Friday, July 30, 2021

Saint-Marcellin-en-Forez, "la porte du Forez", comme l'indiquent encore de grands panneaux délavés aux entrées du village, était situé sur le grand chemin du Forez venant de Montbrison, en direction du seul pont connu sur le sud de la Loire, à  Saint Rambert.


La plus ancienne mention écrite remonterait à  l'an 984. Mille ans plus tard, les habitants ont fêté l'anniversaire de leur village. L'abbé Paul Pinton dans son ouvrage "Un village forézien" (1966) cite le texte en question, qui figure dans le "Cartulaire lyonnais" et fait part de son scepticisme: "ecclesia Sancti Marcellini cum appenditiis et medietatem villae d'Igniriaco, quam dedit Girinus Sancto Stephano propter praestariam".

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Si l'église citée n'est pas celle qui nous intéresse (et Saint-Etienne désigne ici une église lyonnaise) la mention la plus ancienne serait postérieure, du début du XIIIe siècle en l'occurrence, à  l'occasion d'un accord entre Renaud, archevêque de Lyon et Foulque, prieur de l'abbaye de Saint-Rambert. Il reste que le site pourrait avoir été occupé beaucoup plus tôt. En 1884, 500 pièces furent découvertes au Batet. A peine une cinquantaine ont pu être examinées avant dispersion. Du IVe siècle, elles étaient ornées des effigies de divers empereurs romains dont Dioclétien (284-305), Maxence (306-312) et Constantin le Grand (306-337). L'Abbé Pinton relève par ailleurs des noms de lieux-dits des environs d'origine gauloise, en particulier "Grézieu", sur les hauteurs, et "Supècle", que nous ne savons localiser.
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Sur les hauteurs, vers Grézieux, d'étranges "bachats" creusés à  même la roche


Saint Marcellin, avant et après restauration (la première image est extraite d'un ouvrage dont nous avons perdu les références)

A quel saint s'est donc voué le village ? Il existe deux hypothèses. Celle du prêtre martyrisé à  Rome vers l'an 299, sous le règne de Dioclétien, en même temps que l'exorciste Pierre. Ils sont fêtés ensemble le 2 juin. Il peut s'agir aussi d'un évêque du Puy, patron de Monistrol-sur-Loire qui abrite ses reliques. La statue du saint en temps normal gardée dans l'église, de la fin du XVIe siècle, nous montre l'image d'un jeune homme mince, vêtu d'une chasuble, et dont le visage a les traits juvéniles. Il tourne un regard oblique vers le visiteur, levant la main droite comme pour ponctuer sa prédication. Le Livre est ouvert dans sa main gauche. A noter que le dessin de Guillaume Revel (XVe siècle) indique "Saint-Marcelin le Puy". Ce qui est assez étonnant... Pendant la Révolution, le village fut rebaptisé Marcellin-la-Plaine.

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La plus ancienne mention des remparts date de l'an 1286. Le croquis de Guillaume Revel montre deux enceintes crénelées, du XIIIe siècle et du XVe siècle, donnant à  la place un aspect massif. La première enceinte défensive comporte cinq tours demi-rondes. Deux de ces tours sont conservées. Le dessin ne montre aucune ouverture dans ce rempart, à  l'exception de la porte Basset, détruite en 1814 (avenue de la Libération). La porte Sainte-Catherine ( l'actuelle rue de Verdun) et la Porte-Neuve semblent donc avoir été ouvertes après son passage. A moins qu'il ait négligé de les signaler. La porte-gaillard, à  l'Est, dans la rue qui porte encore son nom, n'entre pas dans la perspective.

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Image: mappy
La mairie est mal située. Elle a depuis déménagé dans les remparts nord, aux abords de la Maison de l'Armorial

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Il n'a pas non plus représenté la chapelle Sainte-Catherine, située hors de l'enceinte. Le manoir ou château du Colombier, qui n'en était pas un à  l'époque de Revel, se remarque aussi par son absence. Il se trouve à  l'opposé, de l'autre côté de l'église et du pont-levis. Hors enceinte, le bâtiment est donc masqué par les murs.

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Rue du Fond du sac

Par ce pont-levis, au nord, on pénètrait dans le château proprement-dit, enfermé dans l'enceinte la plus ancienne en date. Trois petites rues le composent aujourd'hui: la rue de l'église, au centre, et de part et d'autres les rues Valentine et de l'abbé Levet. En suivant la rue de l'église on passe devant l'église paroissiale, dont le clocher-peigne était bien différent de ce qu'il est aujourd'hui, pour déboucher sur l'actuelle place du monument aux morts. A ce niveau débutait  le périmètre de l'enceinte élevée au XVe siècle. Au coeur du dispositif se trouvait le donjon que Revel a représenté pavoisé aux armes de France. Haut de 27 mètres, il s'est écroulé en 1852.

