Thursday, July 02, 2020
Mort, décès, trépas, disparition, extinction et fin. "Chaque jour on peut observer dans le miroir la mort à  l'oeuvre", disait Cocteau. Si la mort touche tous les êtres vivants, elle concerne aussi les étoiles, les civilisations, les objets... Pour représenter symboliquement la mort on trouve la faux qui tranche tout, accompagnée du sablier de Chronos, le temps qui passe, et bien sûr le crâne, les ossements.
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Mise au tombeau, dans la Grand'église
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Et la culture populaire quant à elle véhicule une flopée d'histoires qui mettent en scène la faucheuse. Dans le Forez, il en existe comme partout ailleurs. Ainsi il était une fois dans les montagnes du soir, du côté de Périgneux, un paysan qui s'en revenait des champs. Il vit alors une femme en prière au pied d'un calvaire. Il lui parle mais la vieille ne dit mot. Il hausse le ton, sans résultat. La bonne femme reste figée, les mains jointes et le regard levé vers le Christ en croix. Il s'approche et lui enlève sa coiffe: "Allez viens, tu prieras Dieu un autre jour." Mais elle ne bouge pas. L'homme s'en va, la coiffe dans son sac. Arrivé chez lui, pris de remords, il veut revenir s'excuser de sa mauvaise farce et rendre la coiffe. Et c'est une tête de mort qu'il sort de son sac... Certaines traditions paysannes évoquent aussi les dangers de la nuit de Noël, une nuit magique où même les animaux peuvent parler. On raconte qu'un paysan qui écoute ses boeufs risque de s'entendre annoncer son trépas. Une autre version nous dit que le paysan doit donner une double ration à  manger à  ses bêtes, sans quoi elles pourraient comploter contre lui et l'assassiner ! Dans le livre Coutumes et superstitions foréziennes (Alice Taverne - Robert Bouiller), on relève d'autres superstitions. Ainsi, tracer une croix dans le dos d'une personne, à  son insu, c'est lui assurer une mort dans l'année. Si un cierge du maître-autel s'éteint durant la grand messe du dimanche, il y a de fortes chances pour qu'il y ait des décès dans la semaine; de même si les cloches de deux communes voisines sonnent simultanément...
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Quartier du Crêt de Roc
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Pour les philosophes, c'est à  partir de l'insondable et terrible mystère d'un mot si court que se sont construites toutes les pratiques religieuse et l'hypothèse d'un au-delà . Et ainsi tous les cultes et les rites qui en découlent. P. Fortier-Beaulieu nous relate dans Loire, les documents de France, quelques pratiques foréziennes. Comme celle, répandue, qui consistait à  mettre une pièce dans la main ou la bouche du mort pour qu'il puisse payer son passage. La piécette pour l'enfant signifie que « ce voleur de paradis doit payer ce qu'il n'a pas gagné ». Parfois quatre hommes portaient le défunt sur un civière, suivis par tous les proches qui se lamentaient à  grand cris. Le corps, à  Saint-André-d'Apchon, était posé au pied de la « croix des morts » où le curé venait l' accueillir. Le décès est parfois annoncé aux... abeilles et aux pigeons. A Boen et à  Feurs, on murmurait (murmure encore ?) le nom du défunt aux abeilles et on leur fait porter le deuil en plaçant une étoffe noire dans la ruche. Il faut agir de même avec les pigeons, sans quoi ils déserteront le pigeonnier. Concernant le deuil, dans le Jarez par exemple, il était de bon ton d'aller en pèlerinage à  Valfleury au moins trois fois dans l'année du décès.
