Monday, October 26, 2020
Ces quelques notes furent remises par Pierre Gauthier peu de temps avant sa mort à  la Chambre syndicale du Cycle.

" Notre père avait un petit atelier de serrurerie et constructions mécaniques. Il nous apprit, dès notre jeune âge, à  travailler à  ses côtés, et le soir, en venant de l'école, nous apprenions les premiers principes du métier de mécanicien...
A treize ans, je rentrai comme limeur à  la Manufacture: c'était en 1872. En 1875, mon frère et moi, commencions à  travailler chez notre père, j'avais alors dix-sept ans, et mon frère dix-neuf. Nous achetions deux roues en bois, provenant d'un ancien bicycle, construit avant la guerre de 1870, et parvenions à  construire un engin ressemblant à  un vélocipède. C'est sur cet appareil que nous nous initiâmes, avec plusieurs amis, aux beauté du cyclisme primitif. Et je vous prie de croire que c'était un drôle de sport !
Pierre Gauthier
La rue des Frères Gauthier se trouve aux abords du stade Geoffroy Guichard
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 Au bout de quelques temps, nous étant perfectionnés dans notre métier de mécaniciens, nous construisîmes, mon frère et moi, chacun un bicycle, tout en fer, depuis les roues jusqu'au corps. La roue avant mesurait 1 mètre 20 et la roue arrière 0 mètre 50. Nous ne pouvions alors avec nos moyens acheter du caoutchouc. Nous roulions donc sur la jante de fer. L'équilibre n'était pas facile, surtout sur les pavés ! Et lorsque la route était un peu mouillée, il était presqu' impossible de faire cent mètres sans ramasser une " pelle ". Nous arrivions quand même à  faire des sorties de 25 à  30 km avec nos engins, mais nous étions rompus de fatigue en rentrant.

Le premier vélo stéphanois, 1886, au Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Etienne
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 Puis ce fut pour moi le service militaire. Pendant les heures de loisir, je construisis un grand bicycle dont la roue avant mesurait 1 mètre 35, et la roue arrière 0 mètre 50, mais cette fois les jantes étaient garnies d'un caoutchouc de 22 mm. Pour le corps du bicycle et la fourche, nous avions employé un tube à  gaz: ce doit être le premier essai du tube dans la construction du cycle à  Saint-Etienne. Bien entendu nous faisions tous nos essais après notre journée normale de travail, c'est à  dire après sept heures du soir. Il fallait être jeune et avoir la foi ! L'année 1884 vit la création d'une société que nous fondâmes avec quelques amis: le "Club des Cyclistes stéphanois". M. Chorel en était président; M. de Vivie, secrétaire. Cette société compta parmi ses membres des coureurs qui eurent leur heure de célébrité et qui soutinrent dignement les couleurs stéphanoises; les trois frères Jourjon, dont deux moururent victimes d'accidents de vélos, Gibert, Vallat, Jouanard, Stoki, Pélissier, Sarpe, Dumoulin. Tous ces champions furent de mes élèves. 

Paul de Vivie dit Vélocio, apôtre du cyclotourisme
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 C'est en 1886 que Duncan, coureur anglais de la maison Rudge, vint en France avec la première bicyclette qu'il avait pour mission de présenter aux Sociétés vélocipédiques de France. Avisés de son arrivée prochaine à  Saint-Etienne, nous décidâmes d'aller l'attendre. Je fis un petit parcours sur cet engin nouveau, en relevai les principes essentiels, et trois semaines après, la première bicyclette stéphanoise était construite !
 
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La possession de cette machine me permit de faire de grands voyages pour l'époque: Saint Etienne Chambéry et retour, soit environ 260 kilomètres. Etape que nous avons faite en douze heures avec M. de Vivie. L'année suivante, dans une course organisée au Rond-Point, notre engin prit facilement un demi-tour d'avance. La mode était au bicycle et au tricycle, et notre machine n'avait pas encore les faveurs des sportifs d'alors.

En 1887, nous construisîmes deux nouveaux modèles: La Favorite et la Militaire. Le Ministère de la Guerre demandait des vélocipédistes pour faire des essais d'estafettes; on voulait introduire le cyclisme dans l'armée. Les grandes manoeuvres avaient cette année-là  une importance capitale. Je demandai à  faire mes vingt-huit jours par anticipation, et cette faveur me fut accordée. Nous étions huit candidats aux fonctions d'estafette militaire; nous fûmes six reçus, quatre bicycles, un tricycle, et moi avec ma bicyclette. J'arrivai bon premier de l'épreuve qui comportait un parcours de quatre kilomètres. Je fus désigné pour servir d'estafette au général Boulanger (1). J'ai gardé le meilleur souvenir de mon chef de quelques jours qui s'intéressa beaucoup à  ma machine. A la fin des manoeuvres, devant tous les vélocipédistes assemblés, je reçus les compliments officiels du général Boulanger. Il ne tarit pas d'éloges sur ma machine et les services qu'elle avait rendus; et je crois pouvoir dire que dès lors la cause du cyclisme fut gagnée dans l'armée.
 
Et sans doute l'une des premières véritables bicyclettes françaises
poids: 20 kilos
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Le premier résultat fut que tous les camarades qui avaient fait les manoeuvres avec moi, me commandèrent chacun une bicyclette ! Ils avaient reconnu la supériorité de ma machine sur les leurs ! Notre renommée s'étendait et partout nos machines l'emportaient sur les autres systèmes. Nous avions des commandes de la Manufacture Mimard et Blachon, notre outillage dut être augmenté. Les ouvriers compétents n'existaient pas, il fallut en initier à  cette nouvelle industrie.

Pour augmenter notre atelier, nous fîmes appel à  des capitalistes ! Hélas ! ceux qui possédaient de l'argent ne prirent pas notre industrie au sérieux. Personne ne voyait le merveilleux avenir industriel de la bicyclette, et nous perdions notre temps à  essayer de convaincre les incrédules qui riaient de nos travaux au lieu de les encourager. 
 
Atelier de montage des cycles de la Manufacture Française d'Armes et Cycles
(future Manufrance)
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 Gardant la foi malgré tout, nous pûmes continuer notre modeste fabrication. Mais ce fut la gêne constante ! Nous étions condamnés à  végéter, faute de moyens suffisants ! