Thursday, July 02, 2020

 

Le 17e jour de la sixième lune de la vingt-deuxième année de Kuang-Sàn, l'ambassadeur extraordinaire de Chine, premier secrétaire d'Etat, tuteur honoraire de l'Héritier présomptif, comte de premier rang Li, a visité Saint-Etienne.

 

Le général et homme d'état chinois Li-Hung-Chang (ou Li Hongzhang) est né en 1823 dans la province de l'Anhui, sous le règne de la dynastie Qing. Au pouvoir depuis le XVIIe siècle, cette dynastie d'origine mandchoue fut la dernière à  régner sur la Chine. Elle entama son déclin au XIXe siècle, son prestige miné par une succession d'humiliations. Guerres de l'Opium en 1842 et entre 1856 et 1860, défaite de 1895,... la caricature est célèbre qui nous montre les pays occidentaux et le Japon se partageant le gâteau chinois. Ruiné économiquement, en proie à  la famine et aux catastrophes naturelles, le Céleste Empire eut à  souffrir aussi de nombreuses révoltes. La plus célèbre fut celle des Taiping, à  partir de 1851. A la même époque débuta celle des Nian. Il y eut plus tard celle des Musulmans sans oublier, à  l'aube du XXe siècle, la révolte nationaliste des Boxers dont l'épisode fameux des "55 jours de Pékin" fut traité à  la manière hollywoodienne.

 

La guerre des Taiping, dans le centre de la Chine, dura jusqu'en 1864. Initiée par le mystique Hong Xiuquan, le « frère cadet de Jésus », elle fit de Nankin l'éphémère capitale d'un « Royaume Céleste de la Grande Paix ». Li Hongzhang avait donc la trentaine quand débuta l'insurrection qui devait coûter la bagatelle de quelques dizaines de millions de vies humaines. A la manière du général Zeng Guofan qui leva une armée, dite « armée de Xiang », Li Hongzhang organisa dans l'Anhui une milice similaire pour lutter contre les rebelles. Cette force devait constituer plus tard le socle de l'armée de Beiyang, la première armée chinoise moderne. Nommé gouverneur de la province de Jiangsu, il la reprit avec l'aide des Anglais de Charles Gordon (de Pékin à  Khartoum on retrouve Charlton Heston, à  l'attention des cinéphiles). Il réprima aussi les velléités des Nian, des Miao, des Musulmans et occupa jusqu'à  sa mort, en 1901, de très hautes fonctions, dans les provinces de Huguang ou de Zhili dont il était le vice-roi, comme au Grand Conseil de l'Empire.

 

Diplomate, il eut à  signer quelques traités de paix, comme celui du 9 juin 1885 par lequel la Chine reconnaissait enfin la suzeraineté de la France sur l'Annam ainsi que son protectorat sur le Tonkin. Le vieil homme ne sut sans doute jamais que Saint-Etienne avait vu naître le soldat et explorateur Francis Garnier, tué en 1873 par les "Pavillons noirs", des anciens rebelles, dont les Taiping, utilisés cette fois par les Qing en Indochine dans leur lutte contre les Français ! Sa mort fut un des nombreux épisodes du long conflit, tantôt larvé, tantôt ouvert, qui opposa la Chine à  la puissance coloniale européenne. Saint-Etienne rendit hommage à  Garnier en lui élevant une statue en bronze, surnommée "le singe" en raison d'un bras malencontreusement disproportionné. Elle fut inaugurée place Marengo six ans après la venue du Chinois. Mais c'est de lapin - l'officier de marine n'aurait pas apprécié - dont il est question dans ce texte de L'Illustration moderne (n° 23, 30 juillet 1896) qui relate assez longuement cette visite. Elle eut lieu fin juillet 1896.

