Saturday, September 26, 2020
" Depuis plusieurs années déjà , je passe les mois d'été dans une petite ville de France, si vieille qu'elle meurt de solitude et de tristesse, malgré l'admirable beauté de son site. Il y reste encore trois ou quatre maisons anciennes, qui tombent en ruines. L'une d'elles, un peu avant la guerre, m'a été librement ouverte. Elle contenait quelques papiers d'autrefois.


Parmi ces papiers, j'eus l'extrême surprise de découvrir la traduction latine d'une chronique polonaise. Je la lus, le cÅ“ur battant. Elle racontait des événements qui s'étaient passés dans la région, et auxquels une Polonaise s'était trouvée mêlée. Mais la chronique ainsi découverte offrait bien autre chose encore qu'un intérêt local. Elle expliquait un des plus fameux épisodes, et des plus mystérieux, de l'histoire du moyen âge.

On sait en effet, ou plutôt l'on a tort de ne plus savoir, qu'au onzième siècle une invasion terrible, celle des Baltes, a ravagé l'Europe. C'était l'époque où la chrétienté commençait à  se remettre des terreurs de l'an mille. Or cette invasion s'est brusquement dissipée, comme un orage d'été, sans aucune cause apparente, un vrai miracle. A tel point que, malgré le témoignage des annalistes, le jour où les historiens, cessant d'enregistrer simplement les faits, prétendirent les juger selon la critique rationnelle, la défaite et même l'invasion des Baltes furent reléguées au rang des contes de ma mère l'Oye, ni plus ni moins que les récits de la  Légende dorée. Mais voici que la chronique polonaise m'apportait l'explication toute simple de ces événements..."

C'est pendant la première Guerre Mondiale que Fortunat Strowski écrivit à  Cervières La Flèche d'or, récit de la première invasion des Baltes en France. Strowski, ainsi que l'indique la notice de la BnF, était historien de la littérature, essayiste et critique littéraire, professeur à  la Faculté des lettres de l'Université de Paris et membre de l'Institut (Académie des sciences morales et politiques). Né en 1866 à  Carcassonne, il s'est éteint à  Cervières en 1952. Et le petit village du Haut Forez, où il place aussi l'action de son étrange roman, s'en  souvient. Près de l'Auditoire, l'Hôtel Renaissance où il l'écrivit, se trouve un buste honorant sa mémoire.
La Revue hebdomadaire, qui semble l'avoir publié la première, illustra ses premiers chapitres de trois vues photographiques du village: une photo prise très en contrebas du cimetière montre Cervières à  flanc de montagne; une autre, des "pierres druidiques avec autel de sacrifice au temps des Gaulois", près de Noirétable, et la troisième, l'entrée du village par une des deux portes médiévales qui subsistent.

Strowski a aussi écrit sur Montaigne et Pascal. Pascal est né à  Clermont-Ferrand et il se trouve, même si on n'y prête guère attention, que Montaigne est passé en 1582 au relais de la poste, à  quatre km de Cervières sur la route entre Lyon et Thiers. Dix ans plus tôt, Cervières était la onzième ville du Forez.


Ce livre, on ne l'a pas (encore) lu hormis les premiers chapitres publiés dans La Revue hebdomadaire, que l'on peut consulter sur internet (Gallica). A lire ces premières pages, Strowski imagine la terrible menace qu'un certain Wallo fait peser sur la Chrétienté vers l'an 1058 et met en scène un certain Bernard de Pascalis, un jeune et très haut seigneur, écrit-il, dont il fait le rejeton d'une famille à  laquelle Charlemagne avait octroyé la baronnie des Combes-Noires, chef-lieu Cervières.

Wallo est à  la tête de ces Baltes de souche germanique (disons Prussiens), idolâtres et cruels que méprisent les filles de Moscovie - en 1058, Henri Ier, roi de France, est justement l'époux  d'Anne de Kiev et la Russie tsariste en 1916, quand commence à  paraître le roman, l'alliée de la France contre l'Allemagne.