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Quelques saints, église Saint Louis (2006 ou 2007 on ne sait plus)
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Ainsi pour beaucoup de gens, la Toussaint est le moment de l'année où on se rend dans les cimetières pour se recueillir sur les tombes des disparus. En réalité, il s'agit d'un amalgame entre deux célébrations (voir trois si on ajoute Halloween qui n'appartient pas à  la tradition chrétienne) qui se suivent mais qui sont distinctes. La fête de la Toussaint, depuis le pape Grégoire IV, en 835, est fixée au 1er novembre. C'est le lendemain, le 2 novembre, (depuis l'an 1048) qu'est fixé le Jour des morts. En théorie, car il est devient difficile de concilier traditions et modernité, qui plus est dans un état laïc, c'est donc le 2 novembre qu'on devrait se rendre au cimetière, après avoir (dans une perspective religieuse) prié les saints, intercesseurs entre Dieu et les hommes, d'accorder leur bienveillance aux défunts. Autrement dit, après la Communion des saints, dogme selon lequel tous les chrétiens, morts (l'Eglise souffrante), vivants (l'Eglise militante) ou à  venir forment une communauté solidaire (l'Eglise triomphante).
 

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Un pub en face de la fac de Lettres. A l'origine les Irlandais creusaient des pommes de terre pour Halloween. Immigrés aux States lors de la grande famine causée par la maladie de la pomme de terre, ils utilisèrent dès lors les citrouilles américaines.

A ces deux dates très importantes du calendrier catholique est venue se greffer une autre célébration, paienne celle-là , importée du monde anglo-saxon ces vingt dernière années, en particulier des Etats-Unis : Halloween. La fête d'Halloween, qui a lieu dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, veille de la Toussaint et qui n'appartient donc pas au monde chrétien, n'est cependant pas étrangère au monde occidental. Halloween et son folklore (costumes et masques effrayants ou morbides souvent inspirés des films d'horreur) est la version moderne d'une antique célébration celte : la Samain ou Samhain. La Samain existait déjà  il y a plus de 2500 ans. Elle célébrait la nuit magique où arrivait l'hiver et où le monde des vivants et le monde des morts se rencontraient. C'est bien entendu dans les pays celtes, Irlande, Bretagne armoricaine..., qu'elle reste de nos jours encore pratiquée d'une manière plus ou moins « traditionnelle ».

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Qui est le gardien du cimetière de Valbenoîte, le chat ou l'ange du tombeau Pupier ?
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A l'occasion de cette fête des morts, nous vous convions à  une balade dans deux cimetières stéphanois : celui du Crêt de Roch (ou Roc) et celui de Valbenoite. La colline du Crêt de Roc, autrefois vieux fief passementier, au dessus des fumées noires, fait face aux crassiers de Couriot. Antonin Lugnier en son temps, avait gravi le chemin montant au cimetière "afin de saluer en leur halte dernière les mineurs que l'ogresse étouffa dans son sein ! C'est au bout des rues de l'Eternité et du Repos que se situe le cimetière dont on dit qu'il est un peu « le Père Lachaise stéphanois ». Celui de Valbenoite quant à  lui se situe aussi sur une hauteur, face à  la Cotonne et à un autre cimetière, celui de Montmartre. Ce qui fit dire au philosophe chrétien Jean Guitton que "Saint-Etienne est la ville des morts car cernée par les cimetières". Au Crêt de Roc, les étales des fleuristes ont pris possession de la petite place devant le cimetière qui, durant quelques jours, va devenir un cimetière de fleurs autant qu'un jardin de pierre. Glissons au passage un chiffre impressionnant : en l'an 2000, selon l'Office national interprofessionnel de l'Horticulture, ce sont près de 24, 6 millions de pots de chrysanthèmes qui ont été achetés en France durant la Toussaint ! Pas de marché aux fleurs à  Valbenoîte faute de place mais un adhérent du souvenir français qui, tirelire en fer-blanc en main, collecte quelques sous pour aider à  l'entretien des tombes de celles et ceux qui sont morts pour la France. "A eux l'immortalité ! A nous le souvenir !" nous glisse-t-il à  l'oreille.
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Le tombeau du Souvenir français au Crêt de Roch, oeuvre de Joseph Lamberton
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On ne vous l'apprendra pas, il y a de nombreuses manières de mourir. Par exemple le destin peut vous réserver comme fin de tomber devant votre épouse et votre enfant sous les coups de trois « voyous » (pour rester soft) parce que vous « profanez » le territoire sacré de leur cité en photographiant des lampadaires - ce fait divers a défrayé la chronique. Vous pouvez aussi aller vous planquer dans une centrale électrique et vous ramassez 100 000 Volts - idem. On peut mourir aussi, c'est moins folklorique, de maladie. Sauf qu'une citation de Charles Péguy relevée au cimetière de Valbenoîte, indique tout le simplisme d'un tel propos et ouvre l'horizon aux vertiges métaphysiques: "Quand un homme meurt, il ne meurt pas seulement de sa maladie, il meurt de toute sa vie."

Il y a les catastrophes. Dans notre pays, celles de la mine ont fait de belles moissons. Albert Baup a succombé dans l'incendie du puits des Flaches. Ingénieur civil des mines, ainsi que l'indique son épitaphe , il est mort "victime de son devoir en 1911". Antoine Cuissard est parti pour sa part un jour de 1920, "victime de la catastrophe de Feurs". De quelle catastrophe s'agit-il ?

Mais tout au long de l'histoire, le plus sûr moyen de passer de vie à  trépas était encore de combattre sur les champs de bataille. A propos de la guerre, écoutons brièvement ce qu'en a dit Jean Guitton lors de sa réception chez les Immortels en 1962 : "Dans toute crise radicale, guerre ou révolution, il y a des grandeurs invisibles, des morts ignorés, des morts inutiles, des morts absurdes, des morts par erreur ou par iniquité : mais ce mélange procure à  la patrie une réserve de sang et d'abnégation, qui augmente son être et qui, par la patience, lui donne ce droit à  l'avenir qu'on appelle espérance."
 
Et c'est la maladie de l'humanité qui inaugure aussi notre visite du cimetière Saint Claude avec une plaque sur le mur : "A la Mémoire d'Albert Coiral, ingénieur civil des mines, capitaine aviateur de chasse, chevalier de la Légion d'Honneur, Croix de guerre, disparu en combat le 14 mai 1940 près de Sedan, âgé de 31 ans, ses parents, ses amis."

Plus loin, un grand tombeau, celui des familles Harmet et Beutter Harmet. Un livre ouvert, une fourragère, une croix de guerre, une branche de laurier et un sabre brisé, en marbre. L'inscription sur les pages du livre indique que ce petit monument est dédié
"à  la mémoire de Jean Beutter, mort pour la France à  l'âge de 20 ans, aspirant au Ier régiment d'Infanterie, décoré de la Croix de guerre, deux citations, tombé au champs d'honneur en 1917. Sa dépouille mortelle a disparu sur les bords du Corverbeck (Belgique)
."

Parce qu'il n'était qu'un pauvre troufion, Alexandre Pianella, "mort pour la patrie à  Béthancourt le 22 septembre 1914 à  l'âge de 29 ans", n'a pas de sabre brisé sur son tombeau mais un fusil Lebel cassé.
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Georges Liabeuf  (cimetière de Valbenoîte) a disparu à  Buchenwald. Si les morts habitent ailleurs et qu'on ne sait où, c'est particulièrement vrai pour la famille Beutter, la famille Coral, les proches de Georges Liabeuf et les rescapés de Rawa-Ruska. Au moins les rapatriés d'Algérie savent où reposent leurs morts, de l'autre côté de la Méditerranée comme l'indique leur monument. Mais est-ce pour eux d'une grande consolation ?
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Ennemonde Diard, journaliste et parachutiste repose à  Valbenoîte.
Dernier coup d'ailes en forme de Tempus fugit...
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Le tombeau de Babochi, disparu lui aussi...