Cette visite intervient quinze mois après la signature par Li Hongzhang du traité désastreux de Shimonoseki (ou de Maguan) mettant fin à  la guerre sino-japonaise de 1894-1895 et par lequel la Chine cédait Formose (Taiwan) au Japon, tout en renonçant à  sa suzeraineté sur la Corée. Et trois puissances, la France, l'Allemagne et surtout la Russie, ont réagi immédiatement au traité qui concédait également à  l'Empire du Soleil Levant la péninsule du Liaodong et son port. Le Japon renonça au Liaodong et les Russes s'installèrent à  Port-Arthur.

 

Il souffle alors sur la France un vent de russophilie délirant. Les deux pays ont signé leur alliance en octobre 1893. En octobre 1896, le Tzar trouvera en France un accueil inoubliable. Et le maire de Saint-Etienne qui lève son verre en l'honneur de son invité se trompe d'Empereur ! Li Hongzhang est reçu avec faste mais reste le représentant d'un pays une nouvelle fois défait, humilié. Les troupes et la flotte de Beiyang qu'il a voulues modernes, sur le modèle occidental, se sont faits laminées par les forces japonaises. Même la pagode chinoise en nougat du banquet stéphanois se casse la gueule, comme le Palais d'été en 1860 ! ça sent la fin des haricots pour la dynastie Qing, renversée en 1912. Dans un texte truculent et moqueur, mâtiné de défiance pour le Chinois cruel au regard "aigu et fouilleur", et aux moeurs incongrues, l'auteur pressent le "péril jaune". Mais il viendra d'abord du pays des Chrysanthèmes. La lutte d'influence en mer de Corée entre la Russie et le Japon allait déboucher dix ans plus tard sur une guerre, remportée par le Japon à  la grande stupéfaction du vieil Occident. Par la même occasion, les Nippons allaient faire main basse sur celui du Matin Calme.

 

Sources: Histoire de la Chine des origines à  nos jours - J.Fairbank, 2010 Tallandier ; Encyclopedie Universalis ; J.Reclu - La révolte des Taiping, 2008 Ed.L'Insomniaque, Philippe Godard - La Chine du XIXe à  nos jours, Autrement, 2008; divers dont wikipedia.

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Le chroniqueur est un peu comme la cuisinière bourgeoise d'un journal - mettons le maître queux -, pour être tout à  fait Régence et plus digne d'une maison comme l'Illustration moderne; - or, pour mon civet hebdomadaire, il me fallait un lièvre bien râblé ou au moins un gentil lapin et jusqu'à  ces derniers jours, je ne voyais rien à  ma disposition qu'une portée de maigres petits chats: des menus faits de rien du tout ! c'était inquiétant, convenez-en. Il y avait bien un gros lapin, en perspective; mais voilà , viendrait-il à  temps ? Depuis huit jours on ne cessait de dire: Viendra ? Viendra pas ?... Des paris étaient engagés, et je restais perplexe et navré... comme feu Vatel, avant le coup d'épée.

 

Enfin IL est venu - LI, en style nègre - et je n'ai plus qu'à  l'accommoder à  ma sauce, avec garnitures, à  votre goût si je peux. Jusqu'à  présent la race blanche a établi sa prépondérance dans le monde, sous prétexte de civilisation, par, il faut bien l'avouer, cde sanglantes étapes, par une lutte incessante et acharnée. Pourquoi les hautes intelligences, les esprits chercheurs - et S.E. le vice-roi de Petchili est de ce nombre - n'envisageraient-ils pas comme possible, dans un avenir plus ou moins lointain, que la même tâche peut-être à  son tour dévolue à  la race jaune ? Les mêmes énergies qui ont fait le succès de notre vieille race blanche peuvent bien être reprises et appliquées par une race nouvelle possédant ces deux forces: le nombre et la jeunesse. Jeunesse relative, au point de vue procédés modernes, et, non, bien entendu, au point de vue ethnographique. Le jaune venant coloniser non plus sur les terres noires, mais sur les nôtres, sur celles de nos petits-fils ! La vision pour être lointaine n'en reste pas moins saisissante et terrible...

Et ne croyez pas à  une boutade de fantaisiste, non. Il est permis de sentir "le péril jaune". Timeo Danaos... je crains le Chinois:

1) parce qu'il représente le nombre; le Chinois sous le rapport prolifique est le Jeannot-lapin de l'espèce humaine

2) parce que dans nos colonies, partout où il y a quelque argent à  gagner, par négoce ou gros travaux, on retrouve le Chinois commerçant - il roulerait un juif ! - et le coolie travailleur à  vil prix; n'ayant pas de besoins matériels, se contentant pour vivre d'une pincée de riz et d'une infusion de thé, il défie toute concurrence, même avec les chameaux.

Pour le moment, l'exportation de la race jaune est limitée aux négociants et aux coolies; demain ce seront les lettrés, les ingénieurs, les artistes qui complèteront l'invasion, et feront l'avant-garde du gros des troupes. Et alors ? Nous n'en serons pas, il est vrai. Mais ce n'est pas une raison !..

 

Et voilà  pourquoi, tout en dévisageant le masque énigmatique du Bismark chinois (pourquoi Bismark ? interrogeait le journal dans une édition postérieure. Bonne question. ndlr), en détaillant ce faciès parcheminé d'autoritaire et de violent, où, dominent une expression de ruse et de dureté, à  dose égale, en suivant ce regard aigu et fouilleur derrière les lourdes lunettes d'or, machinalement sans cesse relevées; malgré les tons soyeux et chatoyants de ses robes jaune, rouge ou bleu, malgré son bonnet, ni rond ni carré, à  bouton de cristal rose et sa plume de paon lui battant le cou, S.E. le comte Li, commis-explorateur en nouveautés européennes, ne me dit rien qui vaille !... Et tout en me tenant sur son passage, je ne pouvais m'empêcher de murmurer comme le personnage de la comédie de Daudet: J'ai pas confiance !.. Non, pas confiance ! Je ne sais si le Comte Li écrit longuement à  sa famille, mais j'imagine que la publication de ses Lettres Chinoises auraient un certain succès: elles vaudraient bien les Lettres Persanes de feu Montesquieu - elles auraient au moins le mérite d'être authentiques !

 

Donc le comte Li est arrivé dimanche à  l'heure dite à  Saint-Etienne et jusqu'à  ce mardi matin notre bonne ville a compté quelques Stépha-Chi-nois de plus. Leurs noms, pour n'y pas revenir: le vicomte Li, second fils du vice-roi; La-Feng-Lo, son secrétaire-interprète particulier; Lienn-Fang; Li-Y-You, tous mandarins à  boutons variés, cristal et corail. Je vous fais grâce des seigneurs de moindre importance. Ces personnages sont accompagnés de M. de Bernières attaché du protocole spécialement affecté à  la personne du vice-roi pendant son séjour en France, ainsi que M. le commandant d'Amades et M. le capitaine Meillet; puis des deux docteurs qui ne quittent pas l'Excellence jaune: le docteur chinois Mark et le docteur anglais Irvin, en qui IL a une confiance absolue. IL a le plus grand soin de sa petite santé.

 

Après les bienvenues d'usage, tous ces nobles chinois montent dans les landaus officiels escortés respectueusement par nos concitoyens-fonctionnaires et dans le nombre nous remarquons notamment : M. Grimanelli, le nouveau Préfet de la Loire; M. Marraud, secrétaire-général; M. Grimanelli-Fils, chef du secrétariat particulier; M. Malmontel, chef de cabinet; M. de Mongolfier, président de la Chambre de commerce; M.Gauthier, vice-président; M.Bayon; M. Parignon; M.Chavanon, maire et ses adjoints: MM. Déchaud, Desgeorges, Derois, Chazelle, Neyret, Martin. Le brillant uniforme du général Muzac suivi d'un colonel, non moins brillant, donne heureusement une note lumineuse dans le groupe un peu terne des habits noirs et des redingotes.