"  Il voulait conquérir l'Europe. Il persuada les siens que les autres peuples étaient dégénérés et que les vieux dieux baltes avaient décidé de confier à  leur race plus pure et plus forte le gouvernement et la possession du monde. A cela il ajouta des arguments plus décisifs la facilité de s'approprier des terres fertiles, des pays lumineux, du vin, de l'or et des femmes. La convoitise des Baltes fut excitée jusqu'à  la frénésie."
Le plan de ce Wallo, toujours d'après l'auteur, était, après avoir envahi les plaines de la Vistule, Dniepr et Niémen, de scinder son armée en deux corps qui devaient se rejoindre très à  l'Ouest... dans le Forez... Pour ceux que cela intéresse, un exemplaire est conservé à  la Bibliothèque de Tarentaize à  Saint-Etienne (consultable sur place, salle patrimoine).

A propos de Cervières, il écrit: " Cervières est campé d'une facon étrange et pittoresque. Qu'on se représente, parmi la masse compacte et formidable constituée par la chaîne du Forez, une sorte d'amphithéâtre ou d'hémicycle dont les bords sont coupés par des combes et des ravins, tandis qu'au centre s'élève une montagne granitique, isolée et très haute. Cervières est bâti sur ce sommet.

Ce qui fait l'importance politique et militaire de ce point, c'est que, les monts du Forez se trouvant interposés comme une barrière presque infranchissable entre la France de l'Est et la France de l'Ouest, toutes les routes qui les traversent sont obligées naturellement de suivre les lignes d'eau, et se croisent ainsi au pied de Cervières, source et première origine des deux plus importantes rivières du massif, l'Anzon ou Lignon et la Durolle. Les routes, partant de ce centre, se divisent de là  en éventail pour descendre soit sur le Lyonnais par Boën, soit sur l'Auvergne par Thiers, ou enfin sur la Bourgogne par Roanne. De telle façon que Cervières se trouve être vraiment le noeud vital de toute la région.

C'est ce qu'avaient déjà  compris les Celtes, premiers habitants du pays; ils avaient multiplié là  les pierres branlantes, les cachettes mystérieuses et les sanctuaires souterrains. Les Gaulois, plus tard, y avaient, à  grand peine et grand travail, construit une forteresse de terre, de pierre et de troncs d'arbres. Les Romains y avaient posté un camp et ménagé tout autour des voies dont nous retrouvons aujourd'hui encore les restes imposants..."

Sur la route qui relie Noirétable à  Cervières, une petite pancarte pointe vers l'intérieur de la forêt. Elle indique, à  une portée de flèche, la présence des rochers de la Baronnie, dont l'une de ces pierres branlantes qu'évoque Strowski et qui ont toujours excité l'imagination. Trois ans avant le roman de Strowski, A. Compigne avait produit une Histoire documentaire du pays de Noirétable. Dans un chapitre consacré aux "sanctuaires celtiques", il évoque les nombreuses cuvettes de "l'autel de la Baronnie" comme étant destinées aux "ablutions des druidesses avant le sacrifice et à  celles des ovates après la cérémonie". Toujours d'après lui, d'autres cupules servaient à  recueillir l'eau de pluie, à  faire macérer l'hysope et la verveine, et d'autres encore à  recueillir le sang des victimes.


"Et des souvenirs hantent ces forêts qui furent aux âges celtiques la retraite mystérieuse des druides. Ailleurs, dans la fraîcheur odorante, on rêverait de Mélusine. Ici, on pense, malgré soi, à  Adamas, et l'esprit le ressuscite, drapé de blanc auprès d'un de ces mégalithes  qu'on rencontre à  chaque pas..." (Compigne)

Sur le grand chemin de Lyon à  Clermont, Cervières a toujours été un site frontière près d' un fossé immuable entre Auvergne et Forez, qui délimita d'abord les territoires celtes avernes et ségusiaves puis les provinces romaines d'Aquitaine et Lyonnaise, ensuite les royaumes wisigoth et burgondes (5e siècle), la Francie et la Lotharingie au traité de Verdun (843). Et aujourd'hui le Puy de Dôme et la Loire, Rhône-Alpes et Auvergne.


