Thursday, April 02, 2020

Ce château a connu dans son histoire deux drames. Le premier, dont on ne sait pas grand chose, aurait fait de nombreuses victimes. Le second aucune mais a réduit en cendres des merveilles de notre patrimoine.

 

Ce mercredi matin, 27 janvier 1937, jour de marché, le placier du village donne l'alerte. Le château de Sury-le-Comtal est la proie des flammes ! Il est environ 5 heures. Il se rend chez le maire, M. Marchand, puis chez M. Parchy, lieutenant des pompiers suryquois. Alertés par téléphone, ceux de Saint-Etienne arrivent avec une motopompe, mise en service vers 5h50. Elle est installée en bordure de l'étang, dans le parc du château. D'après le reportage du Mémorial (édition du 28 janvier), les propriétaires, Mme veuve Jordan de Sury et son fils adoptif, M. de la Grange, n'étaient pas présents, la première habitant Paris et le second étant en garnison à  Evreux.

 

Vers huit heures, le spectacle est désolant. Malgré les efforts des pompiers, l'incendie, qui aurait pris dans la salle de gymnastique du Cercle catholique, contigue au château, a gagné les toitures et ainsi les plafonds et les grandes salles d'apparat. " En quelques heures, le feu, se propageant sournoisement, a détruit ce qui faisait l'orgueil des Foréziens ", déplorait, catastrophé, l'envoyé spécial du quotidien. Un court-circuit électrique serait à  l'origine de l'incendie. A lire les articles de l'époque, tout a été réduit en cendre: " Voici les chambres de Diane, d'Abraham, de Samson, de Marie de Médicis où gisent, à  l'heure actuelle les tableaux calcinés, des boiseries sculptées, des pierres ornant jadis les monumentales cheminées. Nous n'avons point vu les trois panneaux peints en 1512, ni les crédences célèbres où figuraient quelques unes des scènes de L'astrée... Tout à  l'heure, sous le porche qui conduit à  la terrasse d'honneur, on nous montrait un magnifique tableau de Diane, sauvé on ne sait comment des flammes dévastatrices." La Tribune Républicaine écrit: "il ne restait plus vers sept heures que les murs du château et le rez-de-chaussée de la partie principale, l'aile contigue à  l'église, les communs c'est à  dire la partie où l'on pouvait le plus redouter l'extension du feu, étaient heureusement intacte."

 

Les chambres d'Abraham et Samson

 

En fait, deux chambres en particulier ont été anéanties. La première, dite Chambre d'Abraham, était appelée ainsi en raison d'une peinture qui la décorait. Elle était, d'après Noël Thiollier un "chef-d'oeuvre par l'ordonnance architecturale de sa cheminée, les jolis ornements du plafond, la fine galerie de l'alcôve (au milieu de laquelle était placé le lit, ndlr) et les grandes cariatides placées de chaque côté..." Elle avait été photographiée par Eleuthère Brassart en 1905 et 1906 à  la demande du chanoine Relave, auteur d'un ouvrage historique sur Sury en 1907. Emile Salomon, dans son ouvrage Les Châteaux historiques (manoirs, maisons-fortes, gentilhommières, anciens fiefs) du Forez et des enclaves du Lyonnais, du Beaujolais et du Mâconnais qui ont formé le département de la Loire, donne une description précise de la cheminée. " Deux pilastres ornés de pendentifs en feuillages et raisins y supportent le plus gracieux des manteaux: deux petits génies accostés, dont le corps se prolonge en un rinceau terminé par un fleuron et qui tiennent de la main un cartouche rectangulaire." On ne sait rien de l'autre, dite chambre de Samson, également photographiée par Brassart. Emile Salomon évoque encore plusieurs cheminées en pierre dont une où domine l'ordre dorique et dont le principal attrait réside dans un portrait qu'il nous dit être probablement celui d'Anne de Rostaing, épouse de Jacques de La Veuhe." L'appartement qu'elle décore, précise Salomon, est la seule partie existante du château primitif." Et c'est là  qu'aurait été découverte une peinture murale qui rappelait la Danse du Forez, évoquée plus loin.

