Saturday, December 04, 2021
Petit village de Forez peuplé de Pouillerots, à  quoi rêvent les licornes silencieuses de ton pavillon de Pravieux ? A leur seigneur Sacconin qu'elles soutiennent de leurs cornes ? A la devise : Alors sera, qui leur fait un piédestal ? Ou bien aux moines de Cluny qui vinrent, il y a une éternité, cultiver la vigne sur tes coteaux et mener une existence pastorale ?
 

Pouilly-lès-Feurs, un millier d'âmes, s'adosse aux premières pentes des Montagnes du Matin au nord de Feurs. Autrefois " Poliacus ", village ceint d'une muraille à  dix tours, il garde encore une porte en ogive, la porte du " Buis " flanquée d'une tour ronde. Le village possède aussi une chapelle du XVIe siècle, dédiée à  saint Benoît et dont la porte conserve un écusson surmonté d'une crosse d'abbé. Son autel contient des reliques non identifiées.
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Son prieuré qui jouxte l'église est célèbre pour sa « cheminée aux cocus » du XVIe qui nous montre le châtiment réservé au mari surpris en flagrant délit d'adultère: il entrait nu et à  l'envers à  califourchon sur un âne dans l'église où le prêtre le confessait. Fondé par les moines de Cluny vers l'an mil, reconstruit au XVIe en moellons de granit rosé de Donzy, il garde aussi sur ses murs des graffitis exécutés au fusain et qui portent plusieurs dates: 1532, 1536, 1587... Lieu d'hébergement pour les pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques, le prieuré, qui ne semble pas avoir abrité plus de quatre ou cinq religieux, fut déserté par les Bénédictins en 1715, vendu à  la Révolution puis racheté par le curé Pierre Fessieux. Le prêtre en fit un petit hôpital ainsi qu'une école pour filles tenue par les soeurs de saint Joseph de Cluny jusqu'en 1930. Ce furent ensuite les demoiselles catéchistes qui, jusqu'en 1974, occupèrent les lieux.
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La chapelle Saint-Benoît
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Le pavillon de Pravieux (XVIe siècle) est remarquable. Il s'agit d' un édifice construit dans le style Renaissance italienne à  deux pas de la demeure de la famille Sacconin. Claude Sacconin, au XVIe siècle, fit bâtir en dehors des remparts un château qui existe toujours et dont la porte est ornée de deux belles licornes, du blason de sa famille et de sa devise: " Alors sera ".
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Les licornes du château de Pravieux
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Il fit élever aussi devant sa demeure un petit pavillon dont l'utilité précise reste un mystère: pavillon de chasse ou temple d'amour ? Peut-être les deux à  la fois. Lui aussi porte le blason de la famille, en moins bon état cependant, mais conserve surtout des fresques étonnantes. Au rez-de-chaussée, une fresque en couleur (bien conservée) copie Le colporteur volé de Brueghel l'Ancien qui nous montre un colporteur endormi et des petits singes qui lui dérobent ses biens. On peut voir aussi un couple enlacé et les quatre saisons personnifiées. Mais la peinture la plus étonnante est celle qui nous montre la femme du couple lascif, la tête entre les jambes, regardant son postérieur dans un miroir !
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Le pavillon et sa loggia
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Le colporteur volé
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Petits singes et saisons
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Amour
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A l'étage, la galerie ouvre sur une petite pièce carrée. Elle comporte une cheminée massive décorée d'une belle peinture représentant le mythe de Diane et d'Actéon. La scène principale nous montre le pauvre Actéon qui a surpris Diane au bain, puni par la déesse et portant désormais une tête de cerf. Sur le côté, Actéon est peint dévoré par ses propres chiens. Sur le côté opposé, une autre étrange représentation. Un centaure femelle aux cheveux roux (arrière-train de cheval et buste de femme) se protège en brandissant ce qui semble être un voile ou un drap. Et se protège de quoi ? D'un petit ange qui joue les Manneken Pis et l'arrose sans sourciller ! Une image qu'on retrouve par exemple dans l'oeuvre de Lorenzo Lotto: Vénus et Cupidon.
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Quel artiste de la Renaissance a copié Brueghel au rez-de-chaussée et dessiné ces femmes un peu grasses sur la cheminée ?
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Le pavillon de Pravieux est une propriété privée. Sa charmante propriétaire se fera cependant un plaisir de vous montrer ces peintures étonnantes. Le château de Pravieux à  deux pas est également propriété privée et ne se visite pas.
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L'église de Pouilly mérite aussi le détour. Dédiée à  saint Pierre, c'est un beau monument roman, classé monument historique en 1911.
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Elle a été bâtie sur l'emplacement d'une église plus ancienne qui était placée sous le vocable de saint Didier. La première pierre de l'édifice a été posée en 1048 en présence de Odilon de Mercoeur, abbé de Cluny, et d'Hallinard de Sombéron, évêque de Lyon. Cette pierre de couleur rouge se voit encore à  gauche de la petite porte latérale. L'achèvement du sanctuaire se situe dans la première moitié du XIIe siècle.
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La façade, très sobre, ne manque pas d'élégance avec ses trois arcs de décharge, laissant deviner la section des voûtes. La partie haute et le fronton ont été modifiés ultérieurement, peut-être à  la suite d'un incendie ; on s'en rend compte par la différence des matériaux employés. Le portail, auquel on accède par un escalier semi-circulaire de huit marches, est orné de deux colonnes à  huit et vingt pans qui sont une réutilisation d'un ancien bâtiment. Elles sont surmontées chacune d'un chapiteau historié en calcaire jaune de Charlieu. Leur lecture est devenue difficile. Celui de droite semble représenter deux animaux fantastiques dévorant un personnage. Celui de gauche saint Pierre brandissant une clé gigantesque reçue des mains de Dieu tandis que Simon le magicien exécute des cabrioles. Au dessus de l'archivolte fait de claveau alternés, deux lions très grossièrement sculptés, symboles de la Justice divine, gardent l'entrée. On peut y voir aussi les animaux de l'Apocalypse.

