Friday, January 27, 2023

René Merle avait signé dans nos pages un premier texte sur le poète ripagérien (lire). Claude Longre nous invite à une découverte plus avancée de son oeuvre (ndFI).

1. Brève biographie

Né à Rive-de-Gier en 1804, Guillaume Roquille (Guillaumo Roquilli, de son nom francoprovençal) était fils d'un crocheteur et d'une ménagère. Peut-être a-t-il pris goût à la poésie grâce à un pédagogue dont il dit lui-même qu'il était « un pauvre ignorantin », mais auprès duquel il acquit une certaine érudition, des connaissances mythologiques et le goût de la poésie. Il devint ouvrier ferblantier, puis lampiste ou « faiseur de lanternes ». Mais il n'exerça son métier que par intermittence. Très tôt, son goût de la boisson et du cabaret le fit sombrer dans la misère, dont témoigne son poème La Gorlanchia (la Flânerie). Breyou et so disciplo (1836), récit de plus de 1200 alexandrins, qui relate la répression des Canuts lyonnais de 1834, dirigée par le préfet Gasparin, est peut-être le témoignage historique le plus impressionnant de ces sanglantes journées (1). Son poème Lo Pereyoux (1840) (les Mineurs) retrace les grèves des mineurs du bassin de Rive-de-Gier, toujours sur le mode burlesque qui est de tradition patoise, mais qui permet, tout en échappant relativement à la censure, d'avoir une portée expressive particulière.

 Citons à propos de l'engagement de Roquille une lettre du Procureur au Garde des Sceaux, datée de 1844 : « le nommé Roquille, républicain, poète patois, [...] va recueillir l'argent collecté à Grenoble et à Valence pour les grévistes en 1844 ». Cet homme dangereux pour l'ordre établi de l’époque s'éloigna de Rive-de-Gier. Après dix ans d'absence, où il fut employé au chemin de fer près de Marignane, il revint résigné, publia son poème La Gorlanchia (2) en 1857 et s'éteignit en 1860.

1) Notons que c'est en particulier à la suite des crises dans la Fabrique lyonnaise, dont 1831 et 1834 sont les événements marquants, que le tissage est "délocalisé" dans les petites villes et les campagnes environnantes, moins turbulentes que la métropole lyonnaise. Dans ce sens, l'exposition permanente de l'Araire, à Yzeron (Rhône), donne un aperçu intéressant de l'expansion du tissage du velours dans le Pays Lyonnais à partir de cette époque.

2) Nous ne citons à dessein que quelques-unes de ses œuvres, les plus importantes en volume et peut-être les plus intéressantes pour le lecteur actuel. On se reportera pour l'ensemble à l'édition d'Anne-Marie Vurpas, citée en fin d'article.

2. Guillaume Roquille, écrivain francoprovençal

La langue francoprovençale, une des « langues de France », parlée dans la région Rhône-Alpes, la Suisse et les vallées frontalières d’Italie, trouve en Guillaume Roquille un de ses grands poètes. Certes, Guillaume Roquille n’écrivait pas par goût littéraire, « folklorique », dans une langue locale incapable de concurrencer le français. Pourquoi écrire en patois, comme on le dit peut-être encore aujourd’hui ? Citons René Merle :

« L’ouvrier ferblantier (lampiste) Roquille écrit en patois (le mot n’a rien de péjoratif à l’époque). Non qu’il ignore le français. Il le connaît et le pratique fort bien, comme tant de Ripagériens qui sont suivi l’école des « Frères ignorantins ». Mais le patois est encore alors le parler quotidien de ce petit peuple d’ouvriers (mineurs, verriers, forgerons) et d’artisans dont Roquille fait partie. Et c’est délibérément pour rester « entre nous », entre gens du même lieu et du même milieu, que Roquille choisit l’écriture en patois. Je dis écriture, je devrais dire aussi déclamation, car ces textes sont faits pour être lus, en connivence, devant un public d’amis et de connaisseurs. La chose est alors ordinaire. Ce qui l’est moins, c’est, à l’égal du français, de faire passer le patois à la publication (à compte d’auteur), et à la vente ; de la part d’un prolétaire, il fallait une énergie et un culot peu communs. Ce patois, qui lui ouvrait alors toutes les portes, y compris celles des notables amusés, est devenu aujourd’hui une fermeture. Qui le parle encore ? Et même si demeurent des amateurs, même si les dialectologues épinglent avec délices ces lettres mortes comme un papillon figé, la connivence du groupe, du support social a disparu. »

Sommaire du Carnaval des Gueux , édition par Anne-Marie Vurpas, avec en ajout le décompte des vers patois

