Wednesday, July 15, 2020
"Néronde vieux village" indique sobrement le panneau lorsqu'on arrive par la route de Balbigny. Certains habitants en revanche n'ont pas craint d'élever Néronde au rang de « petit Pérouges ». Entre le panneau un peu réducteur et la formule facile, le promeneur qui suivra ses ruelles étroites pourra constater par lui-même l'intérêt des vestiges de ce vénérable village.
 
Dominant la plaine, Néronde, 447 habitants et chef-lieu de canton entre Beaujolais et Forez, se tasse sur une crète des Montagnes du Matin. Certains auteurs ont vu dans l'origine de son nom une allusion à  Néron, Empereur de Rome dont une des légions aurait établi son camp dans les proches environs. En 984 pourtant, c'est le nom « Nigra Unda » qui apparaît pour la première fois, remplacé au XIIème siècle par Neironda. « Nigra » pour noire, « Unda » pour ondes, une allusions aux eaux noires de la petite rivière Chevevoux qui coule depuis le village voisin de Bussières.
.
.
Galinière de la chapelle Notre-Dame; le mot a la même origine que gallinacés. Parce que les femmes aimaient à  y "piailler" après les offices religieux...
.
.
Le cippe du bénitier et son inscription romaine
.
Nerondecippe.jpg

L'histoire de Néronde commence plus haut encore, vers la chapelle qui le domine et autour de laquelle s'était constitué le noyau initial avant que la construction d'un château en contrebas inaugure le bourg actuel. La chapelle, dédiée à  la Nativité de Notre-Dame se trouve dans le cimetière. A deux pas de son entrée, près d'une maison, une croix du XVIème porte un saint Christophe sur son fût, facilement reconnaissable à  son baton de pèlerin et à  la masse informe qu'il porte sur l'épaule et qu'on devine être l'enfant-Roi. Saint Christophe, protecteur des voyageurs est le saint patron de la paroisse qui est située sur une antique voie romaine reliant l'Auvergne au Lyonnais. Un peu plus loin, la vue sur la plaine est superbe. On distingue bien l'éperon du Mont d'Uzore, les petites vallées, les étendues vertes ; pour reprendre les mots de Théodore Ogier "
tout cet ensemble plait à  l'âme et lui procure un ineffable plaisir. "


En compagnie de Mr Dauphin, nous entrons dans le cimetière. La chapelle est attestée au Xème siècle et sans doute bien plus ancienne encore. Au XIIème, un clocher-mur lui fut ajouté et elle fut encore agrandie au XIVème siècle. Le 15 août 1309, c'est le comte de Forez en personne, qui vint l'inaugurer solennellement, comme l'atteste une inscription en latin dans le choeur : ano D(omi)ni M, CCC, NO, DIE ASSUMPTIONNIS B(EA) TO FUIT CALEBRATU IN HOC CHORO... De nos jours encore un office y est célébré lors de l'Assomption. La chapelle comporte une galinière, ce qui est déjà  en soi une rareté mais celle-ci abrite en plus une Pieta du XVIème. En regardant la Vierge attentivement, vous remarquerez une différence de couleur entre la tête et le reste du corps. Une brisure indique que la statue fut mutilée, probablement pendant la Révolution. Et la tête fut retrouvée en 1925, encastrée dans le mur d'une maison du village ! Une autre petite statue, réalisée par Mr Chassin, le potier du village, commémore les travaux de restauration qu'ont effectué il y a quelques années les " Amis de Néronde " et de jeunes Belges.
.
.
Entrée des morts, mur extérieur de la chapelle
Nerondevierge.jpg
.
 
La chapelle a succédé à  un lieu de culte antique comme en témoigne encore le cippe romain sur lequel repose le bénitier roman. L'inscription de la colonne indique : DIIS MANIBUS ET MEMORIA AETERNA TITIUS MESSALA VIVO SIBI PONENDUM CURAVIT ce qui signifie « Aux Dieux mânes et à  la mémoire éternelle, Titius Messala de son vivant s'est fait élever son tombeau. » Sous nos pieds, deux pierres tombales se confondent avec le sol. Celle de Benoît-Narcisse Mondon, premier maire du village pendant la Révolution et celle de Guichard Coton, décédé le 11 novembre 1590. Ce seigneur de Chenevoux fut le père du célèbre Pierre Coton dont nous reparlerons plus loin.

