Friday, September 25, 2020

On pouvait découper ces cartes postales publicitaires sur des menus de restaurant au début du XXe siècle. Elles étaient imprimées à  Saint-Etienne par Le Hénaff, entreprise fondée en 1890 par Jules Le Hénaff. La série était composée, semble-t-il, d'une douzaine de cartes dont les illustrations empruntaient le plus souvent à  l'Histoire de France, des Gaulois à  l'époque napoléonienne. Chaque carte comportait aussi un texte original, en vers, destiné à  vanter les vertus de la Badoit, qui tenait de l'eau de Lourdes, de l'élixir de longue vie et de la potion magique. En plus, bien sûr, de rafraîchir les idées.

Les deux premières de la série nous montrent des Gaulois. Sur la première, un groupe de guerriers armés et vêtus de braies s'avance vers une druidesse toute vêtue de blanc, comme il se doit (lire Pline l'Ancien), "son front de neige ceint du bandeau consacré". Si le texte ne nous l'apprenait pas, on aurait pu deviner le gui dans sa main, grâce aux petites boules blanches. De l'autre main elle désigne l'eau qui surgit d'un rocher. " Sans ajouter un mot ou dire une parole, la druidesse conduit à  la source Badoit les guerriers tout armés pour un nouvel exploit."


Le texte est un peu alambiqué. L'eau minérale semble conférer force et courage. Les gaulois sont représentés à  la mode d'Epinal: cheveux blonds, assez longs, et moustache tombante, comme Vercingétorix sur le célèbre tableau de Lionel Royer (1899) conservé au musée du Puy ou bien la statue d'Alésia. Les boucliers sont fantaisistes. L'un d'entre eux porte ce qui semble être une saie (manteau) et le fameux casque ailé, qui n'a jamais existé mais qui fut popularisé, d'abord dans les récits d'histoire (par exemple Gustave Ducoudray en 1904), puis par une célèbre marque de cigarettes, et enfin Astérix. La druidesse, lisons-nous, rêve à  "Teutatès qui protège la Gaule".  Teutatès, dans le panthéon celtique, est en effet le dieu et père du peuple, dieu justicier et guerrier que l'on rapproche souvent de Dagda, chez les Irlandais le dieu-druide par excellence et dont l'un des attributs était le chaudron.  De toutes les cartes, celle-ci est la seule où n'apparaît pas une cruche portant l'inscription "Saint-Galmier".

Sur l'autre carte, trois Gaulois trinquent. Ils célèbrent une victoire mais on est loin de l' imagerie paillarde. La scène est empreinte de sacré. Le druide a remplacé la druidesse. Un dolmen semble servir de table. "Chantons Hésus le dieu des dieux ! Nous avons sonné sur le bouclier le long chant vainqueur des gloires prochaines. Fils des vieux Gaulois, buvons sous nos chênes, de l'eau Badoit de Saint-Galmier." Hésus (ou Esus) est une autre grande divinité gauloise, appelée parfois "dieu bûcheron" parce que représenté sur le pilier des Nautes (Paris) en train d'abattre un arbre.

Et voici Jules, bien sûr, couronné de laurier et entouré d'improbables légionnaires. A vaillant coeur rien d'impossible, avec un peu d'aide. C'est pourquoi la Badoit participe de son triomphe.


Passons au Moyen Age. Le texte est dans un genre de vieux français. Un jeune homme, pèlerin peut-être, en tout cas malchanceux, comme il se présente, supplie une belle pucelle d'aller lui chercher "à  la font (source, ndlr) qu'on nomme Badoyt" cette eau que le ciel envoie "per occyre maladrerie". Autrement dit pour tuer la maladie. En premier lieu, la lèpre sans doute. Les lépreux étant aussi appelés ladres. Ou la Badoit comme une eau à  laquelle on prêterait des vertus curatives.


Sur cette autre, une noble dame coiffée d'un hennin va soigner son vague à  l'âme avec une bonne rasade. C'est que le maître à  qui l'amour la lie est si loin en pays étranger...


... pendant que "dans le sein de la nuit tragique", l'alchimiste, parmi ses étranges cornues invoque "sous l'arceau gothique Belzébuth qui tout connaît" et cherche "les vertus inconnues de l'eau de Saint-Galmier-Badoit".


Mais le diable n'est pas loin. Voici Méphistophélès qui vient visiter Faust:
" Et Méphisto lui dit de sa voix basse et dure
Le mystère profond qui régit la nature,
Le secret de la vie et du Bien et du Mal,
Que peut te dévoiler mon pouvoir infernal
Voici !... Courbe ton front sous mon fatal empire..."

Et là  apparaît... Marguerite ? Non ! une belle cruche pour puiser dedans "ce merveilleux savoir qui fait un dieu de toi !"


A Faust les plaisirs, comme à  celui-ci, disons Henri III, et son poupin mignon, " tout prêts pour la chasse au faucon (faux con, ne rougissez pas ndlr)". C'est bien pourquoi il faut boire cette eau "au goût si bon, qui rend la peau blanche et rosée". A ce sujet, Ronsard et d'autres ont écrit des choses croustillantes.


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