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Nous verrons plus loin que le cimetière du Crêt de Roch est fameux surtout pour ses tombeaux massifs, érigés le plus souvent par et pour les personnalités de la politique et de l'industrie. Mais beaucoup d'autres défunts, non moins méritants, y reposent et méritent d'être cités. Par exemple le père Ploton, curé du Crêt de Roch, héros de la Résistance que nous avons évoqué assez longuement dans nos pages "Forez 40-44"; Jean-Baptiste Galley, historien passionné que connaissent bien les amateurs d'histoire locale; Martian Bernardy de Sigoyer dont une plaque au Musée du Louvre rappelle qu'il a, par son initiative énergique, préservé de l'incendie le palais et les collections du musée pendant la commune de Paris en 1871; Jean-Baptiste Gérentet "héros de l'humanité, il périt disputant une victime aux flots courroucés du Furans le 21 mai 1827 à  l'âge de 47 ans";  le photographe Félix Thiollier; les frères lazaristes polonais aux noms imprononçables; Jacques Nicolas Clément, fondateur et curé pendant 41 ans de la paroisse St Charles, et aussi (pourquoi pas ?) Soeur Philomène Deloche, "décédée en 1907 dans sa 48ème année, Soeur-Mère à  l'Hôpital de la Croix Rousse (Lyon) victime de son dévouement"...  La parachutiste-journaliste Ennemonde Diard que nous avons évoquée dans notre article à  propos des « fous volants foréziens » repose quant à  elle à  Valbenoîte, ainsi que Joannès Brunel, curé de Valbenoîte, "grand soldat du Christ et de la France". Et certainement beaucoup d'autres encore...
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Tombeau Bonnardel

Et puis à  lire les épitaphes on tombe parfois sur de drôle de loustics. Ainsi ce zouave du Crêt de Roch: J.T Sauveur Jacquemont du Treuil, "Comte romain, ancien capitaine aux zouaves pontificaux, décédé le 10 juillet MDCCCLXXXXVIII (1898) à  l'âge de LXI ans (61 ans)." Les zouaves pontificaux étaient des sortes de brigadistes catholiques, des volontaires de tous pays qui s'en allèrent en Italie défendre les états pontificaux de Pie IX face à  Garibaldi et Mazzini. Des Foréziens furent de cette aventure aujourd'hui presqu'oubliée : Vital de Rochetaillée, Edouard de Rostaing, Sauveur Jacquemont...

Parfois les inscriptions mentionnent des décorations, des distinctions, des fonctions. Ainsi nous apprenons au Crêt de Roch que Régis et Georges Darne étaient tous deux Chevaliers de la Légion d'Honneur, à  défaut de savoir pourquoi. A moins qu'il ne s'agisse des Darne de la Manufacture du cours Fauriel. Antoine Fléchet était plus méritant, il était Officier de la Légion d'Honneur. Mais le champion, c'est bien Etienne Mimard à  Valbenoîte, Commandeur de la Légion d'Honneur, s'il vous plaît. Mais la plus belle des distinctions, n'est-ce pas l'hommage de ces trois enfants à  leur mère, Louise, née Berthéas (1768-1827) gravé pour longtemps dans la pierre de son tombeau:
" A l'ombre des cyprès,
confidents des tombeaux,
tes enfants réunis par un pieux hommage
rediront tes vertus,
lorsque faible roseau,
au jour de nos malheurs,
tu vins avec courage
retenir des bourreaux,
t'attacher à  leurs pas
et pour sauver ton père affronter le trépas."
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La création du cimetière du Crêt de Roc fut décidée en 1802. Les travaux ont duré douze années, entre 1807 et 1819. Dès le lendemain de son inauguration et de sa bénédiction, le 2 novembre 1819, un premier cercueil y fut inhumé, celui d'une femme : Claudine Thivet. Du coup le cimetière prit le nom de cimetière Saint Claude. Le plan initial du cimetière fut dessiné par Pierre Antoine Dalgabio, architecte de la ville. Son idée abandonnée fut reprise en partie dans les années 1820 par son neveu Jean-Michel qui proposa pour l'occasion une extension du lieu. Son oncle avait prévu aussi à  l'origine un portail monumental portant ces mots : "Ils sont passés dans le sein de l'Eternité." Ici encore son projet ne fut pas retenu mais le portail actuel, avec ses ferronneries, n'en est pas moins admirable. Mentionnons encore, jusqu'à  l'aube des années 1910, l'existence d'une chapelle sépulcrale ronde en plein coeur du cimetière. Elle était haute de près de 8 mètres pour un diamètre de 8 mètres.
