Monday, July 06, 2020

Cet article (restauré) date initialement de 2005 et concerne l'ancien musée, plus modeste que l'actuel, installé depuis 2013 sur le site de "La Chapellerie", ancienne usine Fléchet. Construite à partir de 1902, agrandie dans les années 20, celle-ci demeure l'un des derniers témoins architecturaux de cette industrie à cette époque. Elle a fermé en 1976. Jusqu'à 600 ouvriers y travaillèrent (1930). Le site, accueillant également une pépinière d'artisans d'art et un restaurant, a été réhabilité par le cabinet d'architectes Pierre Vurpas et Associés.

 

Par un froid de canard à ne pas mettre un lapin dehors, nous primes pourtant la route embrumée de Chazelles-sur-Lyon, aux confins du Forez et du Lyonnais. Objectif de notre mission : visiter enfin son fameux Atelier-Musée du chapeau et tenter d'approcher un peu le monde des " Farlots ".

A dire vrai, sur la route qui nous menait vers Chazelles, ma compagne et moi, en habitués des musées, savions déjà que nous allions entendre à nouveau des rengaines connues : " Autrefois l'industrie locale qui a fait la réputation de la cité employait des milliers de travailleurs, des artisans d'élite. Mais les temps ont changé, les usines ont fermé". C'est toujours un peu déprimant pour ceux qui s'intéressent au patrimoine et au passé ligérien d'avoir, à chaque fois, le sentiment d'être passés à côté. Mais dès que nous arrivons au musée (qui ouvrit ses portes le 21 mai 1983 dans l'ancienne usine Blanchard), nous prenons le parti de laisser nos états d'âme de côté et de savourer notre plaisir.

La visite commence par un diaporama sympathique qui nous conte une histoire générale de la chapellerie locale. Elle ne date pas d'hier puisque la tradition la fait débuter avec les moines-chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem (futurs Chevaliers de Malte, une de leurs commanderies exista longtemps à Chazelles) qui auraient ramené de Terre Sainte au XIIe siècle le secret du feutrage. D'après la tradition d'ailleurs, la peste qui ravagea le Forez aurait été importée à Chazelles par une balle de poils de chameau (à l'origine du feutrage) venant d'Orient.

Les sources écrites les plus anciennes sur le travail du feutre sont des textes des XV et XVIe siècles.Un registre paroissial de 1602 mentionne ainsi le baptême de Claude Dumont, fils de Jehan, chapelier, et de Claudine Giraud. Dans la seconde moitié du XVIe, les artisans chapeliers s'organisent en confrérie sous le patronage de saint Jacques. Sa fête, d'ailleurs, était l'occasion chaque année d'une cérémonie; lors d'une messe, des pains bénis étaient distribués (comme lors de la Sainte-Barbe des mineurs) et un chapeau était remis à la statue du saint. En 1730, le procédé de secrétage par le nitrate de mercure est importé d'Angleterre en France, permettant d'employer au feutrage les poils de lapin et de lièvre.

En 1789, si l'on en croit un article de La Région illustrée publié en 1936, Chazelles compte 2400 habitants, dont 400 chapeliers. Il y a 67 patrons chapeliers quatre ans plus tard, employant chacun quelques ouvriers. En 1811, crise : il n'y a plus que 21 fabriques et 140 ouvriers. 16 fabriques et 100 ouvriers sept ans plus tard. La concentration industrielle, avec des usines de 50 ouvriers et plus, va remplacer les petits ateliers dispersés et la mécanisation gagner certaines étapes de la fabrication. Dans la première moitié du XXe siècle, la cité connaît son apogée, son savoir-faire et sa production sont inégalées. Qu'on en juge : en 1936, 28 chapelleries occupant environ 2000 ouvriers ! Ses produits s'exportent dans le monde entier. Cinq millions de chapeaux vendus ! Des marques prestigieuses : Fléchet, A. France, Morreton... On devine la suite : après-guerre, la mode change, les têtes se découvrent. C'est le déclin, inexorable. En 1997, la dernière industrie, Ecuyer et Thomas, ferme ses portes. La Chapellerie a vécu.

