Verpilleux 1889 (210 morts), puits de la Manufacture 1891 (59 morts), puits des Flaches 1911 (27 morts)... Une litanie de catastrophes, d'accidents divers, d'inondations des galeries, la faute à  pas de pot... Se noyer sous terre...

La terre dévoreuse d'hommes, la terre jalouse qui, comme la mer, ne rend pas toujours les corps. J'en veux pour preuve ce rapport macabre d'un ingénieur des mines de Saint-Etienne au préfet en 1903 : "Découverte du squelette d'une victime inconnue de la catastrophe du 3 juillet 1885. La victime était prise sous une benne, jusqu'à  mi-corps, la tête en dehors et recouverte par du charbon menu(...). L'identification de ces restes humains n'a pu être établie. Six cadavres ont été retrouvés en 1891 ; en 1896, on avait rencontré trois squelettes dans le niveau Saint-Louis, et les 31 mars, 14 avril, 9 mai 1898 et 7 août 1899, quatre nouveaux squelettes (...). Leur identité n'a pu être établie (...). Depuis lors, six nouvelles victimes ont été découvertes, de sorte que le nombre de cadavres à  retrouver encore doit être fixé à  vingt."

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La catastrophe du Iéna (117 morts) le 12 mars 1907 dans laquelle périt un Stéphanois: l'enseigne de vaisseau Roux

" Mais tu n'es pas, hélas ! mineur, le seul en France
Qui sache supporter plein de coeur la souffrance.
Garder un front serein devant les coups du sort
Et vaillamment braver le péril et la mort
Dans le hardi marin, n'as-tu pas un émule ?
Sa bravoure - elle aussi - jamais ne capitule.
La mer - comme la mine - est avide et le prend
Et, des morts qu'elle fait, combien le nombre est grand !
Il est plus grand encor que celui qui succombe
Sous Terre. Et le marin n'a ni cercueil ni tombe
Où ceux qui l'ont aimé puissent jeter des fleurs,
Aller prier pour lui, sur lui verser des pleurs.

Tu fus soldat un jour, tu connais la bataille
Et l'effort foudroyant causé par la mitraille;
Dis ! dans ton régiment quand grondait le canon,
En as-tu jamais vu songer à  s'enfuir ? - Non !

C'est que là , comme ici, le coeur est haut et ferme:
Le marin, malgré tout, dans son vaisseau s'enferme,
Toi, mineur, tu reprends ton périlleux métier;
Même après Reichshoffen, on se fait cuirassier !"

Aux mineurs stéphanois, Jules Vacoutat (extrait)

Et les marins, pour leur part, ne meurent pas seulement noyés du fait d'une voie d'eau. Les navires ont eu leurs coups de grisou. Il en fut ainsi du " Liberté " dont la soute explosa littéralement à  Toulon en 1911, provoquant des centaines de morts, de blessés et de disparus. Et pour se prémunir contre la fatalité, les prières à  Sainte Barbe qu'ont en commun les mineurs et les canonniers des navires. Sur ces derniers - je ne vous l'apprendrai pas - la Sainte Barbe désigne aussi la soute à  munition. Et parfois la grève, la mutinerie. Et au bout parfois encore la mort en commun, pendus au mât de misaine ou fusillés à  bout portant, comme au Brûlé, à  La Ricamarie.

Briquette de charbon pour la Marine

Une des mutineries les plus célèbres eut lieu en 1919 sur certains navires de la flotte française qui mouillait dans la Mer Noire. Ecoutons René Lochu qui raconte son commencement dans Libertaires, mes compagnons de Brest et d'ailleurs : " En signe de protestation de nombreux mécaniciens refusent de travailler et montent sur le pont. Cependant que certains, cédant aux menaces redescendent dans les machines, les irréductibles sont arrêtés et mis en cellule. Parmi eux : Couette, Delarue, Leroux et Virgile Vuilemin, un matelot mécanicien originaire de Besançon, qui deviendra par la suite la tête de la mutinerie. Loin de se calmer, la colère grandit quand l'équipage sut que la corvée de charbon est décidée pour le 20 avril, dimanche de Pâques. Or, pour ceux qui ont fait l'escadre à  cette époque, la corvée de charbon n'était pas une partie de plaisir, aussi le mécontentement était-il grand parmi les matelots. Aussitôt circule à  bord le mot d'ordre : Pas de corvée de charbon. Ce soir, après le branle-bas, rassemblement sur la plage avant. C'était le soir du 19 avril. Ils sont là  environ 600 hommes discutant ferme. Le bidel (capitaine d'armes) tenta d'intervenir pour ramener le calme, mais il est accueilli par des cris hostiles et des coups de sifflets."

Ainsi la Marine française, traditionnellement de droite, catholique et conservatrice jusqu'à nos jours, eut ses libertaires, ses révoltés au drapeau noir comme la mine eut ses syndicalistes célèbres. Aujourd'hui l'expression " corvée de charbon " existe toujours dans le vocabulaire de la Royale. Il désigne parfois tout autre chose: les relations sexuelles avec les prostituées africaines lors des escales sur le continent noir.