 

Cheminée de la chambre d'Abraham (photo Brassart)

Celle de la chambre de Samson

Cheminée avec le portrait d'Anne de Rostaing

 

Les différents propriétaires du château

 

Le château d'origine avait été bâti par les Comtes de Forez, d'où le nom donné à  la cité. Il passa aux mains des ducs de Bourbon au XIVe siècle puis entra dans le domaine royal en 1531. En 1609, le roi Henri IV, qui souhaite augmenter son domaine de Fontainebleau, l'échange avec Gabrielle d'Allonville. Celle-ci le garde peu de temps et le vend à  Jacques de la Veuhe, à  l'origine du château de style classique. En 1625, le château revient à  son beau fils Pierre d'Escoubleau de Sourdis. Il fut marié d'abord à  Antoinette Avaugour de Vertus, dont les armes héraldiques figuraient au fronton de la cheminée de la chambre d'Abraham, permettant de dater la décoration d'avant 1650, l'année de son second mariage, avec Marie de Cremeaux d'Entragues. C'est ce Pierre d'Escoubleau de Sourdis, décédé en 1660, qui commanda un ensemble complet de boiseries sculptées, réalisées à  partir de 1641 par Germain Baudoin, Claude Désiré, "connu" dans notre région pour avoir réalisé la chaire de l'église Notre-Dame à  Saint-Etienne, Pierre Jouvenet, Etienne Rollet et Dimanche Marceau.

 

Les blasons des propriétaires successifs, dans l'ouvrage de Salomon

 

" Hauts et somptueux lambris, plafonds à  compartiments variés à  l'infini, cheminées d'une richesse inouie, surmontées de trumeaux ou guirlandes, rinceaux et figures, donnent à  un panneau central qui est peint un encadrement merveilleux, admirables galeries à  balustres, et au besoin cariatides grandioses: tout concourt à  faire de cette décoration quelque chose d'unique en Forez et peut-être en France, Versailles excepté", écrivait Salomon. En 1791, après divers propriétaires, c'est la famille Jordan de Sury qui en hérita pour longtemps. La rue qui conduit au château porte aujourd'hui leur nom.

 

La Danse de Forez

 

Emile Salomon nous explique que vers 1850 fut découverte une peinture murale. On en trouve le croquis dans la monographie de Brassart. Cette peinture "cessait brusquement et d'une manière irrégulière comme si le quatrième mur se fut écroulé". C'est pourquoi l'on fit de cette pièce le lieu où se déroula le drame passé à  la postérité sous le nom de "Danse du Forez".

 

 

Elle eut lieu le jour de noël de l'année 1239 d'après Etienne de Bourbon, dominicain, prédicateur général décédé en 1261. Il la situe bien à  Sury (Suiriacum Comitale). Le Comte de Forez Gui IV, pour fêter son départ en croisade avait organisé des grandes réjouissances réunissant de nombreux seigneurs et toute la jeunesse du Forez. Le plancher s'effondra pendant le bal, tuant de nombreux convives. L'expression "Danse de Forez" évoque depuis une grande réjouissance suivie d'une grande tristesse.

Guillaume Paradin, dans ses Annales de Bourgogne (1566) évoque aussi cette catastrophe mais la situe en 1313 à  l'époque du comte Jean Ier de Forez, qu'il nomme Gui. La Mure, dans son Histoire des Ducs de Bourbon et Comtes de Forez, au XVIIe siècle, relève l'erreur sur le prénom tout en récitant que " la salle du bal fondit et s'abima tout à  coup sous les pieds de toutes ces nobles personnes qui y dansaient, en sorte que la plupart, tant hommes et femmes y demeurèrent sous les ruines". Cela se serait passé à  Sury au retour de Paris où le comte se croisa avec le roi Philippe le Bel. Nombre d' auteurs, dont Salomon, ont reproduit l'erreur de La Mure.