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Rue Valentine, au loin des restes de l'enceinte

Deux événements marquants, pendant la guerre de Cent ans, incitèrent à  renforcer le système de fortifications. Le premier eut lieu en 1362 avec le passage des Tards-Venus, brigands de sinistre mémoire qui assiégèrent la ville durant 10 jours. En 1388, la région subit le passage des Anglais.

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Place des Terreaux

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Rue de l'Abbé Levet

Outre ses remparts et ses tours, le village conserve d'autres beaux vestiges des temps anciens. Evoquons d'abord une maison du XVe siècle. Acquise par la mairie, elle cache de magnifiques cheminées, une vaste salle dallée et de beaux plafonds à  la française. Un fourneau en pierre servait à  garder les plats au chaud dans des cavités où l'on déposait les braises. Ses fenêtres à  meneaux sont parfaitement conservés ainsi que le débord de la toiture soutenu par des consoles en bois posées sur des corbeaux en pierre.  Une autre, du XVIe, est classée depuis 1931 et restaurée depuis peu. Un blason porte inscrite l'année 1556. On peut admirer la belle façade enrichie à  l'un de ses angles d'une vierge à  l'enfant sous un dais. Vierge protectrice, elle aurait été placée là  à  la suite de quelques incendies. A voir encore, place des Terreaux, le beau linteau de porte, et à  visiter, surtout, l'ancienne cure du village qui abrite désormais l'Espace Revel. Cette maison, construite par les Bouthéon à  la fin du XVe siècle, a fait l'objet d'un petit article spécial dans nos pages (lire).

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La Maison de l'Armorial (Espace Revel), au loin le Manoir du Colombier

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Cheminée, rue Valentine

Mais on ne peut évoquer Saint-Marcellin-en-Forez sans dire un mot de son célèbre Pont du Diable, le plus beau de la contrée. Egalement nommé "Pont de Vérines", il était aussi appelé au XIVe siècle "Pont Peyrard", du nom d'un gros propriétaire des environs. Situé à  quelques km du village, classé monument historique depuis 1921, c'est un pont étroit à  deux arches datant du XIVe siècle. Il enjambe la Mare et semble mener nulle part. Il servait peut-être à  transporter la chaux, à  dos de mulet, depuis Sury le Comtal en direction du Velay. Quant à  son surnom, il traduirait localement la légende de Saint Guillaume, qui bâtissait un pont qu'un démon s'amusait à  défaire chaque nuit. En dehors du village, on trouve aussi le château de Batailloux. Le lieu était alimenté en eau par la Font Sarrasin. On évoque parfois Artaud, un chevalier de Saint Louis de retour de croisade, au XIIIe siècle, qui s'y serait établi et dont le fils, Humbert, était un guerrier renommé connu sous le nom de Bataillou, le "batailleur". Le château actuel, où ce qu'il en reste (il a subi un incendie en 1943) fut édifié au début du XVIIIe siècle. Il appartint successivement aux familles De Pouderoux, Albanel, De La Roue, Rony, Mercier... Il possède (possédait ?) les restes d'une fontaine Louis XIII et deux pierres sculptées qui représenteraient Adam et Eve.

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De retour au village, ne pas rater la vieille chapelle sainte Catherine (milieu du XIIe siècle). De style roman, elle est constituée d'une nef rectangulaire de 14 mètres sur 7 et d'un choeur à  chevet semi-circulaire, un peu plus étroit que la nef. L'arc triomphal en plein cintre qui forme l'entrée du choeur, porte un remarquable petit clocher. Ses arcatures plein cintre retombent sur deux colonnettes torsadées, coiffés de chapiteaux où à  chaque point cardinal sont sculptés des visages anguleux. Le portail roman, avec une voussure plein cintre, est encadré de deux inscriptions funéraires gravées en lettres gothiques sur des pierres rectangulaires.  Celle de gauche indique en latin, toujours d'après l'abbé Pinton: "Ici reposent les ossements des grand'pères, grand'mères et de leurs enfants et (ceux) des père et mère de Monsieur Jean Pinet, vicaire de l'église Sainte Croix de Lyon. Que par la miséricorde de Dieu, ces âmes et celles de tous les fidèles défunts reposent en paix." Celle de droite demande une messe annuelle, à  dire en octobre, pour le repos de l'âme d'un certain Pierre Peyret.

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Son tympan a retrouvé depuis quelques années ses peintures. On y voit la célèbre sainte d'Alexandrie, portant une chevelure rousse, face aux instruments de son supplice: la roue dentelée du tourment et l'épée qui l'acheva. Sa destination première est mal connue. Elle pourrait avoir été la première église paroissiale. Une hypothèse que notre abbé conteste formellement, en faisant une chapelle de cimetière mais aussi un oratoire. Profanée à  la Révolution, après avoir servi  de salle de bal, à  la fin du XIXe siècle, elle abrite désormais la médiathèque de la commune.

