Thursday, September 24, 2020

 

Pour les Stéphanois qui s'intéressent à  l'histoire de leur ville, Garnier est un nom qui évoque surtout Francis Garnier, un officier de marine et un grand explorateur tombé en Indochine sous les coups des « Pavillons noirs ». Nous avons déjà  consacré un article à  cet illustre « mataf » de la Royale dont un navire porte le nom.

Mais il existe aussi, naviguant sur une mer lointaine, un autre navire qui porte le nom d'un autre Garnier, également Stéphanois, également explorateur ! Il s'agit d'un minéralier qui effectue la liaison entre le port de Thio et l'usine de Doniambo à  Nouméa. Son nom : Jules Garnier.



Contrairement à  son Francis Garnier, nulle statue à  Saint-Etienne ne rend hommage à  son parrain défunt. Une plaque cependant, quoique bien noircie aujourd'hui, rappelle qu'il est né au 23 de l'actuelle rue Charles de Gaulle, le 25 novembre 1839. Une allée porte également son nom. Elle est située non loin de l'Esplanade, non loin de la statue du marin.

A Jules Garnier (1839-1904), élève à  l'Ecole des Mines de Saint-Etienne, nous devons la découverte de nickel en Calédonie en 1864 - dont le minerai est justement appelé la garniérite. Géologue, chimiste, industriel, il fut également un ethnologue, un écrivain prolixe, un inventeur, un inlassable curieux et un voyageur. Alexis Garnier, pour sa part, est son arrière-arrière-petit-fils. Il a 28 ans et vit en Nouvelle Calédonie. Dans un entretien récent accordé à  M. Jon Elizalde pour Les Nouvelles Calédoniennes, il déclarait vouer une grande admiration à  son ancêtre et préparer la sortie d'une biographie. Voici l'entretien qu'il nous a accordé, via internet.



M. Garnier, pourquoi nommons-nous votre aieul Jules Garnier alors que son acte de baptême semble indiquer le prénom Jacques ?

Son état civil fait mention de Jacques Jules. Il était parfois de coutume alors de nommer les personnes par leur second prénom ; ce qui fut le cas pour mon arrière-arrière grand père. Les divers documents officiels en ma possession font état alternativement de Jacques comme de Jules ou parfois des deux.

A lire les sites jules-garnier.com et annales.org, je constate que certains de ses descendants ont un peu marché sur ses traces : un fils général, un autre polytechnicien, un arrière petit-fils du général également polytechnicien... Et vous ?

Sur ses traces ? Non, je ne dirais pas cela. Personne de la famille Garnier n'a suivi les traces de Jules dans l'exploration et la géologie. Seul son fils Pascal, mort en Australie à  l'âge de 26 ans, a eu cette vocation de prospection encouragée par son père. Il était diplômé de Centrale Paris. Son frère, le Général Garnier a, quant à  lui, excellé dans la construction et l'armement. Mon grand-père a, de son côté, possédé quelques temps une usine de chaudronnerie dans le Beaujolais et réalisé quelques prospections minières dans cette région, mais sans lendemains. Dans l'ensemble, les descendants de Jules Garnier n'ont pas suivi ses pas. Pour ma part, je suis diplômé de l'Ecole Supérieure de Commerce de Montpellier et me destine aux achats. A titre anecdotique enfin, je travaille actuellement dans la Société Le Nickel, en Nouvelle Calédonie, usine de fusion de la garniérite fondée en 1880 par Jules Garnier.


A votre connaissance, Jules Garnier a-t-il livré des sentiments particuliers sur ses jeunes années à  Saint-Etienne, sur la « ville noire », l'école des Mines ?

A ma connaissance, non! Cependant les archives familiales étant éparpillées dans la famille, il se peut qu'elles contiennent des informations encore inconnues. Nous savons très peu de choses sur Jules Garnier avant son séjour à  l'école des Mines. Mais il y a fort à  parier que Jules Garnier tenait en bonne estime sa ville natale ainsi que son école de formation qui lui a donné un niveau d'expertise élevé. Nous savons qu'il dédicaça un de ses ouvrages à  sa ville, et qu'il fit partie, à  Paris, de l'amicale des Foréziens en qualité de vice-président...
 