La chapelle était aussi réputée pour son saint Christophe sculpté dans le bois par Denis Foyatier, artiste né à  Bussières auquel Orléans doit sa statue de Jeanne d'Arc et Feurs celle du colonel Combe. Son saint Christophe, sculpté quand il avait 17 ans, classé monument historique, fut dérobé en 1999 ; une grande année pour les chiens qui en quelques semaines dérobèrent également une statue de Notre Dame de Chalain en bois polychrome (XVIème siècle) et une statue de la Vierge à  Unias. A Néronde, l'emplacement destiné au saint Patron de la paroisse reste vide et attend un miracle. Quant à  la statue de Notre Dame de Néronde, Vierge noire à  l'enfant du XIVème siècle en bois de tilleul (« donnée par Saint Louis » dit-on comme c'est souvent le cas avec les Vierges noires) elle n'est plus dans son sanctuaire. Elle serait en sécurité quelque part au village...
.
.
.
Et nous voici dans le choeur, magnifique et baroque. Le retable au dessus de l'autel nous montre Dieu le Père entouré d'anges colorés, de fruits de la terre en cornes d'abondance et de colonnes dorées aux lierres joyeux. Au centre, une grande statue de la Vierge en bois polychrome doré datant du XVIIIème siècle. La voûte, où dominent les tons bleu ciel et blancs montre une frénésie de volutes, de rinceaux et de feuillages entourant le Christ et la Vierge dans la joie et l'infini. De chaque côté du retable, encore deux superbes statues s'offrent au regard : un saint Roch daté de 1617 qui accueille les pèlerins avec un geste de confiance et un saint Blaise avec sa coiffe d'évêque, daté de 1629, patron des agriculteurs et des tisseurs, qui invite le visiteur à  tourner les yeux vers le tabernacle. Le spectacle est aussi sur les murs où dominent les teintes ocres. De part et d'autre de l'autel, deux fresques du XIVème siècle illustrent une crucifixion et une Vierge à  l'enfant.
.
.
La construction au XIème siècle d'un château fort à  l'emplacement de la mairie actuelle donne naissance au Néronde que nous connaissons. Le blason moderne de la petite cité relate en partie sa longue histoire. On y voit le Dauphin d'or du Forez, trois navettes, une grappe de raisin et le blason de la famille Coton.

- Le village, par sa position frontière entre les possessions des sires de Beaujeu et celles de leurs ennemis les sires de Forez devint châtellenie comtale en 1222 quand le lieu passa aux mains des Forez. Plus tard, quand la région fut annexée au Royaume de France, elle devint châtellenie royale, avec un juge châtelain, un lieutenant assesseur, un procureur du roi et un greffier. A l'ère républicaine, Néronde fut désigné comme chef-lieu de canton, devant Balbigny pourtant bien plus peuplé !
.
.
Ancien atelier de tissage nérondois
.
- La navette est l'outil du tisseur. Rappelons que nous sommes ici dans les Montagnes du matin, terres de prédilection pour les « travailleurs de la soie », à  deux pas de Bussières et de son musée du tissage. L'activité textile fut introduite à  Néronde au XVIIIème siècle par le curé Desvernays. Ainsi Néronde comptait en 1856, 200 métiers à  tisser la mousseline avant leur reconversion au travail de la soie. Deux usines importantes ont fermé leurs portes au début des années 60, laissant la place à  un petit tissage artisanal qui a depuis rendu l'âme. Il ne reste plus de cette longue histoire à  Néronde, que trois navettes sur un blason et quelques sheds caractéristiques sur certains toits.

