Thursday, August 06, 2020

" C'est le soir du 23 juin que d'un bout de France à  l'autre bout, je pourrais même dire par toute l'Europe et par l'Asie, se célèbre la fête du solstice d'été, la fête du soleil, la Saint-Jean.

 Dans nos villages, les enfants vont par groupes frapper à  toutes les portes et demander le bois, la paille et les fagots nécessaires pour le feu de la soirée. Lorsque la nuit est venue, paille, bûches et fagots s'empilent autour d'une grande perche fichée en terre sur le lieu le plus éminent de la région et le vieillard le plus avancé en âge vient y mettre le feu. A peine les fagots commencent-ils à  se pétiller et à  se tordre que tous les assistants, jeunes et vieux, femmes et hommes se prennent la main et s'agitent en capricieuse farandole autour du grand bûcher. Les jeunes filles surtout y mettent de l'entrain, car ne croient-elles pas qu'en dansant ainsi neuf fois autour du feu, elles se marieront infailliblement dans l'année ? De temps en temps, la troupe joyeuse s'arrête pour reprendre haleine et agiter au moyen de longues gaules le brasier nocturne et en faire sortir de longues gerbes d'étincelles. Puis les jeunes gens les plus agiles prennent leur élan et passent et repassent à  travers les flammes en feu... "

Cette tradition du fouga existe toujours dans le Forez. Des communes continuent à  en organiser. Des familles aussi. Dans quelle mesure, on ne sait pas vraiment et en tout cas peut-être pas de la manière décrite par l'auteur de ce texte qui date de 1909, publié dans La Revue du traditionnalisme français et étranger. Encore que. En mars 2010, nous avions été contactés à  propos d'une fête dans le pays de Couzan: un ralli ou railli, c'est à  dire un feu de joie, avec des habitants qui allaient sauter par-dessus. On avait tenté en vain de grapiller des photos. Si des fois quelqu'un nous lit...

En tout cas, on en a vu brûler quelques-uns. C'était chez nous pour Mardi Gras, aux confins des communes de Saint-Marcellin et Périgneux, dans un pré face aux forêts. Deux temps en effet donnent vraiment l'occasion d'enflammer des bûchers: Mardi Gras et la Saint-Jean. Pour nous gamins, c'était surtout l'occasion de faire péter des "mammouths" (des gros pétards) et tirer des petits feux d'artifice. Et d'aller ensuite braconner des bières qu'on avait vite fait de distinguer des panachés, tandis que le pote de l'oncle, DJ à  ses heures, passait sa musique: Comanchero, comanchero...

Solstice d'été, fin de l'année scolaire et veille des vacances. Depuis trente ans les flammes de la Saint-Jean s'élèvent dans le ciel du quartier du Pontet à  Riorges et des milliers de personnes se rassemblent pour danser à  la lumière du feu. Les enfants des années 80 qui ont si souvent admiré le spectacle reviennent avec leur enfants. L'histoire continue. Merci au Club des Riopontins pour ces belles photos.

 

La Saint-Jean

Elle est fêtée le 24 juin, jour de la nativité du Précurseur, Saint Jean-Baptiste. Prajoux notait que la tradition des fougas de la Saint-Jean était encore, à  son époque, très vivace dans les environs de Pélussin, Chalmazel et Saint-Héand. A Boën, la population se rendait au hameau de la Bouterresse pour y allumer des feux. A Périgneux, où la fête patronale se célébrait aussi à  cette date, des rixes eurent lieu dans les dernières années du XVIIIe siècle entre de jeunes gens de Périgneux et leurs voisins de Saint-Marcellin.

La légende des " courre à  miau" est célèbre. Elle a été racontée par James Condamin dans son Histoire de Saint-Chamond. De cette tradition proviendrait le nom de "couramiauds" donné aux habitants de la cité du Gier. Pour la Saint-Jean, les chanoines allumaient un grand feu, au centre duquel s'élevait un arbre auquel on accrochait un chat vivant, destiné à  symboliser le diable. " Le pauvre animal était-il brûlé, c'était l'image de la purification du péché par le feu. Parvenait-il au contraire à  s'échapper, on concluait à  l'expulsion du démon du corps humain. Dans l'une et l'autre hypothèse, le symbole était satisfaisant ; toutefois, la fête avait beaucoup plus d'animation dans le second cas de figure. En effet, courir après l'animal affolé et s'efforcer de le rattraper, causait à  nos ancêtres un véritable plaisir." (site internet de la Ville de Saint-Chamond).

