Saturday, December 05, 2020

Tempus fugit, et je dirais même plus, fugit vite. On prend donc un peu d'avance pour vous offrir, déjà, la rétrospective de l'année 1912. C'est L'Année Forézienne de Louis-Joseph Gras qui nous sert de base de travail, nous facilitant grandement la tâche. Rappelons que le chroniqueur et historien a produit au début du XXe siècle, chaque fin d'année, un exposé des faits marquants, extraits du Mémorial de la Loire.

La vie parlementaire, municipale, les décès, les événements littéraires et sportifs de la Loire, etc., sont relatés la plupart du temps sous une forme courte, sans illustration. On ne reprend, tout à fait subjectivement, qu'une petite partie de son exposé, qui, d'ailleurs, l'est tout autant.

Entre autre, on ne revient pas sur les disparitions de Jules Massenet et Jean Dupuis, qui ont leurs articles. Pour les mêmes raisons, d'autres personnages tels que Félix Thiollier, dont on reparle cent ans plus tard, ne figurent pas dans cette page. On n'évoque pas non plus le 50e anniversaire de la Diana. La société d'histoire et d'archéologie a fait l'objet d'un assez long article dans notre "mag" à l'occasion de ses 150 ans. Absents aussi l'inauguration du monument Jacquard à Saint-Etienne, la construction de la nouvelle église de Saint-François-Régis, la pose de la première pierre de l'église Saint-Charles, érigée bien plus tard en cathédrale... Lire à ce sujet les articles dédiés.

Chaque fois que nous le pouvons, nous tentons de développer. Les sources sont mentionnées dans le texte. Bon voyage.

 

Les morts

Signalons celle de Hugues-Auguste Berthon. Il était né en 1828. Il était le père d'Auguste Berthon, l'auteur de la fresque décrépie de la Bourse du Travail. Photographe à Saint-Etienne, Hugues-Auguste Berthon avait notamment immortalisé Ravachol à Montbrison à la veille de son exécution.

Jean-Baptiste Dupré était quant à lui le paternel du célèbre graveur Georges Dupré. Incrusteur d'armes, il est décédé à l'âge avancé de 85 ans.

Le Montbrisonnais Henry Gonnard, artiste et archéologue, officier d'académie, est décédé à Saint-Etienne; ville dans laquelle il avait assuré la direction des musées.

L'artiste peintre Théodore Levigne était natif de Noirétable. Elève de Gérôme et Cabanel, il s'est éteint à Lyon le 6 novembre.

"La baigneuse" de Lévigne

Complètement oublié, César Corron, ancien maître teinturier en soie à Saint-Etienne, avait inventé un métier à teindre. Il est mort à Saint-Chamond.

Charles Marrel, maître de forges à Rive de Gier, est décédé le 16 mars. Natif de Saint-Martin-la-Plaine (1836), il avait épousé une fille Richarme, d' une famille de manufacturiers - verriers. Il était un des six fils de Charles Marrel (1792 - 1866). (Gérard-Michel Thermeau, Les patrons du Second Empire).

Un ancien zouave, survivant de la guerre de Crimée, blessé lors de l'assaut de Malakoff, est mort à Feurs. Il s'appelait Jean-Marie Vial. C'était un enfant de Mizérieux.

"La prise de Malakoff" d'Horace Vernet

Octave Roy, décédé en novembre, contremaître aux aciéries de Firminy, s'était distingué en enlevant en 1911, lors d'une grève des cheminots, une bombe placée sous le pont de la Tardive, sur la ligne de Firminy à Annonay.

Vie intellectuelle et artistique

Au rayon des publications, signalons Saint-Germain-Laval pendant la Révolution (1788-1803), ouvrage de référence de l 'abbé Jean Cohas.

A Saint-Germain-Laval toujours, c'est fin 1911, ou début 2012, que furent classés comme monuments historiques quatre panneaux d'Aubusson. Ces tapisseries seraient datées du XVIIe siècle.

"Seraient" car à lire Robert Lugnier dans Et la cloche sonne toujours, le décret du Sous-Secrétaire d'Etat date ces scènes de vènerie du XVIIIe. L' ancien maire, pour qui elles sont indubitablement du XVIIe, mentionne un autre document officiel qui les qualifie du XVe siècle. Et sur le site internet de la commune, on relève cette grosse coquille: " Situé au premier étage de la Mairie, ce musée est l'écrin de plusieurs belles et rares tapisseries d'Aubusson du XIIe siècle".