Les portes en chêne ont été refaites en 1854 par le menuisier du village. A l'intérieur on observera le madrier s'escamotant entièrement dans le mur : il servait à  verrouiller les portes quand menaçaient les routiers anglais ou les Huguenots.
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L'édifice, où la lumière pénètre avec parcimonie, frappe tout de suite par la beauté de ses proportions. Il est à  trois nefs avec transept et abside semi-circulaire et absidioles. La grande nef est voûtée en arcs brisés ; les deux arcs les plus proches de l'autel sont moins hauts. Les petites nefs latérales sont voûtées en plein cintre et le choeur, pour une raison mystérieuse, est dévié à  droite.
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De chaque côté du tambour d'entrée sont placés deux bustes reliquaires en bois polychrome du XVIIIe siècle : saint Blaise, second patron de la paroisse, est le protecteur des tisserands. Martyr, il eut la tête tranchée le 3 février 316. Cet anniversaire est fêté chaque année à  Pouilly par une foire qui existe depuis un temps immémorial. De l'autre côté : saint Vincent, protecteur des vignerons.

Dans le haut du premier pilier du côté droit qui aboutit à  la chapelle de la Vierge, sont sculptées trois têtes de moines. Elles indiquent que les Bénédictins sont à  l'origine de la construction de l'église.
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Le grand bénitier est un vestige de l'époque monacale. La cuve du XVIe siècle décorée d'un écusson repose sur un socle gallo-romain. Entre les deux lions, dont les têtes ont été mutilées pendant la Révolution, on aperçoit une figure humaine portant une longue barbe, peut-être celle de Daniel dans la fosse aux lions.
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Les fonts baptismaux ont été creusés dans le premier pilier à  gauche dans la nef centrale en 1790. Les portes sculptées en plein bois rappellent les attributs du prêtre donnant le sacrement de baptême : l'étole, l'évangile, la lumière, l'eau, l'ampoule des Saintes Huiles. Dans le milieu de la nef principale, deux colonnes engagées avec leur chapiteau indiquent le Bien et le Mal, la Vertu et le Vice, et par là  le Ciel et l'Enfer. A droite, l'arbre recouvert de fruits ; à  gauche, il est stérile, il ne produit rien.

Suspendu à  l'arc triomphal, le magnifique Christ en bois est très bien conservé : avec sa tête osseuse, ses genoux ployés, le pied droit recouvrant le gauche et les bras à  l'horizontale, daté du XVIIe siècle.
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Les peintures : dans les pavés clairs du cul-de-four, on aperçoit des traces de fresque du XIIe siècle. En « filigrane » jaune, ce sont des restes de peinture du XIIIe siècle. En 1878, le peintre roannais Etienne Zacchéo décore toute l'église de thèmes médiévaux, utilisant pour cela une peinture faite d'une émulsion de chaux, de colle, d'huile et de pigments. Dans le cul-de-four, le Dieu en majesté, dans sa mandorle qui l'entoure, présente les tables de la Loi tenues par deux anges. La mandorle symbolise la gloire immortelle de Dieu et l'idée de sainteté. Sur les murs, de chaque côté, la peinture représente les apôtres. Elle est inspirée d'une oeuvre peinte en 1853 par Hippolyte Flandrin, visible dans l'église de Saint-Vincent-de-Paul à  Paris.
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Dans la coupole, sous les trompes qui supportent le clocher, sont inscrits les emblèmes de chaque évangéliste : l'aigle pour saint Jean, le taureau pour saint Luc, le lion pour saint Marc et l'ange pour saint Mathieu. Les écussons peints au dessus du tambour représentent les armoiries des évêques de Lyon au moment de l'exécution des peintures. A gauche de la porte qui donnait autrefois à  l'intérieur du doyenné sont sculptées et peintes les armoiries de Bertrand de Thorigny, prieur de Pouilly en 1470.
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Les vitraux sont l'oeuvre d'artisans de Saint-Galmier : les Mauvernay. Ils les ont peints sur verre en 1876. Le « Bleu Mauvernay » était très réputé : ils évoquent depuis l'entrée et de gauche à  droite : saint Benoît, saint Pierre, le Sacré Coeur, sainte Anne et Notre Dame de Lourdes.

La chaire, fin XIXe siècle, magnifique pièce d'ébénisterie, possède, taillées dans du noyer, de fort belles sculptures. Le dallage actuel date de 1866. Il abrite des sépultures de moines et de plusieurs familles nobles : les Sacconin, les Papon de la Noue, les Rochefort...
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La visite se termine par les extérieurs et les absides. Le clocher écrase de sa masse puissante le très beau chevet dont les contreforts plats, sans ornement, doublent les baies et les consolident. Il a présenté au cours des âges plusieurs aspects : au XVème siècle, surmonté d'un hourd en bois, il a servi de tour de guet ; au XVIIIe siècle, coiffé d'une flèche basse, il était orné de quatre demi-clochetons ; enfin, en 1824, il a été rehaussé tel qu'il est aujourd'hui. On remarque que l'escalier qui monte au clocher est suspendu dans le vide. Ce qui pose une énigme aux visiteurs. En 1930, les beaux-Arts ont fait dégager l'absidiole nord et pour ce faire, détruire le petit bâtiment qui abritait l'accès aux cloches et à  l'horloge. Les fonds venant à  manquer, on se contenta d'installer, depuis le bas, une simple échelle en fer, enlevée en 1970 lors du dégagement total du chevet.