Les Brandons

Mardi Gras a lieu la veille du mercredi des Cendres, lequel marque le commencement du carême dans la tradition catholique, c'est à  dire la période qui mène à  Pâques.

Mardi Gras, c'est donc la fin du temps de carnaval, débuté à  l'Epiphanie (6 janvier). Il fut un temps même, où il commençait à  la Saint-Martin, le 11 novembre. Sous l'ancien régime, on parlait aussi du dimanche des Brandons, c'est à  dire le premier dimanche du carême. C'est ce jour-là , nommé aussi dimanche de la quadragésime, et non à  mardi Gras, qu'on donnait libre cours à  des mascarades et qu'on allumait des feux. Le nom de "brandons" viendrait des tisons ou brandons enflammés qui étaient emportés dans les demeures lorsque le feu s'éteignait, ou des torches de paille qui servaient à  allumer le bûcher.

En 1930, la revue La Région Illustrée a publié un large extrait d'un article datant d' un siècle plus tôt, publié dans la Revue du Lyonnais, concernant les caramentrants à Saint-Chamond. Là, la coutume, le jour du Mardi Gras, voulait que des enfants et des personnes d'un certain âge aillent d'une habitation à l'autre pour collecter des morceaux de charbon. Une fois la quête finie, on élevait dans les rues des caramentrants en forme de pyramides noires dont la hauteur variable témoignait des largesses du quartier. Ils étaient enflammés la nuit tombée par un ancien du quartier « au bruit de mille cris des fanfares et des farandoles ». « Dans cet amas de personnes et de choses en désordre, des pélerins, des pénitents, pieds nus en simulant la Passion, circulent dans la ville, en confrérie, en procession, munis de torches semblables à celles qui brûlèrent les autels de Priam ». Certains de ces caramentrants étaient ornés de rubans. Ceux-là étaient élevés par de jeunes personnes s'étant mariées dans l'année. La tradition voulait que le patriarche de la rue ou du quartier se rende en habit de fête au domicile conjugal pour y déposer une pierre, pierre angulaire du caramentrant, que les jeunes époux devaient porter ensuite avec le charbon et le bois pour élever le caramentrant. L'élu du quartier conduisait ensuite la mariée en habits de noces vers le caramentrant qu'elle enflammait et autour duquel s'enchainaient danses et rondes. Et les vieilles gens y allaient de leurs commentaires sur la marche des flammes, livrant leurs pronostics : ce sera un garçon, non, une fille, etc. Et le vin coulait...

Que représente la fête des Brandons ? " Elle est évidemment les restes d'un ancien culte solaire, écrivait le docteur Pommerol. Elle tombe dans le mois équinoxial de mars et se célèbre en l'honneur du retour du soleil qui va commencer son oeuvre de réchauffement et de régénération (...). On fait des sauts à  travers le feu dans l'intention de se purifier..."

La célèbre eau-forte de Trouilleux montrant caramontran place Marquise (Boivin)

L'abbé Prajoux, à  la même époque, dépeint une scène un peu romantique. Au soir de ce jour, sur un signal donné, les paysans accouraient de toutes parts avec des brandes flambantes et les jetaient sur le Figot qui formait bientôt un immense brasier. Ailleurs, l'honneur d'allumer le bûcher était réservé au seigneur et, en son absence, au curé ou à  un notable de la paroisse, qui imitaient à  leur insu un rite hérité des druides. A Charlieu, ce droit appartenait au prieur des Bénédictins. A Montbrison, ce droit était exercé par la capitaine châtelain. Le soir venu, il montait au sommet de la plus haute tour d'où l'on dominait toute la plaine, et il jetait de là  un brandon enflammé sur un bûcher préparé au pied de la tour. Au même instant, sur tous les points de la plaine et de la montagne, s'élevaient d'innombrables feux..."