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Le tombeau Giron et ses pleureuses
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Si ce cimetière est un peu notre Père-Lachaise, c'est qu'y reposent dans leurs tombeaux monumentaux quelques grands noms de notre histoire: maires, industriels des diverses branches de l'industrie locale, artistes, etc. Citons les frères Giron, fondateurs de la Manufacture du velour; Epitalon, le fabricant de rubans; Jules Ledin, maire de la ville entre 1887 et 1906; les architectes Lamaizière.... Mais n'y cherchez pas le plus célèbre des capitaines d'industrie stéphanois; en effet Etienne Mimard repose au cimetière de Valbenoîte. Pas de mausolée ni de chapelle en ce qui le concerne, pas de statues ni de fioritures. C'est une tombe assez simple, d'un noir de jais tournée en direction du cours Fauriel vers sa Manufacture d'Armes et Cycles aujourd'hui Centre de Congrès et Ecole de Commerce. La stèle conique qui la surmonte ne porte que deux noms, outre le sien : celui de son épouse Ernestine Baillat (1868-1948) et celui de son fils Etienne, qui ne vécut qu'un mois (3 juin-12 juillet 1890) "et dont il ne parlait jamais", a écrit Claude Cros dans Le beau navire. Le dépouillement du tombeau Mimard (jamais fleuri, « ne rien déposer sur cette tombe ») tranche avec d'autres, par exemple avec l'impressionnant tombeau de la famille Pupier à  Valbenoîte encore. Cette famille a établi sa fortune grâce au chocolat, à  partir de 1860 quand Jean-Louis Pupier fonda sa chocolaterie. Un de ses successeurs, Joseph Pupier mit son usine au service de la Croix-Rouge pendant la grande guerre, ce qui explique que son nom sur le caveau soit suivi des mots « Bienfaiteur de la ville ».
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Deux célèbres tombeaux du Crêt de Roch: le tombeau du juge Jean-Baptiste Smith et sa pyramide d'acier et le Moise du tombeau Wolf. Concernant le premier, certains y voit l'appartenance de Smith à  la Franc-Maçonnerie, d'autres rappellent que Smith en anglais signifie "forgeron", un clin d'oeil peut-être...
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Dans le domaine monumental, nous pouvons citer encore le tombeau Charvet au Crêt de Roc, avec ses quatre colonnes supportant une coupole dominée par la Vierge, construit par Lamaizière. Et le tombeau Giron, superbe avec ses deux pleureuses. A Valbenoîte, le tombeau de la famille Sabot n'est pas mal non plus, plus élevé que l'enceinte du cimetière avec son ange aux ailes déployées qu'on aperçoit depuis la route.

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L'ange à  la trompette (tronquée) du tombeau Michaud
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Des anges et des pleureuses on en voit beaucoup dans ces deux cimetières. On pourrait même dire en détournant un peu Giono qu'il y en a partout, il y en a des foules, ce ne sont pas les anges et les pleureuses qui manquent. Pour ce qui est des "créatures célestes, intelligentes et purement spirituelles" (nous dit le Grand Catéchisme de Saint Pie X ), notre préférence va à  celui ou plutôt à  celle du tombeau Pupier. S'il est bien connu que les anges n'ont pas de sexe, l'artiste l'a ici représenté « femelle », ce qui est assez rare. Les anges asexués étant le plus souvent représentés sous des traits masculins. En tout cas notre ange ici est bien séduisante: taille fine, hanches marquées, ventre légèrement rebondi, poitrine qu'on devine fort généreuse sous ses bras croisés dans un geste délicat. Sans oublier le drapé de la robe, de nuit ? Il se dégage de cet ange une sensualité évidente. Pour un peu on oublierait que l'ange du cimetière traduit peut-être une fonction « personnelle » et relative à  la mort. Et ça calme ! L'ange est un arracheur d'âme. Pendant tout le Moyen Age, les ars moriendi représentaient les anges disputer l'âme du mort aux démons. Peut-être car il reste à  savoir dans quelle mesure les anges des cimetières, sur les tombeaux contemporains traduisent ou non ce très ancien sentiment religieux. S'agissait-il pour les familles commanditaires d'une simple décoration artistique, d'une forme de démarche superstitieuse face à  la mort ou l'expression d'une foi ardente mais pas nécessairement dévoilée sur les tombeaux ? S'il se dégage du « tombeau Pupier » un certain romantisme gothique, le caractère chrétien semble plus affirmé, par exemple, à  propos du tombeau de la famille Michaud au Crêt de Roc. Le tombeau est ancien (1889) et l'ange assis sur un trône ( ?) tenait il y a quelques années encore une longue trompette qu'il n'a plus, une des trompettes de l'Apocalypse ? Toujours est-il qu'au dessus de sa tête, le surplombant, les défunts ont marqué leur espérance et leur foi dans le jugement dernier par une ancre de marine et une croix en métal.