Site de l'ancien musée, l'usine Blanchard

L'ancienne usine Fléchet qui l'accueille aujourd'hui

Mais la chapellerie chazelloise n'est pas morte (nuance) car ce musée n'est pas un simple lieu de mémoire (et certainement pas un cimetière à chapeaux), c'est aussi un vrai atelier qui travaille à la sauvegarde de ce savoir-faire rare. En son sein, deux artisans, les derniers en France continuent à fabriquer (ce terme est un peu laid, " façonner " peut-être ?) des chapeaux de luxe vendus dans la boutique du musée aux élégants étrangers. Le Musée-Atelier organise aussi des stages de formation et perpétue les techniques des " farlots " chazellois - " farlots " en patois signifie "fiers et libres", allusion à une organisation du travail des ouvriers moins drastique que dans d'autres métiers, et qui leur laissait du temps libre.

Des formes, de la couleur, de la matière...

Mais continuons la visite. Elle est faite d'un mélange de projections vidéo et d'explications devant des machines-outils surprenantes. Le visiteur approche ainsi le processus de fabrication d'un chapeau, des poils de lapins ou de lièvres jusqu'à la pose finale des rubans et autres décorations. Soufflage qui nettoie les poils, bastissage (et voilà notre pelage en forme de gros cône ou cloche via une aspiration et un arrosage d'eau chaude), semoussage (les cloches deviennent plus consistantes), foulage (réduction des cloches et feutrage définitif), teinture, appropriage (sur un moule de bois, la cloche prend sa forme), bichonnage (le feutre brille !) et enfin garniture. Le chapeau est achevé et il est superbe. Fastoche !? A noter que du point de vue des collections techniques, seuls les musées de Stockport en Grande-Bretagne et San Jao da Madera au Portugal comprennent des collections comparables.

Un des deux chapeliers nous fait une démonstration d'appropriage. Remarquez les moules de bois de différentes formes, ils feront la casquette de base-ball ou le gibus.

La visite s'achève avec la découverte d'une collection superbe de coiffes d'hier et d'aujourd'hui, couvrant la période 1920-1975 pour les pièces locales, et contemporaines. Soit plus de 3500 pièces, certaines signées Cardin, Ricci, Hermès ou Paco Rabanne. Capotes de paille, canotiers (le musée possède la collection de la maison Paul Bonnet, ancienne usine de paille de Montbrison), casquettes, bibis, chapeaux de deuil, coiffes ecclésiastiques, toques de manitous de la grande cuisine, faluches estudiantines, tartes alpines et autres bachis de matafs. Certaines ont couverte des têtes bien remplies ou bien faites. Ainsi le légendaire bonnet rouge du commandant Cousteau, une coiffe blanche de la princesse Grace de Monaco (Grace Kelly), le couvre-chef noir de "tonton" (fabriqué à Chazelles), celui d'Antoine Pinay, de Maurice Chevalier, le gibus du président Loubet malmené à coups de canne pendant l'affaire Dreyfus, le chapeau de Fernandel, celui de Jean Marais dans le film Les Misérables, la casquette de Poulidor, le petit chapeau de l'humoriste kabyle Fellag, fabriqué aussi dans les Monts du Lyonnais... Ajoutons enfin qu'une expo temporaire proposait lors de notre visite un bel éventail des créations de l'artiste modiste anglais David Schilling.

Des collections étonnantes, des surprises de tous les côtés...

La grande force de l'Atelier- Musée du chapeau de Chazelles consiste dans le fait que beaucoup peuvent y trouver la satisfaction d'un intérêt spécifique: l'amateur de mécanismes ou de procédés techniques comme le passionné de design, l'amoureux des vieux savoir-faire comme l'amateur d'art et d'histoire. A découvrir de toute urgence si ce n'est pas déjà fait. Un seul regret, l'absence du béret de Faye Dunaway dans Bonnie and Clyde d'Arthur Penn. Un vieux fantasme d'adolescent. Car qu'y-a-t-il de plus beau sur terre qu'une belle femme portant un béret ?