Bien qu'il s'affirme « poète forézien », son parler est lyonnais, et la lecture à haute voix de ses poèmes est une expérience émouvante pour celui qui est familier du patois. Signalons qu'il représente la source littéraire la plus importante du Dictionnaire du patois lyonnais de Nizier du Puitspelu (Clair Tisseur) et de l’Essai d'un glossaire des patois lyonnais, Forez et Beaujolais (Lyon, 1861) de l’érudit Jean-Baptiste Onofrio. Cela dit, il ne faut pas s'imaginer que l'utilisation de cette langue à l'écrit ait été courante à son époque. C'est là aussi que s'affirme l'originalité de Roquille, et aussi son intérêt comme témoin des bouleversements politiques de son époque. Citons Anne-Marie Vurpas :

« Poète-ouvrier ripagérien de la première moitié du XIXe siècle, poète-patoisant à la plume fertile et pittoresque, Guillaume Roquille est l'auteur d'une œuvre dialectale importante et originale, aujourd'hui bien méconnue. A Rive-de-Gier, sa patrie, une rue porte encore son nom, mais hormis des érudits locaux, peu de personnes connaissent ses écrits. […] Aujourd'hui, à Rive-de-Gier comme dans tout le domaine francoprovençal, seules quelques personnes âgées, le plus souvent originaires de la campagne, comprennent encore le patois et bien peu le parlent (1): on ne peut donc connaître les poèmes patois de Roquille sans une traduction.

Il n'en était pas de même vers 1836, lorsque notre auteur décida de lancer sa première œuvre patoise, Le Ballon d'essai d'un jeune poète forézien, publié à l'âge de vingt ans : la langue francoprovençale était alors le parler habituel de la population ouvrière et paysanne, et si Roquille, qui connaissait pourtant bien la langue française - il se révèle écrivain cultivé dans plusieurs poèmes écrits en français -, a choisi d'écrire en patois, c'est qu'il entend s'adresser avant tout à ses amis patoisants, à ceux qui, comme lui, font partie du petit peuple, de ce prolétariat dont il veut être le porte-parole. »

1) Les enquêtes et les actions développées depuis la parution de cette édition d'Anne-Marie Vurpas permettent d'être moins pessimiste. Nombreux sont ceux qui ont accès à notre auteur !

L’aire du francoprovençal

3. Rive-de-Gier

Rive-de-Gier, ville grise aux rues étroites que l’on traversait naguère sur une route encombrée, et qu’aujourd’hui on survole du haut du viaduc de l’autoroute… En fait plus lyonnaise que ligérienne, située en limite de deux départements, peu de choses rappellent aujourd’hui les liens privilégiés qu’elle entretenait avec Lyon, en un temps où elle avait relativement peu de rapports avec le bassin stéphanois. A titre d’exemple, vers 1850, temps où l’opéra était populaire, les ouvriers de Rive-de-Gier se rendaient au « Grand Théâtre » de Lyon et se plaignaient de ne pas en avoir de semblable chez eux. Difficile à imaginer avec notre vision toute faite du passé !

Rive-de-Gier possède un passé exceptionnel, qui en fait pour ainsi dire l’emblème d’un « boom » industriel de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Dans un petit village paisible de paysans-vignerons, le monde extérieur fait irruption vers 1779 grâce à un canal qui le relie au Rhône par Givors, à l’origine rêve d’un ingénieur qui (à l’instar de Paul Riquet avec le Canal du Midi en 1681), voulait relier le Rhône à Paris et à l’Océan en le joignant à la Loire. L’utopie montre ici son utilité : liens étroits entre les industries de Givors et celles, naissantes, de Rive-de-Gier, en particulier la verrerie et les forges, qui utilisent le charbon du sous-sol de la ville et des environs. Le trafic se développe grâce à l’installation de la ligne de chemin de fer entre Saint-Etienne et Lyon, dont le point fort est le tunnel de Couzon, premier tunnel ferroviaire réalisé en France.

Le canal et le Gier

4. Les poèmes

Le bref poème Situation de vet Var-de-Gi, de 90 alexandrins, donne déjà un aperçu de l’exception littéraire que représente l’auteur. La construction de la voie ferrée reliant Givors à Saint-Etienne, remplaçant l’activité du port par la traction animale sur rails, permet au charbon du bassin minier de gagner Lyon, mais réduit les dockers au chômage (rappelons que le père de l’auteur est crocheteur du port) et menace l’exploitation minière de Rive-de-Gier.

« Cette pièce de révolte range Roquille du côté des gueux, des victimes du progrès, ceux dont l’appétit de vivre est le plus vivace […]. Dans le moule français de l’alexandrin, Roquille utilise une authenticité langagière sans vulgarité, qu’il tire vers la guenille, dans un effet-mode du lumpenproletariat antithétique du romantisme larmoyant » (René Merle).