A M. Blanchardon, professeur au Lycée de Saint-Etienne, nous devons Notre Forez légendaire. L'ouvrage, en deux parties, est dédié à la mémoire du Roannais Frédéric Noëlas, savant, poète et artiste féru de légendes. La première partie reprend une conférence faite sous les auspices du Caveau stéphanois. Il y est beaucoup question de Mélusine. Dans la seconde, Blanchardon évoque Notre-Dame de La Val, Jacques Coeur, sainte Prève... C'est bien écrit, vivant, assez poétique mais le livre, rare, est assez cher en bouquinerie. Et on n'y apprend rien de bien neuf.

La Revue des Deux-Mondes a publié un roman, Le Maître des foules, d'un certain Louis Delzons. Gras précise que Delzons avait passé son enfance à Saint-Etienne, où plutôt "Noirville", comme la nomme l'auteur dans son roman. L'internaute pourra lire son texte sur Gallica. Il remarquera que Delzons a aussi donné le nom de Talaudière à l'un de ses personnages...

A Feurs, le 21 janvier 1912, une plaque commémorative était apposée dans la salle du Conseil, rendant hommage à Joseph Guichard du Verney. Né à Feurs le 5 août 1648, décédé à Paris en 1730, du Verney fut "le plus grand anatomiste du XVIIe siècle" pour M. Ory, qui lui consacra une biographie en 1892. Ses cours d'anatomie étaient réputés bien au-delà de la France. Nommé en 1679 à la chaire d'anatomie du Jardin royal (futur jardin des Plantes), chercheur infatigable, du Verney publia un Traité de l'organe de l'ouïe (1683) qui fut traduit en plusieurs langues.

Charles Boy, un auteur déjà mentionné dans nos pages, poète et ancien journaliste, aurait découvert dans un recueil lyonnais de 1831 que le bataillon de Rhône-et-Loire, à l'époque de la Révolution, eut les prémices du chant de guerre de l'armée du Rhin, autrement dit "La Marseillaise". Charles Boy était membre de la Société de géographie de Saint-Etienne. Celle-ci accueillit en janvier 1912 Jean Charcot. L'explorateur du Pôle Sud donna une conférence couronnée de succès à l'Etoile-Théâtre. Images à l'appui, il relata ses périples à bord des navires le "Français" et le célèbre "Pourquoi Pas". On lui décerna la grande médaille d'or Francis-Garnier, en présence du neveu du marin. Un banquet fut donné à l'Hôtel des Ingénieurs (actuelle avenue la Libération) dans le restaurant de l'excellent Monsieur Berger (Mémorial de la Loire du 22 janvier, Forez Auvergne Vivarais du 1er octobre).

Un buste du sculpteur Jean-André Delorme, réalisé par son élève, Marcel Grouillet, a été offert au Musée de Saint-Etienne. Delorme était né en 1829 à Sainte-Agathe-en-Donzy. Eleve de Bonnassieux, de Panissières (l'auteur de Notre-Dame-de-France au Puy), Delorme avait obtenu le 2e grand prix de Rome en 1857. Il a notamment réalisé le Monument de l'amiral de Varenne à Besançon (Gras, Dictionnaire biographique de la Loire d'Henri Jouve, 1899).

Bichettes !

Roanne a inauguré le 22 septembre aux Promenades le célèbre monument des Pauvres Gens. On le doit au ciseau du sculpteur Charles Louis Picaud (1855 - 1919). De nombreuses personnalités étaient présentes dont les sénateurs Audiffred, Reymond et Morel. A cette occasion, le maire Bonnaud annonce que la cité aura bientôt son monument rappelant la défense de la ville face aux Autrichiens en 1814. La réalisation a été confiée aussi à Picaud auquel on doit aussi la sculpture "La Vague", dans le vestibule du grand escalier d'honneur de la Préfecture (Saint-Etienne), et le buste de Populle, place des Promenades toujours.

La scène a été inspirée à l'artiste par des Parisiens aperçus sur le boulevard de la Madeleine.