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Une Maison du Colombier était mentionnée dès le XIVe siècle. Le manoir du Colombier, au nord du bourg, ne prendra son nom qu'à  la fin du XVIIe siècle. Sa construction remonte à  l'an 1630. Des créneaux couronnent le mur de clôture surmonté d'un superbe édicule en encorbellement, orné de mâchicoulis, reposant sur des corbeaux en pierre. Ces ouvrages défensifs ne servaient plus au XVIIe siècle et ont été installés à  titre décoratif. A l'intérieur se trouve une belle loggia.

L'église enfin, superbement restaurée, a été classée par les Beaux Arts en janvier 1939. Construite en grande partie au XIIe siècle, elle est dotée d'une façade, d'un portail et de quatre travées de la nef  empruntés à  l'art roman, alors que son clocher est de style gothique (XVe). Le choeur primitif a été détruit au XIXe siècle et remplacé par un nouveau sanctuaire couronné d'une coupole byzantine. La flèche du clocher date également du XIXe (1852) et sa couverture de tuiles rouges de 1955.

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A l'intérieur, on remarquera d'abord les colonnes engagées dans le mur qui finissent dans le vide, sans les culots, sans doute sculptés, sur lesquels elles devaient reposer. Les chapiteaux sont peu sculptés. A peine quelques lignes de feuillage assez grossières. A droite en entrant, un peu cachée, une statue mal-identifiée: peut-être saint Blaise. Quant à  saint Marcellin, il n'était plus dans Saint-Marcellin lors de notre première venue. La statue du saint patron (voir plus haut) avait déserté temporairement son église, pour la Bretagne semblerait-il où elle a bénéficié d'une cure de jouvence. Une ou deux autres statues, dont une représentation de sainte Catherine, une toile à  l'huile ornant le retable du XVIIe (ci dessous) et un Christ de la fin du XVIe siècle étaient aussi du voyage.


La statue de sainte Catherine pourrait provenir de la la chapelle évoquée plus haut. Du XVIIe (?) elle représente la jeune femme coiffée d'une couronne, tenant la palme du martyre dans sa main droite. Comme Marcellin, elle tient le Livre ouvert à  plat dans sa main gauche.


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Dans une autre chapelle un vitrail porte un médaillon intéressant. Il représente l'abbé André Bonfils, coiffé d'un turban. Né à  Saint-Marcellin le 10 novembre 1843, il commença ses études au petit séminaire de Verrières, les continua au grand séminaire de Lyon, et les acheva au Séminaire des M.-E. (?), où le 26 septembre 1868 il se présenta, étant diacre. Il reçut le sacerdoce le 22 mai 1869, et partit le 6 juillet suivant pour le Tonkin occidental. Parmi les ouvres dont il s'occupa, se trouvait un orphelinat de la Sainte-Enfance ; dans le courant de novembre et de décembre 1877, il y baptisa un grand nombre d'enfants atteints de la variole. Lui-même fut victime de la maladie. Il mourut le 30 décembre de la même année, à  Hanoï. En Indochine donc, et non en Chine comme l'indique l'inscription.

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A voir encore une piscine à  accolades de la Renaissance, un saint Régis en bois doré du XIXe, superbement vêtu, et la pierre tombale de Dame Guicharde d'Albon, sur le sol d'une autre chapelle. L'inscription indique qu'elle était la veuve de Messire Pierre d'Epinac, chevalier de l'Ordre du Roy, capitaine de 50 hommes d'armes, laquelle décéda le 13 septembre 1573. Elle était aussi la soeur d'Antoine d'Albon, archevêque de Lyon et mère d'un autre prélat lyonnais. D'où, peut-être, le lion rouge que l'on peut voir sur la clef de voûte.

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Stalle marquée aux armes des familles De Mazenod et De Saignard

On terminera notre petite visite avec une anecdote. Le petit village a honoré deux médecins en donnant leurs noms à  ses rues: le Docteur Villard et le Docteur Guinard.

Le premier, d'un dévouement total, malgré la maladie, est décédé pendant l'Occupation. Il a été inhumé à  Aurec.  Le second était natif de Saint-Etienne, issu d'une famille forézienne originaire de Montbrison et de Saint-Bonnet-le-Château. Chirurgien des hôpitaux de Paris, il doit sa célébrité à  un tragique fait divers. En 1911, il fut abattu à  l'Hôtel-Dieu de Paris de quatre coups de révolver. Le criminel, Candido Herrero, était un déséquilibré et, semble-t-il, un ancien patient. Le Dr Guinard repose à  Saint-Marcellin-en-Forez où il possédait une propriété familiale.

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Loge de maraîcher à  La Marque et symbole de la vigne
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