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Le tombeau Deloche
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Si les anges asexués sont le plus souvent des mâles, les pleureuses sont toujours des femmes. Et bien sûr, elles portent souvent le deuil d'un homme. Voyez le tombeau Giron, c'est au doux souvenir d'un des deux frères que les pleureuses de pierre se lamentent. Sur le tombeau d'Albert Deloche (Crêt de Roc), une femme tend ses mains jointes vers le visage gravé, dans un geste de désespoir mêlé de piété. Certes, au tombeau Hoerler, c'est un visage féminin qui est pleuré, mais par des anges féminins. A Valbenoîte, une pleureuse d'un autre genre encore (quel tombe ?), pudique, a le corps et le visage appuyés sur la pierre tombale et tourne le dos au visiteur. Elles sont bien braves toutes ces pleureuses, à  larmoyer et à  se recueillir pour l'éternité, sans être payées. C'est ce qui a décidé peut-être l'allégorie de la République du tombeau Ledin à  adopter une attitude plus distanciée.
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Dieu le Père, l'Alpha et l'Omega, début et fin de toute chose, les larmes du deuil et l'espérance des retrouvailles (ou la réconciliation)
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Pour les amateurs de symbolisme, un cimetière est une mine d'or. La mort est rarement représentée en tant que telle, par exemple il n'y a pas - en tout cas, nous n'en n'avons pas vues- de sculptures de têtes de mort, tout au plus quelques faux stylisées. Par contre ses corolaires, la fuite du temps, la tristesse, le deuil, la douleur... s'y expriment. Et bien sûr aussi toute la symbolique chrétienne qui en découle et qui s'y dessine aussi de mille et une manières à  travers la Foi, l'Espérance, l' Amour, "un amour fort comme la mort" ? Le deuil et la tristesse, hormis les pleureuses évoquées s'expriment à  travers les larmes. A dire vrai nous en avons vu peu de représentées si ce n'est trois larmes en relief sur le tombeau Léonard; lequel figure aussi un sablier ailé marquant le temps qui s'écoule inexorablement et conduit au trépas.
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L' amour et la permanence de l'union d'un couple ou de proches parents, hormis les inscriptions sur la pierre ou sur les petites plaques de granit modernes étaient autrefois, tout du moins sur les pierres tombales de gens assez fortunés, symbolisé par deux mains jointes. En y prêtant attention, vous remarquerez que très souvent il s'agit d'une main masculine et d'une main féminine. Parfois cette distinction est plus visible, par exemple en soulignant sur la sculpture l'aspect d'un bout de manche ou en ajoutant un pendentif, comme c'est le cas sur notre photo. Les plantes sculptées sur la pierre ou déposées sur les tombes ont aussi leur signification. En voici quelques unes : le lierre symbolise l'attachement, le houx l'éternité, le roseau la persistance, la pensée le souvenir toujours présent, la rose l'amour, le lys la jeunesse éternelle, la pomme de pin et l'épi de blé: la Résurrection...
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Tombeau Gay
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Le personnage biblique par excellence c'est d'abord la Vierge. Le Christ est peu représenté physiquement, sa présence s'effaçant dans les cimetières devant la Croix du sacrifice. C'est tout du moins vrai, à  ce qu'il nous semble, en ce qui concerne la sculpture. Nous n'avons pas établi de statistiques concernant les plaques de granit. Une des représentations les plus remarquables de la Vierge figure au sommet du tombeau de la famille Gay au Crêt de Roc. Au sommet d'un obélisque, la Vierge flotte sur un nuage et tient dans ses bras l'enfant Jésus. On distingue aussi les flammes du Purgatoire d'où elle vient de libérer une âme. L'âme-homme porte des chaines brisées, symbole de son salut et tend les bras vers l'Enfant-Roi qui vient à  sa rencontre.
