Thursday, July 02, 2020

A Saint-Jean-Bonnefonds, le battement des métiers Jacquard résonne encore dans la Maison du Passementier.

 

On connaît les mots d'Albert Camus dans ses Carnets: "Saint-Etienne et sa banlieue. Un pareil spectacle est la condamnation de la civilisation qui l'a fait naître. Un monde où il n'y a plus de place pour l'être, pour la joie, pour le loisir actif, est un monde qui doit mourir. Aucun peuple ne peut vivre en dehors de la beauté." Description apocalyptique de l'enfer industriel d'un pays stéphanois noyé sous un ciel de fumées et voué au rendement. C'est faire à  juste titre la part belle aux industries de l'acier et du charbon qui stigmatisent encore parfois les murs des maisons. Mais c'est oublier un peu vite aussi la branche "propre" de l'industrie locale, la passementerie des "rubans frivoles"* façonnés par des artisans qui, dans des conditions de travail certes difficiles n'en avaient pas moins le sentiment d'oeuvrer à  un métier d'art où la qualité était aussi importante que la quantité. Et c'est justement sur les hauteurs que s'installèrent les fabriques (ateliers à  domicile) des passementiers comme "pour se jucher le plus haut possible au dessus de la fumée, de la crasse et de la suie"** et se rapprocher de la lumière. A Saint-Etienne même, en particulier sur la colline du Crêt de Roc, mais aussi en périphérie de la ville, sur les premiers contreforts des Monts du Lyonnais, sur la commune de Saint-Jean Bonnefonds.

La Maison du Passementier et ses hautes fenêtres caractéristiques

Nous sommes allés visiter pour vous la Maison du Passementier de Saint-Jean. Certains pourraient penser qu'il n'est nul besoin d'aller si loin (sourire) pour voir ces magnifiques mécaniques de bois que sont les métiers Jacquard. A ceux-là  nous rétorquons que si effectivement le visiteur pressé peut trouver son compte dans ce grand espace qu'est le Musée d'art et d'industrie, entre les pistolets des maîtres-armuriers et les Hirondelles, la Maison du Passementier saint-jeandaire offre des avantages certains. Animée par des passionnés, la structure permet de découvrir l'activité d'une famille de passementiers dans son cadre habituel, c'est à  dire familial, partagée entre l'atelier et les pièces du logement. C'est une caractéristique majeure du métier qui est ainsi mise en avant, le lien étroit entre le travail et la vie domestique chez les tisseurs à  domicile. Et c'est d'autant plus vrai que la Maison est installée dans une authentique ancienne demeure***, avec certes, quelques aménagements sur lesquels M. Nayme pourra vous dire quelques mots. Un aspect qu'on ne retrouve pas dans cet autre espace (superbe) consacré à  la gloire des tisseurs des montagnes du matin, le Musée de la soie de Bussières ; Lequel s'attache plutôt à  évoquer tout le processus de fabrication des soieries chez les tisseurs qui sans être rubaniers participent du même métier.

Ici à  Saint-Jean, le visiteur touche au plus près la vie quotidienne d'un passementier. Il entend à  la recette le dialogue entre le tisseur et le fabricant stéphanois chez lequel l'artisan va chercher directement (sans intermédiaires, ces commis de barre parfois honnis) les cartons, petits peignes, billots et autres bobines de trame rangés dans les grands placards qui lui permettront d'assurer sa production.

Des vidéos permettent de mieux cerner la vie quotidienne des familles et les subtilités du vocabulaire des tisseurs. Le petit sera-t-il passementier comme son père ou bien liseur ?

Des productions modernes et régionales de rubans

A l'étage c'est la cuisine de la famille, jouxtant l'atelier, où trônent les métiers et où règne M. Nayme, un ancien passementier, artisan-artiste-mécanicien, un des derniers. 95 familles travaillaient sur les métiers à  Saint-Jean en 1914, 11 tisseurs en 1958. Le dernier métier s'est éteint en 1984, toujours la même histoire... Intarissable sur le métier, il fera revivre pour vous le battement de la machine de bois (un métier à  tisser ne marche pas, il bat) dont la complexité et l'ingéniosité n'en finiront jamais de surprendre. Des photographies, d'autres machines, dont cette petite machine à  tresser (clin d'oeil à  la Maison amie des Tresses et Lacets de La Terrasse-sur-Dorlay), un établi, une canetière... meublent la pièce. Une mezzanine présente des rubans divers, pieux ou non, étoles de clergé marquées de la Vierge ou de la Croix. Une pièce rare : le ruban offert par la Fabrique au président Félix Faure lors de sa venue à  Saint-Etienne. Les industries traditionnelles de la région y sont finement représentées : armurerie, mines...

Mais la Maison du Passementier, qui fait partie du réseau Au fil du Savoir-Faire (fédérant une dizaine de maisons thématiques du Pays du Gier et de l'Est Stéphanois) se veut aussi un lieu résolument vivant et ouvert. Ainsi la Chambre des Savoirs est appelée à  devenir, avec le temps, un lieu de ressources pour les étudiants et chercheurs. D'autre part, la Maison accueille des expositions temporaires.

On ne peut que se féliciter qu'existe cette jeune structure (née fin 2004) qui espérons-le trouvera le public qu'elle mérite et fera résonner encore longtemps à  Saint-Jean le ciacapan des métiers.

* Jean Guitton

** Dominique Fernandez dans L'Ecole du Sud

*** Pour l'anecdote, Gérard Janvion y fut hébergé. Sans doute le joueur y tissa la nuit des rêves de coupe d'Europe...

Infos Pratiques :

Maison du Passementier, 20 rue Victor Hugo, Saint-Jean-Bonnefonds. En venant de Firminy prendre la sortie Monthieu puis Saint-Jean, en venant de Roanne prendre sortie 16 Monthieu/Saint-Jean par la D32. La Maison est en haut de la côte peu après les feux, à  gauche en face de l'école, bâtiment de briques rouges.

De Sainté : ligne de bus n°26, arrêt Baraillère.

Ouvert le mercredi, vendredi, samedi, dimanche de 14H à  18H 00. Pour les groupes contactez la Maison au 04/77/95/09/82