Victimes du froid

Début février, on releva à Saint-Etienne et dans les environs de Firminy les corps sans vie de Victor-Emile Rodier et Agathe Clavaron, âgés respectivement de 56 et 33 ans. Le premier était manoeuvre, sans domicile fixe, la seconde marchande foraine (Mémorial du 2 février).

Le pulsoquoi ?

Le Pulsoconn Macaura. Macaura est le nom de l'inventeur anglo-saxon, un médecin (?). Le Pulsoconn est un appareil de massage manuel à ventouse que l'on actionne grâce à une manivelle. Il devait soigner la goutte, les rhumatismes, la sciatique, la paralysie... Le 22 septembre, dans le cadre d'une tournée française, il était proposé à l'Eden Théâtre une grande démonstration publique et gratuite. Elle fut annoncée dans Le Mémorial à grands renforts de publicité. Le Pulsconn était assurément mécanique, mais aussi "magique", pour ne pas dire "miraculeux". Un "Institut Macaura" vit même le jour place Marengo (Jean-Jaurès aujourd'hui).

Une sensation délicieuse et des résultats rapides

Mon oeil !

Le Préfet de la Loire a pris un arrêté interdisant l'accès des chemins de fer, tramways, voitures publiques, salles de spectacle... aux personnes du beau sexe portant un chapeau fixé ou orné d'épingles à pointes apparentes qui ne seraient pas munies d'une protection suffisante.

Nouvelle municipalité à Saint-Etienne

Jean Neyret, qui siège depuis 1896 au sein du Conseil municipal, été élu maire pour la 3e fois. Il y a 35 conseillers municipaux dont neuf adjoints: Soulenc, Colombet, Blaise Neyret, Chorel, Paulet, Peuvergne, Beraud, Martin et Porte. De certains nouveaux élus, Le Mémorial écrit: " Il y en a un qui n'a pas l'air commode, un autre qui n'a pas de cheveux et qui pouvait fort bien figurer "avant" à la boutique d'un coiffeur, un troisième qui a un air inspiré, d'autres qui n'ont pas d'air du tout !..."

Le maire et ses adjoints

"Attentat anarchiste au Chambon-Feugerolles"

Ainsi titrait dans ses pages intérieures Le Mémorial du 22 janvier. On se souviendra qu'en 1911, lors de la grève des boulonniers et ouvriers en lime, divers attentats avaient eu lieu. L'année 1910 avait vu aussi son lot d'actions directes. Cette nouvelle explosion se produisit au petit matin du 21 janvier, au 6 rue Gambetta, immeuble Delaunay, à proximité de la mairie. C'est le logement d'un patron boulonnier, Léon Barbier, qui était visé. Son usine avait déjà subi des attaques similaires. L'explosion de l'engin, chargé à la poudre noire, ne fit aucune victime et causa peu de dégâts.

Le commissaire pris pour Bonnot

Il est arrivé à Andrézieux une mésaventure à un commissaire de police venu de Lyon. L'hôtelier qui l'hébergeait et la gendarmerie du coin l'avaient pris pour... Jules Bonnot. Il est vrai qu'on croyait voir Bonnot partout et notamment à Saint-Etienne où il avait travaillé. Le policier fut relâché après avoir prouvé son identité, un mois avant la mort du célèbre gangster anarchiste. Gras note: " Le cri de ralliement des apaches, "Vive Bonnot" était inscrit sur les vespasiennes (toilettes publiques, ndFI). A en juger par le nombre d'inscriptions, il y aurait beaucoup d'apaches."

Un 1er mai très encadré

En dépit des forces extraordinaires déployées à la demande du Préfet (gendarmes à cheval et à pied, soldats du Puy et de Moulins), le 1er Mai s'est déroulé à Saint-Etienne sans incident notable (L'Eclaireur de Saint-Etienne du 4 mai).

Coucous

Les Fêtes d'aviation de Roanne en septembre (en même temps que l'inauguration du monument des Pauvres gens) connurent un franc succès. Champel, Roland Garros, Audemars enthousiasmèrent le public. Burel, directeur de l'Ecole Forézienne d'Aviation de Bouthéon, avait fait le voyage en avion mais perdu dans la brume, il dut atterrir en catastrophe près de Néronde. Plus de peur que de mal. Par contre, l'aviateur-constructeur lyonnais Charles Voisin, au retour du meeting, perdit la vie dans un accident d'automobile (Le Mémorial, Forez Auvergne Vivarais, Gras).