 

Grâce aux excellentes mesures d'ordre prises par M. Sarlat, commissaire spécial, et par M.Payen, commissaire central, le cortège se met assez rapidement en marche pour l'Hôtel de France (Place Dorian, ndlr) traversant une foule compacte de curieux échelonnés tout le long du parcours, tapissant les murs, les fenêtres; les gamins, selon la coutume, en grappes le long des corniches, dans les arbres, partout. Très convenable, la foule: un peu gouailleuse et gaie - on n'est pas pour rien de Saint-Etienne, le pays de la Chine, pas vrai ? Il est évident que si ces braves chinois ont espéré un succès de beauté, leur attente a dû être quelque peu déçue, mais ils auraient tort de ne pas se montrer satisfaits de l'accueil qu'on leur a fait. Il a été ce qu'il devait être: digne, et tempéré par une curiosité joyeuse mais décente. Ni acclamations, ni cris - les deux auraient été également inconvenants. C'était bien.

 

L'Hôtel de France (place Dorian, ndFI) s'est mis en frais: l'intérieur des deux premiers étages, retenus au complet pour l'ambassade, sont aménagés et décorés avec goût et avec autant de somptuosité que le temps le permettaient et le temps très limité, et les crédits... plus limités encore ! Ces deux conditions fâcheuses admises, on a fait merveille. Après quelques moments consacrés au plaisir de ne plus s'entendre congratuler à  jet continu - ce qu'il doit en avoir assez des harangues officielles, des banquets et du reste ! - le vice-roi et sa suite remontent en voiture et les voilà  partis pour le banquet du Palais des Arts. On ne le reconnaît plus: il paraît presque gai !.., tant il disparaît sous les verdures, les tentures, sous les aveuglantes lueurs électriques. Le banquet a lieu dans la grande salle de peinture, et les personnages appendus aux murailles ont l'air de se demander pourquoi on vient ainsi troubler leurs méditations ordinaires... Quel est ce beau seigneur à  la plume de paon ? se demandent les tableaux. Mais l'excellente musique de l'Harmonie de Saint-Etienne les fait taire aux accents de la Marseillaise et le repas commence. Les convives mangent. Le Comte Li fume..., ce qui cause... des distractions au service, pourtant fort bien ordonné, ainsi que le menu, par MM Hyvert et Bouchet... et la chute d'une monumentale pagode chinoise en nougat ! Pourvu qu'on n'aille pas trouver là  un présage ! - Di tale avertite omen ! - Si c'était la ruine des espérances de derrière la tête de ces masques jaunes surmontés de bouchons de carafes ? Il y a des gens si superstitieux.

 

Parmi les convives, aux personnages déjà  nommés, il convient d'ajouter le général Frayssineau; MM. les colonels Cuny, Brunet, Mounier, Mourret, ainsi que le lieutenant-colonel de Préval, le commandant Farget. Puis, la plupart des conseillers municipaux; des membres de la Chambre de commerce; des ingénieurs, des conseillers généraux, etc., etc. Naturellement, discours de M. Chavanon, maire, et réplique du comte Li par l'organe de son interprète Li-Y-You. Un délicieux petit lapsus linguae a jeté une note gaie, inattendue, dans le toast final du discours de l'honorable maire: "Je porte la santé de l'Empereur de Russie ?" a-t-il laissé échapper. Immédiatement, du reste, la Russie a été remplacée par la Chine, cela va sans dire; mais on a bien ri. On en avait un peu besoin. Quelques instants après le vice-roi se retirait avec son fils et regagnait sa voiture, dans une chaise à  porteur, garnie de soie jaune d'or. Il pouvait enfin se reposer et fumer en paix. Il l'avait bien gagné.

Le lundi, dès 8 heures du matin, le cortège habituel se reformait, et en route pour la Manufacture nationale d'armes. Mais cette fois le comte Li n'est accompagné que de son fils et son interprète - ses deux domestiques inséparables ne comptant pas. M. le Préfet de la Loire, et le commandant François, seuls escortaient le vice-roi. Cette visite a duré jusqu'à  10 heures et demi. Mystère et discrétion. En sortant de la Manu, le cortège se rend au puits du Treuil, où il est reçu par M. Villiers et tous les ingénieurs auxquels s'étaient joints quelques notabilités du corps des Mines, et les questions se sont succédées sur l'exploitation houillère - moins embarrassantes à  résoudre j'imagine que celles dont la visite précédente avait pu être l'occasion. On a remarqué beaucoup l'intérêt tout spécial témoigné par l'ambassadeur et la précision de ses interrogations concernant tout ce qui se rapporte à  notre industrie. En résultera-t-il quelque chose de bon pour nous ? Espérons-le, sans trop oser y croire; c'est plus sage et plus prudent.