Carte postale ancienne

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 Le phare d' Ar Men,  la roche, la pierre, le rocher en breton. Le plus célèbre des phares de Bretagne, " l'enfer des enfers ". Le mineur de Roche-la-Molière, une plaque sur la pierre indique: " A nos gueules noires: la flamme du charbon était le flambeau du monde. "
 

La mine, " un travail pour les rats ", témoigne une femme de mineur dans Le Soleil Noir. La femme de mineur qui attend chaque soir le retour de son homme descendu au fond. Et au loin la femme de marin qui "assise sur une bite d'amarrage pleure son homme qui la quitte" , chantait Renaud. Jean-Paul Burdy toujours: "Ancrée dans une mémoire entretenue des grandes catastrophes, paroxysme du danger quotidien, l'anxiété est constituée du rapport au fond." Du rapport au pont, à  l'entrepont pour les marins.

Dessin du peintre forézien Beauverie illustrant l'ouvrage Terre Noire, de Frédéric Marty. Celui-ci y signe notamment un poème qui a pour titre "Inondation" dont voici deux extraits. 

" Or, autant que le feu, le mineur craint la terre
A qui quelque imprudent couperait une "artère".
La terre se venge toujours: avec fracas.
L'eau fait irruption et ne pardonne pas..."

" Avez-vous entendu, par une nuit d'orage,
L'Océan furieux déferler sur la plage,
Ebranler la falaise, hurler sur les brisants ?
Le flot frappe le roc comme un marteau l'enclume,
Se brise, se renverse et revient, blanc d'écume,
Livrer aux bords déserts ses assauts incessants.
Par la grande tourmente et dans la nuit profonde
Il semble que plus fort encor la foudre gronde.
Et que plus aussi souffle et mugit le vent:
Au Raz, comme à  Penmarck, moi je l'ai vu souvent.
Mais ce tableau ne peut vous donner une idée
Du souterrain orage en la fosse inondée..."

L'attente (carte postale ancienne)

Aurélie Filippetti: "Les fils de marin peuvent se planter sur la grève et regarder la mer en attendant le retour du bateau. Pour les enfants des mineurs, le père est là -dessous, quelque part, peut-être sous leurs pieds, à  huit cents mètres environ. Où qu'on regarde, il y a la terre, et sous la terre, le cheminement des galeries. La mine comme horizon magique."

Au fait, les Bretons ont un dicton : "Il y a au monde trois catégories de gens : les vivants, les morts et les marins." C'est joli mais dans quelle catégorie nos amis d'Armorique rangent-ils les mineurs de fond ? Queneau: "Le marin tout au loin lugubre se désole de naviguer si près du bout de l'infini, car il ne connaît pas le mineur endurci qui fonce aveuglément dans la fosse des nuits."

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Ar Men, la relève

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Changement de poste
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Souvenir d'un métier. Tombes du cimetière de Brest et de Roche-la-Molière
 
Ci-dessous: scaphandrier à  La Rochelle et au Puits Lachaux, à  Firminy, un puits souvent inondé. On trouve aussi, sur certaines photographies anciennes, une drôle de tenue que portaient parfois des mineurs: vêtements de toile cirée et larges chapeaux comme ceux des marins. Ces représentations rares s'expliquent par le fait que certaines galeries souterraines dans des zones humides étaient soumises à  une pluie continuelle venant de la surface ou, plus grave, de véritables inondations avec leur lot de noyés. Ainsi, il existait à  Rive de Gier une exploitation minière appelée le Mouillon où une inondation fit plusieurs morts en 1767. D'autres "coups d'eau" eurent lieu en mars 1820 à  la Chana à  Saint-Etienne (dix morts), en février 1831 à  Villars (huit morts), en 1839 au puits du Clapier à  Saint-Etienne (neuf morts), en 1856 au puits Charles à  Firminy (douze morts)... Il existe aussi dans le vocabulaire de la mine un mot pour désigner une sorte de boue épaisse faite de mauvais charbon et de débris de pierres mouillées: le " marin ".
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Et les enfants de la mine sont les mousses de la marine. Les mousses embarqués sur les navires et les matrus des galeries. Il y a aussi cette autre ressemblance relevée dans Les Carnets d' Albert Boissier. Il y est fait mention d'une sorte de code (officieux ?) en vogue autrefois dans la région: le mineur qui avait passé trente ans au fond arborait une boucle d'or à  l'oreille. Les marins de la Royale  qui avaient autrefois franchi le Cap Horn obtenaient un privilège semblable, en plus de pouvoir cracher au vent en signe de défi.

Mousses à bord d'un navire, tableau de Gustave bourgain

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En poussant un peu le bouchon, on pourrait voir aussi dans le tatouage un point de ressemblance entre les mineurs et les matafs. Nombreux sont ceux parmi les marins du monde qui arborent des tatouages. Ils étaient autrefois leur apanage, comme celui des forçats et des proscrits. En Bretagne cependant, le tatouage est aussi, comme l'alcool, culturel. Depuis toujours s'entend, celtitude oblige.

