Saturday, December 05, 2020
Germaine Brizard, archiviste de la Société du Folklore Français, a publié dans la revue de la société, en 1931, un article d'après les manuscrits M. V. Smith qui rappelle une coutume assez curieuse. Elle se pratiquait encore quelques décennies plus tôt dans le Velay, l'Auvergne et le Forez. C'est « Le Réveillez ». Les devinailles (ou devinettes) qui suivent ont été publiées en 1878 dans la revue Mélusine, revue de mythologie, littérature populaire, traditions et usages. Il n'est nul besoin de rappeler les liens étroits qu'entretient notre Forez avec la célèbre Fée (chercher sur Forez Info).

" Un veilleur de nuit, appelé le Réveilleur, parcourait les villages à  la nuit en chantant, à  chaque maison, un couplet de son triste cantique. Le Réveillez rappelait aux fidèles le souvenir des défunts et l'inévitable de leur propre mort. Le réveilleur allait de porte en porte en agitant sa sonnette, ou bien tapait de grands coups de bâton pour « réveiller » les gens plongés dans le sommeil. Et ces derniers, malgré le désagrément éprouvé, lui répondaient Amen, ou merci. Le lendemain matin le trouble-sommeil faisait la quête. On lui donnait une tranche de pain, ou de la menue monnaie. M. Smith tenait tous ses renseignements des crieurs de nuit eux-mêmes ou de ceux qui les avaient entendus."

Cette coutume avait cours à  Chamalières, à  Saint-Just-sur-Orson, à  Saint-Anthème, Vortore, Orsignac,... Et dans le Forez à  Saint-Bonnet-le-Château et Saint-Rambert-sur-Loire. A Saint-Rambert, d'après une lettre datée du 24 août 1873, adressée à  M. Smith par un Monsieur Anatole Pinatelle qui déclarait détenir ses renseignements du greffier de la justice de paix de Saint-Rambert, le crieur de nuit n'était ni sonneur ni chantre. Il était une sorte de secrétaire de la confrérie des Agonisants, et quand un de ses membres était mort, il annonçait son enterrement la veille au soir à  peu près dans ces termes:

" On fait assavoir à  tous ceux qui sont de la confrérie des agonisants: - Honnête un tel a passé de vie à  trépas, avec la grâce de Dieu. Vous assisterez à  son enterrement. Vous prierez Dieu pour le repos de son âme et il priera Dieu pour vous. Il sera enterré demain, à  telle heure."

Il disait ces paroles dans chaque quartier après avoir sonné trois coups de cloche. Le jour de l'enterrement, il accompagnait le mort, en costume, en sonnant tous les dix ou quinze pas, derrière le cercueil. On lui donnait quelques pièces de monnaie. Sa coiffure était une sorte de bonnet carré comme ceux des prêtres, mais blanc avec un bouton noir. La veille des grandes fêtes il chantait ses complaintes la nuit. Il commençait au cimetière à  minuit après y avoir fait une petite prière, puis il allait chanter dans tous les quartiers, à  chaque porte. Il disait un De profundis en donnant un coup de poing dans la porte. La complainte était toujours la même, rappelant le souvenir des morts, mais à  la veille des fêtes joyeuses, on ajoutait un alleluia ou Dieu est ressuscité.

" Girard a été le dernier crieur de nuit, il a chanté jusqu'à  sa mort, arrivée il y a dix-huit ans. Il n'avait pas un costume spécial, mais son prédécesseur Berthéas en avait un."

La complainte de Saint-Rambert:
" Réveillez-vous gens qui dormez,
Priez Dieu pour les trépassés.
Si vous dormez vous avez tort,
Peut-être demain, vous serez mort.
Réveille-toi peuple chrétien,
Réveille-toi, c'est pour ton bien.
Sors de ton lit, prends tes habits,
Pense à  la mort de Jésus-Christ.
Quand la trompette sonnera,
Que du ciel l'ange n'en descendra,
N'y aura ni comte, ni baron,
Chacun répondra pour son nom.
Toi, mauvais riche d'à  présent,
Qui crois bien vivre dans tout temps
A la mort tu n'emporteras
Que quatre planch' et mauvais drap."