- La grappe de raisin rappelle l'importance qu'occupait la culture de la vigne autrefois. Elle fut depuis le XIIème siècle la première source de revenus des habitants. Myriam Vial dans Néronde au XVIIIème siècle (1700-1788) nous indique qu'entre 1745 et 1755, 9O actes de baptêmes indiquent pour le père la profession de vigneron. A la fin du XVIIIème, le village comptait 45 vignerons. La culture de la vigne explique que Saint Vincent soit très présent dans la statuaire et le vitrail nérondois, que ce soit à  la chapelle Notre-Dame ou dans l'église du bourg, mais aussi à  travers la ruelle du cuvage où Claude Vignon présente au visiteur quelques outils d'antan.
.
.
Le Père Coton et le roi Henri IV, peinture de René Berchoud
.
- Enfin le blason d'argent et d'azur (blanc et bleu) est celui de la famille Coton. Son plus célèbre représentant fut le père Pierre Coton, né à  Néronde en 1564, confesseur du vert-galant Henri IV puis précepteur de Louis XIII. Le Père Coton est à  l'origine du célèbre « Jarnicoton » c'est à  dire « Je renie Coton », le juron préféré d'Henri IV que l'homme d'Eglise parvint à  lui imposer au lieu de « Jarnidieu » (« Je renie Dieu »). Le Père Coton donna à  sa ville natale une pluie de bienfaits, notamment la foire de septembre et l'enrichissement de la chapelle. C'est aussi le Père Coton qui fut à  l'origine de la fondation du collège de Roanne en 1609. Sa dépouille repose dans la chapelle du collège. Pour la petite histoire, une de ses nièces fut la grand-mère d'un autre Jésuite célèbre : le Père François de la Chaize d'Aix, qui a donné son nom au célèbre cimetière parisien.
.
.
La Tour Carrée, la Tour des Oeufs et la Tour Coton
.
.
La place du Pilori et la " porte du Gort "
.
Le blason de Néronde est couronné d'un rempart et de trois tours. La cité s'enferma dans des fortifications au cours du XIVème siècle et figure parmi les cités « croquées » par Guillaume Revel. Trois tours justement témoignent encore de cette époque: la Tour Coton, la Tour des oeufs et la Tour carrée. Parmi les vestiges les plus remarquables se distingue surtout la porte ogivale du XIVème, dite « porte du Gort », superbement mise en valeur.
.
.
A son entrée, sur la minuscule place du Pilori, l'instrument du supplice a été remplacé par un grand calvaire. C'est ici que se tint le marché jusqu'en 1914. A gauche de la Croix, la rue des oeufs rejoint dans sa descente la rue traine-cul. En sens inverse, elle mène vers la chapelle puis suivant le tracé de l'antique voie romaine continue jusque vers Violay et Tarare.
.
.
Rue de l'ancienne cure: maison à  encorbellement et à  colombages
.
La maison forte de « la Ferrière » est au centre du village, en face du monument aux morts de 14-18. Elle porte encore à  son fronton le blason de la famille de Talaru, également connue à  Chalmazel et à  Saint-Marcel-de-Félines. Le regretté René Berchoud dans le petit livret Images de Néronde nous apprend qu'une Charlotte de Clercy avant la Révolution aimait à  y donner des fêtes qui valurent à  cette demeure le surnom de « l' Enfer ». Cette dame fut la maîtresse de l'abbé Terray, originaire de Boen-sur-Lignon, contrôleur général des finances de 1769 à  1774.
.
.
" La Ferrière "
.
.
L'église neuve et le porche de l'ancienne église romane
.
A deux pas se trouve l'église nouvelle, en pierre de Volvic noire qui remplaça en 1867 l'ancienne église paroissiale romane. C'est un édifice néogothique construit par un architecte de Roanne et dont l'intérieur recèle quelques curiosités intéressantes. Les vitraux, offerts par différents corps de métiers ou particuliers, témoignent de la piété d'antan.
.
.
NerondeFB.jpg
On y trouve aussi des fonds baptismaux en bois du XVIIème siècle. Enserrant le choeur, deux chapelles : une est dédiée à  Saint Joseph dont la statue est encadrée par celles de saint Vincent et saint Christophe, l'autre, « féminine » mérite une attention particulière. Elle est dédiée à  la Vierge dont la statue est entourée de celles de sainte Catherine (identifiable à  la roue dentée, instrument de son supplice) et de sainte Philomène (ancre de marine). Elles dominent une mise au tombeau sculptée. Sur chaque mur latéral, six saintes femmes, en pied, sont sculptées en relief. Elles avancent l'une derrière l'autre, tournées vers la Vierge et le Christ, portant chacune l'attribut qui les identifie. A gauche sont représentées des saintes de la tradition catholique : Agnès, Agathe, Cécile, Geneviève, Germaine et Blandine. A droite, nous voyons des figures de l'Ancien Testament : Eve, Rebecca, Rachel, Audite (?) et Esther. Il y a aussi Marie (soeur de Moise ?).
 
.
Sainte Agathe apporte la justification de sa foi (la légende dorée raconte qu'elle fut mutilée et eut les seins tranchés) et sainte Cécile, Patronne des musiciens.
.
.
Notre visite de Néronde s'achève par un petit tour en dehors du village vers la Tour Mondon. En fait de tour, il s'agit d'un pigeonnier élevé par la famille Mondon au début du XIXème siècle.
.
.
.
"Naturellement, c'est très foyer, très berceau. On ne la quitte pas volontiers, la tradition y pousse les racines profondes." Monseigneur Lavallée, originaire de Néronde