 

Lundi encore, le grand déjeuner offert par le Préfet, M. Grimanelli. Li-Hung-Chang, monte les escaliers de l'Hôtel-de-Ville dans un fauteuil, porté par quatre pompiers - Marlborough avait bien quatre -z-officiers ! - Seulement nos bons pompiers n'ont pas bien l'habitude de cet exercice et à  diverses reprises l'Excellence jaune, ainsi que sa chaise, ont vu leur équilibre légèrement compromis. Que voulez-vous ? L'équilibre européen n'est guère plus solide ! C'est la seule note gaie de ce déjeuner officiel auquel rien n'aura manqué, ni la Marseillaise, par la musique du 38e, ni la bonne chère du restaurant Dupré, ni les discours, ni les convives déjà  connus. On aurait pu se croire au banquet de la veille - sans la présence de Mme Grimanelli, dont l'élégante distinction et la bonne grâce toute parisienne enlevait à  la fête officielle un peu de sa raideur et de sa banalité. Vous croyez peut-être que c'est tout et que le pauvre vice-roi a pu se reposer ? Non pas. Et à  Saint-Chamond, les Aciéries de la Marine, et M. de Montgolfier, qui ont préparé diverses opérations de grosse forge, à  son intention ? Il a bien fallu qu'il y aille - qu'il admire - et qu'il en revienne. C'est tout cette fois ? Quelle erreur !

 

Et la visite aux ateliers de la Maison Giron à  travers le grand hall et les 800 métiers !... n'avait-IL pas à  s'émerveiller des féeries de notre admirable industrie rubanière après avoir contemplé les prodiges de nos manufactures, de nos forges et de nos usines ? Il a été si charmé, le vice-roi, de l'accueil et des cadeaux princiers qu'il a reçus, qu'une fois rentré à  l'hôtel il a envoyé à  MM. Giron sa photographie, très rajeunie - dont nos donnons le fac simile - avec la lettre suivante:

 

" L'Ambassade impériale de Chine, 28 juillet 1896.

Monsieur,

Devant votre aimable insistance, je ne puis me refuser à  accepter les étoffes que j'avais choisies dans ma visite à  votre belle usine.

Je les emporte donc comme souvenir d'un séjour agréable dans une ville industrieuse, et aussi de votre cordial accueil, je vous présente mes remerciements.

Voulez-vous me permettre, Monsieur, de vous envoyer ci-inclus ma photographie, qui vous rappellera la présence parmi vous d'un homme qui sait apprécier le travail.

J'y joins huit boites d'un thé que j'espère vous trouverez bon et qui vous fera penser à  la Chine amie.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Signé: Li-Hung-Chang"

 

Il a également fait parvenir à  MM. Giron ces quelques mots - inscrits sur un registre, de sa main, et qui veulent dire - traduction de M. de Bernières:

" L'Ambassadeur Extraordinaire de Chine, premier secrétaire d'Etat, tuteur honoraire de l'héritier présomptif, comte de premier rang Li, venu de Paris visiter saint-Etienne, a visité la fabrique de rubans et velours Giron frères. Il l'a trouvée grande et jolie, très attrayante à  l'oeil."

 

Ce double envoi rend tous commentaires inutiles. Le comte Li semble peu donneur de sa nature - c'est là  son moindre défaut - c'est surtout, je croisq, la première fois durant son voyage qu'il est fait mention d'un incident de cette nature flatteuse; il est tout à  l'honneur de la maison Giron et de la Fabrique stéphanoise; mais n'étonnera personne de ceux qui connaissent et savent les apprécier; c'est toujours agréable et bon à  signaler, et l'Illustration Moderne est tout particulièrement heureuse de cette intéressante page ajoutée au Livre d'or de la maison Giron.