Tombeau de Jules Garnier et de sa famille
Cimetière du Crêt de Roc, Saint-Etienne
(Nous empruntons cette photo au site "Foréziens en Nlle Calédonie", en attendant d'avoir la nôtre)
 

La famille de Jules Garnier a-t-elle encore des attaches stéphanoises. C'est ce que vous semblez indiquer dans l'entretien accordé aux Nouvelles-Calédoniennes : « Dans la maison familiale de Saint-Etienne (d'où est originaire Jules Garnier), il y avait un immense portrait de lui. »

Il n'y a plus d'attache stéphanoise! L'article des Nouvelles Calédoniennes a légèrement supputé une chose que je n'ai pas dite. En revanche, il existe bien un immense portrait de Jules Garnier, peint par le stéphanois José Frappa. Mais il se trouve en Beaujolais dans l'ancienne propriété familiale des Garnier. C'est là , en effet, que Jules avait fixé sa résidence secondaire, dans le pays de sa femme Jeanne Sanlaville. Il avait racheté une belle et ancienne propriété à  l'oncle de sa femme qui ne pouvait plus la tenir. Bien que souvent par monts et par vaux, Jules s'y fixa et ses descendants firent de même après lui jusque vers la fin des années 1990.

Quel regard porte-t-il sur le peuple kanak dans Le Voyage à  la Nouvelle-Calédonie ? Vous qui vivez en Nouvelle Calédonie, partagez-vous certains des sentiments de votre aieul ? A propos de cet ouvrage, j'ai d'ailleurs relevé cette appréciation qui semble indiquer que Jules Garnier fut aussi le chantre du colonialisme : « Or, Garnier transgresse le cadre de la "littérature de voyage" en repoussant les limites du genre. Car il raconte une conquête, il peint une installation, il envisage un avenir. Les couleurs tropicales s'estompent devant le rayonnement du drapeau tricolore. En cela Garnier fut un des premiers civils à  lancer la littérature coloniale française. Il établit un nouveau pacte de lecture avec le public, emporté dans les années 1860-70 par les développements de l'expansion coloniale : Algérie, Océanie, Afrique. Son Voyage ... engendre les illusions des textes coloniaux et en préfigure les échecs : où est l'Autre ? »

Vis à  vis de Jules Garnier, « chantre du colonialisme » sont des mots excessifs et qui peuvent prêter à  confusion. Sa mentalité à  ce propos, sa vision des choses, à  l'étude de ce qu'il a écrit et de sa vie, mérite un certain développement.

Ses écrits sont parmi les premiers sur nos colonies d'alors, il innove la littérature coloniale. Car bien sûr, c'est avec un esprit colonial qu'il aborde le pays, se demandant comment tirer parti de ces terres nouvelles. C'est d'ailleurs l'intitulé de sa mission, dresser l'inventaire des richesses minéralogiques de Nouvelle Calédonie. Mais si sa mission traduit la mentalité de son siècle, il est aussi communément admis que Jules Garnier avait une approche très humaine de la question kanake. A la lecture de ses ouvrages, on voit que son appréciation est toute empreinte d'humanisme et d'égard pour ces kanaks qu'il fréquente assidûment.

Jules Garnier n'hésite cependant pas à  souhaiter que « notre civilisation envahisse l'île entière, en faisant disparaître jusqu'au dernier le sauvage... ». Il croit dans l'oeuvre bienfaisante de notre civilisation (progrès, médecine, religion...) pour transformer le kanak. Mais ne l'oublions pas, c'est un scientifique, à  l'esprit rationnel. Il croit dans la capacité de l'Homme à  résoudre ses tracas. Je pense qu'il voyait autant dans la colonisation un moyen d'enrichir la France que d'améliorer le quotidien kanak. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre cette citation.

Encore une fois, c'est très important de saisir la chose, Jules Garnier ne dénigre pas la culture kanake qu'il décrit abondamment, bien que ce ne soit pas l'objet de sa présence. Par exemple, il juge le cannibalisme mais pas les cannibales eux-mêmes. Son originalité fut de considérer le peuple kanak et sa culture et non pas de le nier tout en bloc pour l'acculturer. Par ailleurs, il n'aime pas la suffisance et le mépris des colons envers les Kanaks. Pour lui, une colonisation réussie ne passe pas par la ruine de ce peuple ancestral, mais par une compréhension mutuelle. Je pense qu'il était épris d'une « colonisation à  visage humain. »
A titre personnel, je partage bien entendu ses sentiments de respect, ainsi que son intérêt justifié pour la culture kanake. De même pour sa manière de procéder avec l'inconnu : l'enthousiasme, l'étude et une réflexion contextualisée.


Famille kanake
Jules Garnier, 1873. Voyage autour du monde. La Nouvelle-Calédonie

Son nom est encore honoré en Nouvelle Calédonie par un établissement scolaire, une rue, un bateau je crois, mais au-delà  de cette commémoration purement patronymique, son souvenir est-il réellement ancré dans la mémoire des Kanaks. Et si oui pourquoi ?