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Au Crêt de Roc, le monument aux victimes de la Shoah. Devant l'urne contenant des cendres ramenées d'Auschwitz, les petits cailloux perpétuent une tradition née lors de l'exode du peuple juif de l'Egypte vers la Terre Sainte. Dans le désert il n'y a pas de fleurs et aujourd'hui ce sont encore des cailloux que déposent les Juifs sur les tombes de leurs morts. A Valbenoîte, une croix huguenote ; c'est le symbole le plus répandu chez les Protestants. Elle est formée d'une croix de Malte dont les branches sont reliées par un motif circulaire rappelant la couronne d'épines du Christ et qui forme entre chaque branche un coeur symbole d'amour. Les petites boules aux extrémités des branches de la croix rappellent les 8 béatitudes. La colombe symbolise le Saint-Esprit.
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.Le visage du Christ apparaît néanmoins sur le tombeau de la famille Descot-Magand. Et qui plus est, il apparaît « à  plat » ce qui est rare. Il s'agit de la représentation dite du « voile de Véronique », autrement dit l'impression sur le linceul du visage du Christ, une variation sur le thème du très fameux suaire de Turin. Le Christ a ici les yeux clos et porte la couronne d'épines. Un des tombeaux les plus célèbres du Crêt de Roc est le tombeau Wolf, surmonté de son monumental Moïse inspiré par celui de Michel-Ange à  Rome. Sauf que le Moise stéphanois ne porte pas de cornes. L'erreur de l'artiste italien découlant d'une erreur de saint Jerôme dans la traduction des Ecritures. Saint Jérôme avait en effet confondu les mots « rayonner » et « porter des cornes » en évoquant le retour de Moïse du Mont Horeb où il reçut les tables de la Loi.
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Et les saints me direz vous ? Et bien des sculptures de saints, il y en a peu, très peu. Nous n'en n'avons relevé que quatre. Deux sont sculptés sur le tombeau blanc en forme de chapelle gothique de la famille Roche-Coadon-Didier : il s'agit de sainte Catherine d'Alexandrie reconnaissable à  la roue dentelée sur laquelle elle fut martyrisée. Nous n'avons pu identifier l'autre saint, un homme qui lui fait face de l'autre côté de la porte. Nous avons noté aussi saint Antoine de Padoue sur une tombe italienne plus récente et surtout celui, monumental du tombeau de la famille Cuissard-Coste. Ici repose Mme Cuissard, fondatrice et présidente d'honneur du... Football Club Lorientais !
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Tombeau Cuissard-Coste
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On peut apercevoir aussi dans le tombeau Giron Epitalon quatre saints sur de petits vitraux : sainte Antoinette, saint Jean l'Evangéliste, saint Marcellin et saint Etienne. Hormis « l'aigle de Patmos » et le premier martyr de l'Eglise, les deux autres, il nous semble, sont assez peu communs.

Maintenant quelques mots à  propos du bestiaire de nos deux cimetières. Les chefs de taureau et de lion, ainsi que l'aigle sur le pourtour du « mausolée » Sabot à  Valbenoîte représentent  les attributs de trois des quatre évangélistes à  savoir Luc (Lucas), Marc (Marcus) et Jean, « l'aigle de Patmos » (johannès), Mathieu étant indiqué par le visage d'homme (ou d'ange). Sur le tombeau du docteur Jaussaud, les deux serpents qui s'entrelacent au sommet d'un obélisque dans une sorte de caducée d'Hermès stylisé marquent son appartenance au corps médical.
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Deux hibous montent la garde en haut du tombeau Rivaud-Jacquemond. L'oiseau de nuit comme sa cousine la chouette est un symbole de la connaissance et représente aussi l'espérance et la vigilance dans l'autre monde. Ce sont des oiseaux qui, par leur caractère nocturne et leurs yeux brillants, n'ont jamais bénéficié de beaucoup de tendresse de la part du monde chrétien.