Il raconte aussi cette histoire. Nous sommes à  Régny dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Les garçons ont pris l'habitude, chaque Mardi Gras, de s'assembler au son du tambour et d'aller couper du bois en quantité, qu'ils empilent dans une grande charrette. Le dimanche qui suit, ils exigent que tous les hommes mariés dans l'année s'attellent au tombereau. Le convoi rejoint la ville au son du tambour. Ce n'est pas sans danger car il arrive toujours à  la sortie de vêpres, quand il y a beaucoup de monde dans les rues. Et celles-ci sont en pente. Il arrive que la charrette verse ou qu'elle est entraînée par la pente. Sur la petite place Notre-Dame, les garçons empilent ensuite les fagots pour former une grande pyramide, appelée ici fougan. Ils ajoutent de la paille, dansent autour et boivent jusqu'à  la nuit. Enfin, ils l'enflamment et les habitants n'ont plus qu'à  prier pour que le brasier ne consume pas tout le quartier. C'est tellement vrai qu'en 1778, toujours d'après l'abbé Prajoux, le Parlement de Paris rendit un arrêt défendant, sous peine de punition corporelle, de s'attrouper le Mardi Gras et le dimanche suivant, de faire une pyramide de bois et de paille et d'exercer toute menace ou violence envers quiconque aurait précédemment refuser de traîner la charrette. Car ceux qui désertaient la ville à  cette période étaient bien vite saisis puis conduits place Notre-Dame et ligotés. Chacun tirait alors un sceau d'eau du puits pour lui jeter sur la tête. Après quoi, le récalcitrant était conduit au cabaret et contraint de boire avec eux.

Le mot "Caramontran" (ou "Caramentrant") est proche de celui de "Carmentran". Sauf qu'en Provence, ce terme désigne le mannequin qui est brûlé. A Saint-Etienne, il désigne les feux de joie qui perdurèrent jusqu'au milieu du XIXe siècle. Noter qu'à  Lyon, le personnage grotesque personnifiant le Mardi Gras, appelé "Mâchecroute", était noyé. Ce personnage monstrueux serait à  l'origine de la locution "avoir les yeux plus grands que la panse". Rabelais, qui l'a décrit, explique qu'il "avait les oeils plus grands que le ventre".

Pierre Chapelon a donné cette description de la fête à Saint-Etienne: " Ah ! La charmante farce que la vieille vie gagate en carnaval ! Oh ! les drôles de bouffons et bouffonnes qui la jouaient avec leur esprit sans méchanceté, leur accent fruste et bon enfant, leur verbe sonore et leur entrain du diable ! Le diable, lui, présidait, et réglait les danses: farandoles interminables, et surtout rondes folles autour des "caramontrans" (...) On appelait ainsi, de carème entrant, le mardi gras et plus spécialement les mille feux flamboyants dans les rues, ce soir-là , du Soleil à  Polignais, de l'Heurton à  Montaud, sur le Pré de la Foire et devant la Grand, où la joie devenait débordante et vraiment saturnale. La marmaille confectionnait elle-même ces feux au moyen de charbon quêté de porte en porte. Les jeunes mariés de l'année, dans chaque quartier, les allumaient, c'était de rigueur, et les franchissaient, quand ils le pouvaient. On entend d'ici les éclats de bons rire de la jeunesse farceuse et turbulente. Ces feux incendiaient son corps, faisaient déborder son esprit et lui dilataient la rate.

 

Fusains de Chapelon

Et fantastique était pour la nuit l'embrasement de la ville noire par la chaude flamme de la houille à  profusion répandue. Autour de ces feux ardents, dès la tombée du soir, commençaient les rondes pour les petits et les grands, et les vieux et les jeunes, sur l'air chanté en coeur des "brands", les vieilles chansons du terroir, chansons dansées. De tous ces brands, le plus populaire était "La Merluroun". On le chantait sans répit, et le Stéphanois pur sang le chante encore, parce que sa mélodie sauvage et burlesque n'a pas sa pareille pour enlever de terre le danseur, lui soulever le corps et griser, et parce que sa poésie patoise, elle-même pleine de feu, exprime l'humour du peuple dans toute son ardeur et sa naiveté finaude.