La mémoire de Jules Garnier est surtout entretenue parmi les calédoniens d'origine européenne qui reconnaissent en lui et en sa découverte le départ de la vie économique locale. Sa mémoire est encore vive. On me parlait récemment d'une tribu du nord de l'île qui connaissait un point de la chaîne montagneuse où était un pieu en fer planté par Jules Garnier en 1864. D'autre part, on l'enseigne dans les programmes scolaires. Tous les habitants de Nouvelle-Calédonie (Kanaks et Européens) entretiennent sa mémoire et sont au fait de sa découverte.

Plus récemment, à  la suite de l'article qui parut sur ma présence à  la Société Le Nickel, je reçus deux coups de téléphones. Le premier d'une vieille dame, descendante de Pierre Coste (?), découvreur présumé du premier gisement exploitable de nickel en 1873. Cette dame me rappelait une vieille polémique de 1875 / 1876 que je pensais réglée ! Elle revendiqua encore la paternité du minerai calédonien pour son aà¯eul, parlant de « l'imposture de Garnier » ! Or cette polémique avait été tranchée en 1876 par l'Académie des Sciences de Paris en faveur de Jules Garnier et par une homologation de sa découverte sous le nom de « garniérite ».

Le second appel, beaucoup plus agréable, venait d'un passionné de Jules Garnier. Les relations de voyages de ce dernier avaient, semble-t-il, permis d'authentifier les premiers possesseurs d'une terre que d'aucun contestait. Quels que soient les motifs, Jules Garnier n'est pas oublié. Peut-être les calédoniens n'ont pas une appréciation complète de mon aà¯eul, mais au moins en ont-ils le souvenir.

Garniérite

Pouvez-vous évoquer ses missions au Canada ?

L'Amérique du Nord, et plus précisément le Canada, constituent pour Jules Garnier un point d'honneur dans sa carrière, un moment où toutes ses prises de position en faveur de l'industrie du ferronickel ont été reconnues. Pour bien s'imprégner du fait, il faut savoir préalablement que c'est lui qui découvre et fait breveter les propriétés de l'alliage nickel / fer en 1876 !

Il ne cesse dès lors de proclamer ces propriétés nouvelles (dureté et malléabilité) et met au point des techniques de fusion. Mais il ne trouve qu'opposition et adversité, notamment de la part de Boussingault, un autre grand nom de l'école des Mines de Saint-Etienne. Or, en 1890, Schneider redécouvre les propriétés du ferronickel et les essais de l'armée américaine à  Annapolis en 1890 entérinent définitivement la supériorité des aciers associés au nickel. C'est à  cette époque que les Canadiens, ne sachant comment s'y prendre pour ce genre de production et ayant entendu parlé des découvertes et procédés de Jules Garnier font appel à  ses services.

Lors de quatre missions, au moins, il se rendra au Canada, à  Sudbury en particulier, pour prendre part au développement tout récent de l'industrie du nickel. Ce fut un franc succès et une reconnaissance mondiale de ses travaux et procédés.

Excursion au pays des cosaques du Don et Avant-projet d'un chemin de fer aérien à  voies superposées à  établir sur les grandes voies de Paris . De quoi s'agit-il ?

Son voyage au Donetz (pays des Cosaques du Don en Russie) a eu lieu fin 1881, quelques mois après sa démission de la Société Le Nickel. Il est mandaté par la Société de Géographie de Paris dont il est membre depuis son retour de Nouvelle Calédonie en 1867. Dans le cas précis du Donetz, il va se préoccuper de savoir comment transporter la houille, comment l'évacuer par mer, quel peut être le moindre coût, le volume extrait, exporté, la concurrence anglaise et comment résoudre au mieux les problèmes de la main d'oeuvre, de son alimentation compte tenu de la production agricole contrariée par le climat, les nuisances, les dégâts causés par les hannetons en particulier, etc.

Concernant l' « Avant-projet d'un chemin de fer aérien... » , il se trouve que depuis 1871 la question était débattue et étudiée. Jules Garnier présente son projet (brevet n°163019 pris le 28 juin 1884) le 6 mars 1885 pendant une séance de la Société des ingénieurs civils. C'est un brillant projet avec des illustrations, des plans de circulation, un budget et un comparatif avec les métros de Berlin et Londres notamment. Mais son projet, dont l'originalité est la superposition de voies, n'est pas retenu.

On a l'impression que c'était aussi une « tête brûlée ». Cette histoire de « corps franc » pendant la débâcle de 1870 par exemple...