Le nouveau champ d'aviation de Bouthéon fut inauguré le mois suivant en présence de nombreuses personnalités locales. L'aviateur Vidart fit à cette occasion, aux commandes de son monoplan, une remarquable démonstration. Le sénateur Reymond, lui-même aviateur - il devait trouver la mort lors de la Première Guerre Mondiale - fit une conférence à Saint-Etienne. Il regrettait que l'Armée ne disposa que de 70 appareils et invitait la grande cité industrielle à jouer pleinement son rôle dans le développement de l'aviation (Le Mémorial du 20 octobre).

Quelques jours plus tard (20 octobre) se déroula le circuit du Forez: Bouthéon-Balbigny-Boën-Bouthéon à couvrir cinq fois, soit 400 km. C'est Molla qui s'imposa en 3 h. 55.

Trains d'enfer

A Izieux, près de Saint-Chamond, le 19 décembre, des ouvriers télégraphistes travaillaient de nuit le long de la voie ferrée quand un train de marchandises arriva. Certains d'entre eux se rangèrent sur le côté mais d'autres, pour une raison inexpliquée, passèrent de l'autre côté du ballast, pour aller, par delà la seconde voie, se ranger sur un petit chemin. Erreur fatale ! Trois autres locomotives arrivaient à toute vitesse derrière eux. Le mécanicien et le chauffeur du train de marchandises tentèrent de les alerter. Quatre d'entre eux firent des bonds qui leur sauvèrent la vie mais six autres furent littéralement hachés par un de ces monstres d'acier. Les funérailles eurent lieu le 23 décembre en présence du sous-secrétaire d'Etat.

Quelques jours plus tard, dans le pays de Sail-sous-Couzan, au niveau du passage à niveaux de Leigneux, un homme fut écrasé par le train de Clermont.

Le 1er juin, c'est un train composé d'un wagon de voyageurs et de deux wagons de charbon qui avait déraillé et culbuté en gare de Pélussin. Quatre des sept voyageurs furent blessés (Le Mémorial).

Guerre balkanique à Saint-Etienne

Elle débuta officiellement en octobre 1912 mais à Saint-Etienne, les communautés grecques et albanaises avaient un peu anticipé. Une rixe se produisit le 7 avril dans un bar appelé "Le Mal-Assis" - s'agit-il du bar actuel, visiblement très ancien, situé près de la place Fourneyron ? D'après L'Eclaireur de Saint-Etienne, le débit de boissons était tenu par un Grec du nom de Simandirakis. Les incidents, dont l'origine n'est pas très claire, mirent aux prises des Grecs et des Albanais. Un certain Pierre Toscos tira même un coup de feu sur le tenancier, sans l'atteindre. Trois Albanais furent condamnés en mai à des amendes. D'autres incidents eurent lieu en novembre.

Un gagat en Bulgarie

Louis Olivier, pilote de l'Aéro-club forézien, a contracté un engagement avec la Bulgarie et pilotera les avions de ce pays durant toute la guerre (L'Eclaireur de Saint-Etienne du 9 novembre).

Pigeons

Il manquait à la Loire une Fédération des sociétés colombophiles. Elle a vu le jour, réunissant diverses sociétés telles que "La Poste aérienne de Terrenoire" et "Le Rapide de Saint-Chamond". Il y a aussi "Le Lion d'Or", ce qui est un nom plutôt singulier.

Une association d'un genre nouveau, promise à un bel avenir, a été créée: l'Association des parents d'élèves du lycée de garçons.

En bref

Le Préfet de Police de Paris, le célèbre Louis Lépine, villégiature chaque année à Sauvain dans les Monts du Forez. On l'a vu se rendre aux courses de Saint-Galmier en bicyclette. M. Jusserand, ambassadeur de France à Washington, a passé ses vacances dans son village natal de Saint-Haon-le-Châtel. Le président du Conseil général, M. Réal, a eu un malaise lors de l'ouverture de la session d'avril. Il a perdu connaissance, d'où le renvoi de la session au 13 mai. Dans le Roannais, à Saint-Alban, l'élection au conseil municipal d' un "camelot du Roy", général de brigade en retraite, a été invalidée. Le général adressa au Préfet une lettre très vive qui le conduisit en correctionnel et qu'il fit afficher suivis des mots: "Vive le Roy !"