 

Restait pour achever la journée le banquet de la Chambre de Commerce. Oui. Seulement le comte Li à  la fin s'est récusé; et la Chambre de Commerce a dû dîner sans son hôte. Je crois qu'à  la place du vice-roi, malgré tout le plaisir de vous retrouver avec d'aimables amphytrions - déjà  vus pour la plupart, verres ou discours en mains, plusieurs fois en moins de 24 heures - ma foi, vous auriez fait de même !.. On n'est pas de bois, même en Chine, et à  soixante-quatorze ans surtout !.. C'est égal. Il n'a pas dû être fâché de reprendre mardi matin son train spécial. Il n'aura eu au moins quelques heures de repos, sans discours ni banquets. C'est toujours ça.

 

Puisque le personnage officiel est parti, on peut bien dire quelques mots de l'homme. N'a-t-on pas raconté, entre autres, que cet ambassadeur extraordinaire se montrait volontiers familier avec ses interlocuteurs, et - comment dirai-je - d'une indépendance absolue à  l'égard de certains de nos usages. Ainsi, il aurait l'habitude de ne guère se priver - c'est bien difficile à  faire comprendre décemment - mettons, de certains vents coulis... absolument chinois, mais tout à  fait interdits par la civilité puérile et honnête ! Lyon, ni Saint-Etienne n'ont pas eu à  entendre cette explosion... de rires intérieurs - question de latitude, d'altitude, sans doute: Armand Sylvestre ne manquerait pas de vous dire que c'est là  une condition importante dans la dilatation des gaz, etc. Mais comme je n'ai pas, hélas, la plume alerte du joyeux conteur, je préfère m'abstenir de tout commentaire, et livrant le fait à  vos doctes méditations, j'aime mieux vous parler de la pipe qui joue un si grand rôle dans l'existence du comte Li.

 

Ce qu'elle m'a fait envie cette pipe ! Oyez plutôt: En argent niellé, tout d'une pièce; le tuyau incourbé en forme de col de cygne; d'une longueur de 45 cm, - exactement - ; le fourneau, de la hauteur et du diamètre d'un auriculaire, avec particularité de porter, accoté, faisant corps, une sorte de récipient, comme une salière couverte de forme elliptique, contenant le tabac - un tabac d'Orient blond pâle, à  longs brins, fleurant bon le dubèque aromatique - le tout reposant sur une surface plane permettant de laisser la pipe droite, au port d'armes. C'est pas tout. A côté de cette salière - blague à  tabac - une minuscule gaine, support naturel pour une allumette de papier de couleurs variées - le vieux filibus de nos grands-pères et qui évoque invinciblement à  l'esprit le souvenir des massifs cornets de cristal taillé ou de faiences naivement décorées, des cheminées d'antan, toutes généralement garnies de ces petites bayonnettes à  bout artistement tordu que savaient si bien confectionner les doigts mignons et les chers vieux yeux de nos aà¯eules.... Il faut aller en Chine pour les retrouver maintenant - pas les aieules, hélas !

 

Mais je reviens à  la pipe du Comte Li. Une pipe de l'espèce que je viens d'essayer de décrire, tant bien que mal, doit, paraît-il, se tenir droite, en permanence, dans toutes les chambres que l'Excellence jaune honore de sa présence ; et c'est dans son home stéphanois de l'Hôtel de France que j'ai pu, grâce à  une très obligeante intervention chinoise et française, tenir en main l'objet et respirer le dubèque susdit.