La commune compte aujourd'hui à  peine 130 habitants. Les maisons du bourg se serrent autour d'une petite église, dédiée à  Sainte Foy et qui date des XVe et XVIe siècles. Son clocher, presque carré et recouvert de tuiles, n'est pas sans rappelé, avec son clocheton, celles de Provence. La voûte de la nef est supportée par de massifs piliers d'où partent d'élégantes nervures en croisée d'ogives. Deux pietà s y sont conservées. L'une date du XVe siècle. En bois polychrome, elle serait l'oeuvre d'un artisan local. L'autre date du XVIIIe. La décoration moderne de la voûte du choeur représente les quatre évangélistes. Les vitraux, modernes également, représentent notamment les anciens pénitents blancs de Cervières dont la confrérie avait été fondée en 1655.
Un mannequin représentant un de ces pénitents blancs se trouve dans le petit "musée historique". C'est l'une des bonnes surprises de notre visite. Fondé en 1973 par Jacques Barbier et rénové en 2003 par Paul Chatelain et l'Association des amis de Cervières, il occupe une salle au rez de chaussée de la mairie. Il est ouvert gratuitement et "placé sous la bienveillance de chacun". L'espace s'organise autour d'une maquette de Cervières et son château, construit en 1170, connu par la perspective du célèbre Revel et démoli en 1634.

Le visiteur lira sur place la chronique des grands jours de ce château, depuis les guerres entre comtes de Forez et Sires de Beaujeu pour le contrôle du pays.

Cervières devint châtellenie royale quand le Bourbonnais, et donc le Forez, passa aux mains de François Ier. Il eut pour grand capitaine, notamment, Anne d'Urfé, bailli du Forez.


Deux événements, en particulier, retiennent l'attention.

Pendant les guerres de religion, en 1567, soit cinq ans après la prise de Montbrison par le baron des Adrets (Protestant), une bataille opposa non loin de Cervières les troupes protestantes commandées par Poncenat à  celles des catholiques, commandées par le marquis de la Chabre. Ce combat, appelé bataille de Champoly ou des Bataillouses, mit aux prises plus de 8000 soldats et s'acheva sur une victoire catholique.

En 1594, l'année même où Anne d'Urfé, ligueur, se rallie à  la cause d'Henri IV, la place est assiégée en vain par son frère Honoré d'Urfé et le duc de Nemours, chef des ligueurs.


Autrefois, Cervières accueillait deux marchés par semaine et huit foires par an.

Une carte permet de localiser, et d'aller les voir sur place, les bornes de pierre armoriées. Elles  délimitaient notamment les possessions de la famille de la duchesse d'Harcourt (à  partir de 1686).

Une d'entre elles (un moulage semble-t-il) se trouve près de la Maison du Trésor qui abritait autrefois les gabelous. Elle marquait aussi la limite entre provinces rédimées, exemptes de gabelle (impôt sur le sel) et celles qui y étaient astreintes comme le Forez.

Une autre encore, royale celle-là , est en photo dans notre article consacré à  Notre-Dame de l'Hermitage à  Noirétable. Il existerait un guide d'itinéraire autour de ces bornes, disponible à  l'office de tourisme de Noirétable, mais c'est une information que nous n'avons pas vérifiée.

Deux portes subsistent des fortifications qui en comptaient quatre: la porte des Farges et de Bise. La nom de la première rappelle les forges. On accède à  la seconde par la rue du Puy Magnol qui abrite une boutique d'artisanat traditionnel et l'atelier boutique de Sylvie Vissa, santonnière. Celui fait l'objet d'un petit article (Lire). A visiter aussi la Maison des Grenadières, brodeuses au fil d'or, à  propos de laquelle nous préparons un article spécialement dédié dans nos pages "Nous sommes allés".