Voici le début du poème :

On remarquera l’orthographe irrégulière employée pour une langue qui justement n’est pas écrite. Si l’on prend la variante actuelle de St-Martin en Haut, géographiquement proche, on obtient des phrases à peu près identiques (ici en orthographe normalisée actuelle du francoprovençal) :

La misère est évoquée dans la langue même des pauvres, sans aucune distance « littéraire », par un auteur qui peut se considérer lui-même comme l’un d’eux. Ce n’est pas là le témoignage « charitable » d’un écrivain bourgeois, et l’utilisation de la forme noble de l’alexandrin, loin de créer une distance ironique de l’auteur aux personnages évoqués, souligne la misère sans aucun pathos. On peut songer ici au grand roman baroque allemand du XVIIe siècle, Simplicius Simplicissimus, où le burlesque de la description des atrocités de la guerre de Trente Ans accentue l’horreur, tout en la rendant d’une certaine façon supportable par le rire. En peu de mots, les plaintes des chômeurs trouvent leur ordonnance naturelle : l’impossibilité de fêter et de boire précède la misère domestique. Il y a là un vécu que seul le prolétaire est à même d’évoquer : la jouissance du superflu (qui ici est déjà l’aliénation par l’alcool) semble presque plus importante que la survie même de la famille. La contrainte formelle de l’alexandrin et la rigueur de la composition permettent de dire en peu de mots ce que sans doute aucune autre forme littéraire de la même époque n’est capable d'exprimer.

Plus caractéristique encore est le début de Breyou et so disciplo (que l’on peut traduire peut-être par « L’intrigant et ses disciples »), témoignage le plus frappant sur la répression du soulèvement des canuts en 1834 à Lyon. Citons les premiers vers, modèle d’émotion dans le burlesque, et laissons le lecteur apprécier les antiphrases, l’utilisation avec effet de distanciation des procédés littéraires (« Je chanto », repris d’Homère, de Virgile et de Mistral), le décalage ironique entre les vrais profiteurs faussement occultés et les profiteurs apparents (les maçons), eux-mêmes socialement proches des victimes (v 1-5).

Certes, l’indignation déborde le burlesque et évoque les faits bruts à la manière d’un reportage ou d’un cours d’histoire. On remarque aussi la nette influence du français, qui sans doute est due davantage à la gravité qu’à la « technicité » des faits retracés (v 23-42) :

Pour résumer le texte, citons l’historien lyonnais Fernand Rude : « Le « héros » (ou plutôt l’anti-héros) du poème, le décrotteur Breyou, est surtout un « mochord », un mouchard appointé. Avec son « disciple », l’escamoteur Bartaud, et d’autres encore (le ménétrier Gripan, le meneur d’ours Bridon, le chaudronnier Clapé, le savetier Carton, les chiffonniers Jean et Farbela, le marchand de chrysocale Faubrillant et le ferrailleur Barro), il déclenche l’insurrection et souffle sur le feu de la révolte. 

Tout en affichant son mépris pour ces vauriens, le poète ripagérien place dans leur bouche des discours incendiaires qui sont parfois authentiques. Ainsi Bridon, le meneur d’ours, lit tout haut une proclamation, celle même, datée du 8 avril (rédigée par un des chefs républicains lyonnais, Antide Martin), que la Société des Droits de l’Homme avait fait imprimer et afficher un peu partout dans la ville.

[…] Guillaume Roquille connaît bien Lyon, où il a probablement résidé et travaillé, et il promène ses personnages dans les différents quartiers insurgés : le Vieux Lyon (de Saint-Georges à Saint-Jean et à Saint-Paul, sans oublier Saint-Just), la presqu’île (le Passage de l’Argue, la rue de l’Hôpital et la rue Petit-David, le quartier Saint-Vincent, les Cordeliers et l’église Saint-Bonaventure), les faubourgs Saint-Clair et surtout la Guillotière (« un second Moscou ») et Vaise. »

En six chants sont évoqués la révolte des Canuts et la répression. Grève des tisseurs, vaines promesses d’augmentation, provocation et délation (à travers les personnages principaux), événements de la « sanglante semaine », procès et débuts de l’insurrection, déroulement des combats quartier par quartier. Voici quelques passages qui donneront une idée de l’évocation de ces journées.