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Tombeau Patouillard
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Qu'on se souvienne des chouettes clouées sur les portes des granges, une pratique qui n'a pas encore complètement disparu dans les monts du Forez. Le pélican se déchirant le corps pour nourrir ses petits est un motif plus souvent représenté. Il symbolise le sacrifice du Christ. On peut voir cette image sur le tombeau de la famille Cote au Crêt de Roc. L'Ouroboros, le serpent en cercle dont la tête rejoint la queue signifie  l'immortalité et le renaissance perpétuelles. Il figure sur le tombeau Belloti-Revol-Barailler.
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Le tombeau des Jansénistes
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Au Crêt de Roc, un lumignon brûle dans le tombeau des Jansénistes. Au sujet de ce tombeau en forme de temple grec voici ce qu'en disait (sauf erreur) un article du Monde publié en 1996 : "Certaines dévotions échappent encore actuellement à  toute structure religieuse officielle. Le « tombeau des jansénistes » à  Saint-Etienne est depuis deux siècles l'objet d'un pèlerinage qui honore un oratorien local. Celui-ci, décédé en 1823, était membre d'un groupe port-royaliste et surtout convulsionnaire: pour ses membres, les miracles étaient les signes du nécessaire soutien de Dieu à  des élus en attente d'une fin du monde imminente. Cet engagement est aujourd'hui oublié. Les pénitents ne recherchent qu'un intercesseur efficace auprès de Dieu; le flot des visites s'intensifie à  chaque période difficile, guerres ou crises économiques. Ne s'agirait-il pas dans ce cas, comme en d'autres peu étudiés, d'une forme d'alternative spirituelle qui répondrait à  une désaffection grandissante vis-à -vis de l'Eglise, sans manifestation d'une rupture nette? Nous serions ainsi en présence d'une forme de dévotion en marge du catholicisme."
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Cet étrange tombeau est le dernier signe réellement visible dans le paysage forézien d'une idée religieuse importante qui a fortement marqué notre Histoire. Il s'agit du jansénisme, une doctrine complexe aujourd'hui méconnue, condamnée par l'Eglise catholique comme hérétique mais qui sous diverses formes a toujours perduré et qui a donné naissance dans notre région à  des évènements hors du commun. Nous n'en dirons pas plus à  ce sujet. Nous vous renvoyons pour cela au dossier des AMVSE. Disons simplement que huit personnes reposent dans le tombeau dont le Père Popin, décédé en 1823. Benoit Laurent qui a écrit sur le sujet nous apprend que le Père Popin a effectué des miracles notamment en guérissant une jeune fille à  Saint Galmier. Les nombreux ex-votos qui tapissent les murs du tombeau, les jouets d'enfants, jusqu'au lumignon qui brûle cet après-midi témoignent de la persistance de la foi de certaines personnes dans l'intercession des hommes et femmes qui y reposent.
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Au terme de notre balade, c'est rue de l'Eternité que nous nous quittons. Ici sont passés des dizaines, des centaines de corbillards drapés de noir. Jean Guitton, toujours lui, déclarait quelques années avant sa mort, que le trépas le tourmentait. A propos des morts le Stéphanois disait aussi : "Quand je vois passé des funérailles, chose devenu rare, et que je songe à  ce triomphateur couché qu'est alors le dernier des hommes, je me dis qu'il en sait plus sur l'unique essentiel que tous les génies rassemblés."

Quant à  votre humble serviteur, reprenant l'expression fétiche d'un de ses proches, il vous dira simplement :
"Pour l'heure, que Dieu vous accompagne; nous on n'a plus le temps..."
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Rawa-Ruska, un nom lu à  plusieurs reprises sur certaines tombes : "
Ceux de Rawa-Ruska à  leur camarade" . Rawa-Ruska, le camp de la mort lente, un stalag spécial en Ukraine pour les prisonniers français qu'il était difficile de mettre en cage. Voir à  ce sujet : Rawa-Ruska sur Hérodote
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Le dossier des Amis du Vieux Saint-Etienne