C'est un aspect méconnu de mon ancêtre. J'ai la chance d'avoir son journal de guerre (1870 - 1871) dans lequel il démontre son patriotisme et sa haine d'un ennemi implacable et destructeur. Cette forme de guerre alliant destruction systématique et conquête était nouvelle. Lui qui était réformé du service militaire pour des raisons familiales, mit un point d'honneur à  participer à  cette guerre. Il sollicita auprès du gouvernement un commandement du génie auxiliaire qui lui fut accordé. C'était un corps franc et Jules possédait une lettre du gouvernement lui servant de sauf-conduit, laissez-passer... Bref, une véritable caution en ces temps troublés. On peut aisément rapprocher les missions de Jules et de ses hommes (il recruta lui même ses officiers parmi les ingénieurs et les hommes du rang parmi les mineurs qu'il estimait tant) à  celles des commandos d'aujourd'hui, toutes proportions gardées : faire sauter des ponts et des ouvrages civils pour entraver l'ennemi, monter des embuscades, des raids, participer à  la défense des villages en se déplaçant rapidement et indépendamment des corps d'armées. Jules n'était marié que depuis deux ans lorsqu'il sollicita ce service spécial! Il n'avait pas froid aux yeux et son séjour en Nouvelle-Calédonie y était pour quelque chose : il y avait côtoyé les populations anthropophages et participé à  une expédition punitive. Je ne dirais cependant pas qu'il était une tête brûlée. Téméraire parfois, mais réfléchi et prudent.

Jules Garnier était un grand ingénieur et c'est ainsi qu'il est surtout connu aujourd'hui. Mais diriez-vous qu'il le fut « avec facilité » finalement et qu'il aurait peut-être souhaité briller et être reconnu dans d'autres domaines. Plus qu'il ne l'a été, l'ethnologie, le domaine militaire...

Il appartient à  un siècle où les hommes brillants ne manquaient pas et dont il faisait partie. C'était un siècle où les découvertes semblaient devoir s'étendre à  l'infini, où les champs d'investigations représentaient d'immenses territoires vierges. La révolution industrielle ne cessait d'apporter des progrès tangibles. On s'enthousiasmait pour des domaines aussi variés que multiples et la colonisation du monde par l'Europe ouvrait aussi de nouvelles perspectives géographiques. Les aventuriers pouvaient encore espérer se faire un nom! Pour Jules Garnier, c'est l'aspect métallurgique de sa carrière qui est connu du public aujourd'hui. Et pour cause, sa découverte et ses travaux ont contribué à  bouleverser l'industrie du nickel, voire à  la créer presque ex nihilo. Mais, comme nombre de ses contemporains, il fut un homme éclectique et désireux de maîtriser d'autres domaines que ceux strictement liés à  sa formation (Ecole des Mines). Sans doute aurait-il souhaité briller davantage dans d'autres compétences. Par exemple, ce n'est pas son projet de métropolitain pour Paris qui fut retenu. Il était pourtant allé assez loin dans ce projet et certaines de ses idées furent reprises.

Il mit aussi à  profit son voyage dans le Pacifique, ses investigations d'alors (qui ne se limitaient pas à  la géologie) tant sur le plan ethnologique que linguistique, historique, géographique... pour rédiger une théorie sérieuse et très bien documentée sur l'origine des peuplades du pacifique. Peu d'échos a priori... Dans le domaine militaire non plus, son courage et ses succès n'ont jamais été récompensés à  leur juste valeur. Il est cité dans l'ouvrage du Général Baron Ambert qui déclare que la France eût été sauvée si elle avait eu plus de soldats comme Jules Garnier.

Y a-t-il des choses qui vous déplaisent chez lui ?

C'est dur à  dire... On ne m'a pas souvent parlé de « grand-père Jules »,  et à  chaque fois toujours en bien ! En outre, ce que je connais de lui, je l'ai essentiellement découvert par la lecture de livres officiels. Néanmoins sa découverte de la garniérite, à  l'âge de 24 ans, lui valut une rapide reconnaissance du Second Empire. Il développa à  cet égard une fierté un peu trop poussée et qui confina peut-être parfois à  l'orgueil. Enfin, paradoxalement, je déplore le fait qu'il n'ait pas pris part à  la spéculation minière sur place... Il avait un indéniable avantage sur ses concurrents et aurait pu rapidement bâtir une affaire intéressante.

Si vous deviez le résumer en quelques mots ?

Il fut un homme d'exception, brillant, un bon père et un patriote. On le découvre généreux, affable, volontaire et très optimiste. Il laisse un grand souvenir dans notre famille et constitue pour moi un véritable exemple...
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