De la " Merluron", voici la première de ces vingt strophes:

 

Avec ce chant carnavalesque alternait cet autre en quatre couplets et qui n'emballait pas moins les danseurs. Les enragés même le préféraient. Tel est le premier:

 

Le sujet de ces chansons aurait, certains auteurs l'affirment, parfaitement existé, sous le nom de "mère Luron", gargotière à  la Grenette, et l'enfer du père Luron. Ha ! Merluron lurette, Ha ! Merluron lura. On criait les Ha ! à  pleins poumons. Et les rondes continuaient, faisant claquer les sabots sur le sol des rues pavées à  l'arabe et pleines de trous. Les pans d'habit et les cotillons s'élevaient au vent tournant, les coiffes se gonflaient comme des montgolfières par l'air chaud, et les mentonnières s'envolaient en flammèches. Tous les yeux brillaient, tous les teints se coloraient, et l'ardeur allaient en croissant jusqu'à  son paroxysme et jusqu'à  minuit. A minuit, finis les brands. Les rondes s'arrêtaient net, car le mercredi des Cendres, brusquement s'annonçait au son de la grosse cloche de Notre-Dame, selon l'usage. Le carême entrait pour de bon."

Louis Favre apporte des précisions: "Le caramontran se construisait méthodiquement. Quand chacun avait contribué à  fournir le combustible, contre des perches croisées et dressées au sommet s'élevait d'abord comme un mur bas de pierre et de moellons entre lesquels un trou carré était ménagé comme une porte de four. Puis s'entassait le charbon, par quintaux, tant qu'il s'en était trouvé. Presque chaque rue avait son brasier, qui brûlait en maints endroits jusqu'au dimanche des Brandons."

La fumée monte, noire et épaisse, et déjà  les rondes commencent. " Déjà  les rues s'emplissent de familles descendues en ville des hauts quartiers et qui, graves encore, reprennent en choeur de vieux refrains... ne serait-ce pas là -bas le grand Thévenon lui-même, tambour de la ville dont Jules Janin nous trace quelque part le portrait sur ses lointains souvenirs d'enfant, qui précède une chevauchée de masques ? Voici des paysans en foule, veste rouge et culotte courte, de lourds sabots aux pieds et coiffés du chapeau large d'où tombent des noeuds de rubans tombant jusqu'à  terre. C'est le travestissement préféré et qui, à  chaque carnaval, s'annoncera en tête des réclames de loueurs de costumes sur les vieilles gazettes. Ils portent aussi, de tradition, une énorme montre de fer blanc et une vaste tabatière; et de leurs poches sortent de monstrueuses pommes de terre qu'ils offrent avec le gros sel de leur lazzis... Ce sont tout près des costumes bizarrement improvisés et aussi bigarrés que le manteau du légendaire mendiant gagat Bénéton... Les interpellations se croisent: "Cola, cola, paysan ! Cola, cola, drillot !"

Un jour de Mardi Gras, en 1835, raconte encore Favre, on vit apparaître sur la Place Royale (du Peuple aujourd'hui) "Patassoun", (Linossier, un célèbre chansonnier patoisant) monté sur une étrange bête à  pelage... vert, à  jambes bleues, avec un masque humain et coiffé d'un casque de pompier. Linossier était mirifiquement costumé en général anglais, le visage peint en noir, avec une gigantesque paire de tenailles en sautoir. "Du haut de ce coursier apocalyptique, il présentait à  la foule ahurie, dans le boniment le plus burlesque, un remède pour tous les maux et arrosait les badauds d'eau de Cologne".

Le flacon vide, il en sortit un autre et aspergea la foule d'un liquide à  l'odeur nauséabonde, avant de prendre la fuite.

 

 

 

Sources:

La fête des Brandons et le dieu gaulois Grannus. In: Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, F. Pommerol (1901).

Moeurs et coutumes foréziennes, Les Brandons en Lyonnais, Forez, Beaujolais, J. Prajoux, 1909

Saint-Etienne Pittoresque, Pierre Chapelon, 1924

Les Fêtes populaires en Forez, Prajoux, 1907

L'Illustration Moderne, années 1890