Dans l’atmosphère tendue des procès, le provocateur Breyou tire un coup de feu qui déclenche aussitôt la répression (v 611-662):

Puis, dans les horreurs du massacre de Vaise, évoqués de façon saisissante, un instant d’humanité, sans doute rapporté à l’auteur par un témoin (v 937-970) :

La révolte des Canuts a fait l’objet d’études historiques, de chroniques et de descriptions détaillées. Mais nous constatons ici, à la lecture de ces alexandrins écrits dans une langue populaire oubliée de la plupart, que la poésie est sans doute la forme littéraire la plus à même de dépeindre et de raconter des moments d’exception tels que cette répression. A notre connaissance, ce « mode » épique est devenu rare aujourd’hui, tout au moins chez nous, mais dans ce XIXe siècle qui vit et vibre encore dans la tradition de la littérature antique – il suffit de lire quelques lignes des discours des Révolutionnaires de 1789 pour le constater -, l’expression poétique héritée d’Homère, d’Eschyle, de Virgile ou, plus près de nous, de la Chanson de Roland et des Sirventès, nous fait encore vibrer, quelle que soit par ailleurs la langue employée.

Evoquons le poème social Lo Pereyoux (les Mineurs) où Roquille relate la grève des mineurs de Rive-de-Gier en 1840, « grève qui révéla à l’opinion l’autonomie naissante de la classe ouvrière, en même temps que la misère des travailleurs, trop souvent victimes du progrès industriel » (Anne-Marie Vurpas). Le témoignage sur la vie des mineurs est celui du contemporain qui se sent le frère des ouvriers, d’autant qu’il est leur semblable, ayant exercé la très importante fonction de lampiste (v 27-34) :

 Le poème La more et la filli (« La mère et la fille ») s’adresse d’une manière frappante à la sensibilité féministe de notre XXIe siècle, et mérite à ce titre d’être plus connu qu’il ne l’est. Il n’est pas étonnant que les participants à la fête « Vardegi fat la féta à Roquilli » (voir ci-dessous) aient mis en relief ces vers de notre poète.

Il s’agit d’un échange entre deux générations (mère et fille). Qu’on en juge :

Vers étonnants, qui font le lien entre les philosophes humanistes du XVIIIe siècle et le féminisme d’aujourd’hui, et qui affirment la liberté de l’individu – de la jeune fille ! -, non seulement dans sa pensée et ses idées, mais aussi dans son corps.

L’œuvre de Guillaume Roquille retrace aussi la vie locale et la chronique populaire de Rive-de-Gier, aussi bien en patois qu’en français. La lecture en est pleine d’intérêt pour qui veut s’imprégner de l’atmosphère du début du XIXe siècle, passant de la vie rurale à l’ère industrielle. Au fil des évocations, nous voyons défiler les personnages du peuple, ouvriers, chômeurs, cafetiers, gendarmes et voleurs, ivrognes, filles légères et prostituées, dans tous les lieux familiers de la ville, rues et ruelles, chemins et gargotes. L’ensemble est d’autant plus saisissant qu’il est écrit dans la langue du peuple par un homme du peuple, qui n’a donc pas le regard extérieur de tant d’écrivains sociaux du XIXe siècle qui « se penchent » sur le sort des petites gens.

5. La popularité et la commémoration - Vardegi fat la feta a Roquille

L’Association Ripagérienne de Recherches Historiques organisa une commémoration pour « le cent-cinquantième anniversaire de la mort de Guillaume Roquille, grand poète franco-provençal et ouvrier-ferblantier dont l’œuvre témoigne des bouleversements politiques , économiques et sociaux de sa ville , VAR DE GI mais aussi de sa région ». Cette fête, intitulée Var de Gi fat la feta a Roquille¸ comportait un dépôt de gerbe sur sa tombe, des conférences, des lectures de poèmes de Roquille en francoprovençal, des saynètes, une promenade dans les rues de la ville guidée par son poème La Gorlanchia (« la flânerie). Les acteurs en étaient diverses associations locales, des habitants de la ville, les enfants des écoles et des élus. Soulignons que le poète n’a jamais été oublié à Rive-de-Gier et que son souvenir a traversé les temps, même les périodes où le régime politique était à l’opposé de ses idées : jamais la rue Roquille n’a été débaptisée, et sa tombe, bien entretenue, est toujours visible au cimetière municipal.

Pour conclure, laissons la parole à Roquille, dans les derniers vers de son Ballon d’essai d’un jeune poète forézien :

Bibliographie

MERLE (René), Breyou et so disciplo, poëmo burlesquo, La Seyne sur Mer, S.E.H.T.D., 1989

Luttes ouvrières et dialecte, La Seyne sur Mer, S.E.H.T.D., 1989

VURPAS (Anne-Marie), Le Carnaval des Gueux, édition critique des œuvres complètes de Guillaume RoquilleP.U.L., 1995

RUDE (Fernand), Les Révoltes des Canuts (novembre 1831 – avril 1834), Paris, François Maspéro, 1982