 

Le château aujourd'hui

 

Propriété privée, il peut néanmoins se visiter avec l'office de Tourisme de Loire-Forez. Du bâtiment dévasté par les flammes, il reste l'enceinte, une porte à  pont-levis avec mâchicoulis et deux imposantes cheminées en pierre, posées là  sous le ciel. Ce sont deux des cheminées dont nous parle Salomon. Un grand parc avec une pièce d'eau fait face à  la cour d'honneur du château. C'était jusqu'au XIXe siècle un jardin à  la française, "le grand pré du Seigneur", bien ordonné, comme on peut le voir sur un plan dans le salon de Sourdis. La vue donne sur les monts du Forez.

 

Entrée du domaine et vestiges des parties détruites

 

Le salon de Sourdis est la première pièce visitée, au rez-de-chaussée, ainsi nommée en raison d'un portrait au dessus d'une cheminée. Le cardinal de Sourdis fut archevêque de Bordeaux. L'intérieur est de style Louis XIII. Elle comporte un plafond à  la française refait. S'y trouvent un beau cabinet en bois de poirier sculpté de scènes représentant L'Astrée d'Urfé, des fauteuils Napoléon III, le portrait d'un Jordan de Sury, ancien maire de la commune. Cette pièce est contiguë au grand salon d'été, avec son parquet Versailles et son plafond à  compartiments richement décoré. Un grand médaillon ovale, peint, est encadré d'une guirlande de raisins et feuilles de vigne et de guirlandes de chêne. On découvre dans les angles des figures de satyre. La 3e pièce est un petit salon. On remarque au passage, parmi les nombreux anciens livres, un ouvrage du Forézien Léon de Poncins, Les forces secrètes de la Révolution, et une gravure représentant Praire-Royet, maire de Saint-Etienne fusillé en 1793, lors de l'insurrection fédéraliste, dans la plaine des Brotteaux (Lyon). Ensuite, c'est la grande bibliothèque, de style Empire, où sont sculptées des allégories des saisons, excepté l'hiver, et du théâtre.

 

La salle à  manger est dominée par un plafond à  voûte. Nous serions ici sous l'une des premières tours primitives du château. A l'entrée, des fresques, du XVIIe semble-t-il, ont été mises à  jour. Cette salle se distingue par sa décoration en trompe-l'oeil et une trentaine de panneaux rectangulaires, peints au XIXe, pour certains, de représentations de paysages foréziens: le pic de Montverdun (dans un médaillon), le château de Marcilly, le pont du diable à  Saint-Marcellin, le pic de Saint-Romain le Puy, etc. Derrière une porte se trouve une fontaine du XVIIIe siècle en marbre gris et blanc. Elle provient sans doute de la cour du château. Au dessus de la cheminée: une représentation de Diane au bain. C'est une copie d'une toile se trouvant dans la chambre dite de Diane. Deux anges l'entourent soulevant la couronne du marquisat. Sury est devenu marquisat en 1623.

 

On monte à  l'étage en empruntant un escalier en colimaçon. On remarque à  l'entrée d'un vestibule une ancienne horloge avec une seule aiguille, marquant les heures. Dans un vaisselier, des assiettes portent le blason des Jordan de Sury (figurant notamment un jars et deux étoiles) et la devise " in veritate virtus". Nous voici ensuite dans la chambre de Diane dont les boiseries ont été restaurées par Fancelli, intervenu à  Versailles. La balustrade derrière laquelle se trouve le lit porte les initiales entrelacées de Pierre d'Escoubleau et sa seconde épouse Marie de Cremeaux d'Entragues. La chambre rouge enfin, ou Marie Médicis, à  cause du portrait dominant la cheminée, est un bel ensemble de décoration de style Louis XIII. Des visages d'anges, têtes de satyre, bustes de femmes et éléments végétaux sont sculptés sur la cheminée. Au plafond: des coquilles Renaissance. A noter à  l'entrée de cette pièce, dominant la porte, la sculpture d'une figure féminine. Des serpents s'enroulent autour de ses bras; ce qui rappelle certaines représentations de la civilisation minoenne. La visite se termine par l'étonnant oratoire qui donne sur la nef de l'église, celle-ci étant accolée au château.

 

Photo d'introduction: la chambre de Diane