Et on connaît la réputation de buveurs des mineurs, plusieurs litres de vin par jour nous dit une tradition tenace qui, pour exagérée qu'elle soit, n'est sans doute pas totalement fausse. En fait de tatouage, en ce qui concerne les mineurs, il faut surtout y voir le marquage du charbon sur le corps.
"Celui qui est descendu dans l'antre de la terre pour y travailler en gardera toujours l'empreinte, cette empreinte qui d'abord se rappelle à  vous par des tatouages un peu partout sur le corps", a écrit Georges Stacquet.

Fait chaud, on boit un coup. Des litrons de vin, le sang de la terre pour tenir le coup, au fond, ou dans les tranchées. A bord, c'est rhum en douce. Mais pas de silicose, c'est déjà  ça. Pas perdre le nord, c'est tout (2).

" ENCORE UN RHUM, ET PUIS UN RHUM
POUR S'METTRE LA TETE CAP SUR BABYLONE
PATRON SERRE MOI UN RHUM

TOI L'MOME ECRASE UN PEU
ME GUEULAIT TOUJOURS MON VIEUX

LUI Y'A QU'EN MER QU'I BUVAIT PAS
UN PIED A TERRE RATTRAPAIT CA
GONFLANT UN PEU MON N'VEU
PAS COOL.SI TU COMPRENDS MIEUX

POURTANT PARFOIS J'SAIS PAS POURQUOI
QUAND CA L'PRENAIT I'M RACONTAIT

A 14 ANS LA MINE, 18 ANS ENCORE LA MINE
COLLE UNE TETE AU CONTREMAITRE
PAS TROP SON TRUC LE GENRE TROUDUC'
VOYAIT PAS BIEN L'AVENIR

PAS CLEAN SI CA T'FAIT PLAISIR
DANS LA MARINE ON VOIT AUT' CHOSE
Y'A DES FRANGINES PAS D''SILICOSE (3)

ENCORE UN RHUM, ET PUIS UN RHUM
POUR S'METTRE LA TETE
CAP SUR BABYLONE
PATRON SERRE MOI UN RHUM

LES GLANDES I'S'FAIT LA MARCHANDE
TOUS LES BORDELS QUI L'ATTENDENT
VAS-Y QU'J'M'ASSOMME QUE J'FUME L'OPIUM
J'PRENDS DES BITURES DE TOUTES NATURES

IL AIMAIT CA LE VIEUX
C'ETAIT SON TRIP SI T'AIMES MIEUX
I'S'PRENAIT DIEU ENTRE QUAT'Z'YEUX
POUR QU'IL ASSURE EN CAS D'COUP DUR

ENCORE UN RHUM
ET PUIS UN RHUM
POUR S'METTRE LA TETE
CAP SUR BABYLONE

PATRON SERRE MOI UN RHUM

SI TU M'ENTENDS LA HAUT
FALLAIT BIEN QU'TU SACHES MAT'LOT
QUE J'T'AI DANS LE COEUR MILLE FOIS PAR HEURE

ET QU'CA REND TRISTE
TON GRAND CON D'FILS

ENCORE UN RHUM
POUR S'METTRE LA TETE
CAP SUR BABYLONE
PATRON SERRE MOI UN RHUM "

Immeuble " Le grand large " à  Brest, port de commerce. Fresque de Paul Bloaz.
Des soutes des anciens cuirassés Jean Bart et autre Richelieu, armés de canons fondus ou montés à  Saint-Chamond ou Firminy, aux puits Jabin et Saint-Louis de Saint-Etienne, ce n'est pas le soleil qui donne la même couleur de peau, c'est le charbon.
 

Un autre point intéressant concerne le surnom donné au " peuple de la nuit " : gueules noires. Il est à  mettre en relation avec l'origine d'un autre surnom, celui de " pieds-noirs " donnés aux rapatriés d'Algérie. L'explication de cette appellation est sujette à  caution mais une hypothèse voudrait qu'elle provienne du vocabulaire maritime. Les " pieds-noirs " au début du XXe siècle, ce sont les marins qui servent dans les soutes à  charbon des navires, dans des conditions extrêmes et qui sont pour la plupart des Français d'Afrique du Nord. Parce qu'ils étaient plus habitués que les Métropolitains à  servir dans la chaleur terrible des soutes des navires.

Avec eux s'achève notre voyage à  Travers-bancs (4).
Bon vent à  tous !

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Dynamitage du Puits Charles, le 1er juillet 1986 à Roche-la-Molière

"Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !"
Mallarmé

Peinture de Jean Antoine Théodore de Gudin,
Victoire de Duguay-Trouin et Forbin sur les Anglais au Cap Lizard en 1707.
Notes

(1) Vous savez, avant l'Hermine. Ni Français, ni Breton, CAVE CANEM....

(2) Le géomètre mineur, comme l'officier de marine, employait une boussole montée sur cadran pour s'orienter sous terre. Sa lampe était en cuivre pour ne pas fausser la boussole.

(3) Silicose: maladie des poumons caractéristique des mineurs

(4) Nom donné aux galeries principales creusées à  travers les bancs de rochers pour permettre d'atteindre le gisement de charbon. Dans le vocabulaire maritime, un banc prend des formes variées: banc de poissons, banc de brume, banc de sable.

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