 

Dans son ensemble il est assez élégant, l'objet, mais son poids est tel que l'on conçoit facilement qu'il soit seulement pratique d'en tirer quelques bouffées, le métal de plus devant s'échauffer rapidement, et surtout le fourneau étant si petit que ce n'est pas de trop d'avoir un petit noir ou jaune à  son service spécial pour charger, allumer, débourrer la pipe de son maître - surtout quand il ne peut rester même le temps d'un diner sans se livrer, dix fois durant, à  son occupation favorite, comme c'est le cas de S.E. le comte Li. Puisque j'en suis aux détails, cela vous intéressera-t-il de savoir qu'IL préfère se servir - Oh ! avec une dextérité absolument remarquable - de son index gauche plutôt que d'un mouchoir vulgo dit de poche, ce mouchoir fut-il même en soie de Chine ? C'est pourtant la vérité. On a pu voir ce spectacle gratuit à  la sortie du puits du Treuil. C'était inattendu, je vous l'assure, mais rendu avec une grâce toute orientale. Je doute pourtant, malgré ce haut parrainage, que la mode s'en répande dans le high life... c'est dommage: le geste est beau - fait par Li ! Je tâcherai de l'apprendre à  certains bouviers de ma connaissance.

 

Je retrouve encore quelques notes mais cela ne vous intéressera guère, sans doute, de savoir que le comte Li est gros mangeur, qu'il prend généralement ses repas dans son appartement, seul avec son fils ; que ses mets préférés sont le canard aux confitures, les concombres confits dans une sorte de mélasse d'une odeur infecte, l'aubergine, etc. - et le riz, bien entendu. Comme toujours, le thé, toute la journée. De cela il absorbe abondamment, avant ou après les repas officiels auxquels on le livre, et où il assiste - et fait assister sa pipe - portant à  ses lèvres parcheminées quelques rares bouchées et faisant seulement, à  l'occasion, meilleur accueil aux vins de France qu'à  notre cuisine. Il arrive souvent dans les banquets officiels - ce fut le cas au déjeuner offert par le Préfet de la Loire - qu'il se fait servir à  la Chinoise dans de petites coupelles de porcelaine où il plonge avec dextérité de petites baguettes de bois - analogues à  celles qui ouvrent vos gants, belles dames ! - qui remplacent dans le Célèste Empire nos vulgaires fourchettes.

 

C'est dans ce ménage de poupée, qu'on lui a servi, au déjeuner susdit, notamment des pattes de pigeon pilées et des oeufs durs hâchés à  l'huile de ricin - des oeufs dont le jaune verdâtre, déjà  décomposé, répand une odeur spécial qu'un nez chinois seul peut trouver acceptable. Je ne vous parle que pour mémoire des vers à  soie en purée, des confitures de nénufar (!) et autres friandises que Grimod de la Reynière n'a jamais soupçonnées et qu'il aurait eu de la peine à  admettre - Il est vrai qu'il n'était pas vice-roi. Quant à  sa suite - mandarins et officieux - ils boivent nos vins et dévorent nos mets avec une furia plus que française et ils ont paru même, ici, très heureux, de trouver l'excellente table de notre Hôtel de France. Entre parenthèse, ils sont tous des mangeurs de pain à  rendre des points au plus affamé de nos maçons. J'aurais bien encore d'autres détails à  vous offrir mais en voilà  assez pour une fois. En voilà  même trop.

 

Li-Hung-Chang était notre hôte, il a été admirablement reçu, c'est bien. Li-Hung-Chang est parti, c'est encore mieux. Bon voyage et bon vent. Mais pour Dieu maintenant qu'on ne nous en parle plus - Pour ma part je me refuse absolument à  écrire une fois de plus son nom. D'autant mieux que je lui en veux: ce gros lapin m'a pris toute ma place pour lui tout seul et je n'ai plus le temps pour vous servir mes menus faits de la semaine: l'ouverture de la salle de lecture de la bibliothèque et ses améliorations; la reprise des concerts d'été de la Société Philarmonique; le concert de l'Harmonie de Saint-Etienne; le concours des aspirants élèves à  l'Ecole des Mines; les diverses distributions de prix... Que sais-je encore ? J'y reviendrai. Et moi qui craignais d'être à  court de sujet ! Comme on trompe ! Mais voilà , c'est encore le lapin qui a commencé... et je n'ai pas su finir autrement que par lui !

 

F.-R. Prost-Monbuisson