Galley cite également Victor Smith dans un de ses ouvrages, à  propos de Firminy où l'on entendait autrefois cette complainte de veilleur:

" Réveillez-vous, gens qui dormez,
Priez Dieu pour les trépassés,
Pour vos parents, pour vos amis,
Que Dieu les mettent en paradis !
On vous mettra dans un tombeau
Comme un enfant dans un berceau;
La terre vous recouvrira
Et la vermine vous mangera.
Quand la trompette sonnera..."

Ces devinailles proviennent de Marlhes. On ajoute quelques-unes de Fraisses et aussi de Saint-Didier-la-Séauve, en Velay. Les lettres S.D., M. et F. entre parenthèses indiquent l'origine géographique. Les réponses figurent en bas de page. Le point d'interrogation suppose le "qui suis-je ?"

" La plupart des devinailles se disent en patois, quelques-unes tantôt en patois, tantôt en français, d'autres en français seulement, écrit l'auteur. Il est vraisemblable que ces dernières ont été apprises dans des livres spéciaux qui, rares aujourd'hui, ne l'étaient pas, m'a-t-on dit, il y a une quarantaine d'années. Je n'ai vu aucun de ces livres, mais des personnes, clignes de foi, m'ont assuré qu'il s'en trouvait dans telle ou telle famille qu'elles me désignaient. Le patois, langue usuelle, a dû lui-même faire quelques emprunts au français, et de ce qu'une énigme est en patois, il n'en faudrait pas conclure d'une façon absolue que ce langage a été dans notre pays sa première formule. Comme les légendes, les contes et les chansons, les devinailles ont un caractère de diffusion qui surprend, et qui, il faut le dire, fait leur principal intérêt."

1. (M.) Maman, tout en chantant,
M'a tout habillé de blanc ?

2. (M.) Je suis né d'une bête morte,
Je porte ceux qui me portent,
Je vais par les bois
Jusqu'à  la maison des rois ?

3. (M.) Qu'est-ce qu'une chose qui marche par la
tête pour épargner ses pieds ?

4. (M.) Qu'est-ce une chose qui se pend par les yeux?

5. (M.) Je suis un peu longuette,
Je n'ai ni pieds ni bras,
Pourtant j'ai une tête,
Personne ne peut se passer de moi,
Pas même les grands rois ?

6. (M.) L'on me tire, on me taille, on me retaille,
Je fais la paix et la guerre,
Toutes les plaies il me faut boire,
Et je contente tous les amoureux ?

7. (F.) Qu'est-ce un homme tout invalide qui porte
plus de trois cents fourchettes ?

8. (M.) On m'a mis en terre pour mon être,
On me coupe mes pieds pour avoir ma tête,
Je souffre le fer, le feu et l'eau,
Et je nourris tous mes bourreaux?

9. (M.) Je suis un prophète,
Prophétisant par les astres du temps,
N'étant pas marié, ayant beaucoup de
femmes ?

10. (S.D.) Je suis la plus belle femme du monde,
Jamais je n'ai eu de mère,
Et je me suis mariée avec mon père?

11. (M.) J'ai enterré mon père et ma mère,
J'ai épousé ma soeur,
Je suis toujours garçon d'honneur ?

12. (S.D.) Celui qui le fait ne s'en sert pas,
Celui qui s'en sert ne le voit pas ?

13. (M.) Uno vea pas plus greu qu'uno favo
Empli tout' uno cavo ?
> Une chose pas plus grosse qu'une fève emplit toute une cave ?

14. (F.) Na vio pas plus gro qu'un' oragno
Fait tout le tour de lé mountagno ?
> Une chose pas plus grosse qu'une noisette fait tout le tour des montagnes ?

15. (F.) 'Na vio pas plus gro qu'un pei
Va biore dans la tasso do rei ?
> Une chose pas plus grosse qu'un pois va boire dans la tasse du roi ?


Réponses:

1. - l'oeuf, 2. - les souliers, 3. - une brouette, 4. - les ciseaux, 5. - une épingle, 6. - une plume, 7.- le pin et ses épines, 8.- le blé, 9.- le coq, 10. - Eve, 11.- le prêtre qui a célébré l'enterrement de son père et de sa mère et le mariage de sa soeur, 12.- le cercueil, 13. - une lampe (un tchoré), 14. - l'oeil (l'oeu), 15. - une mouche ('Na moucho).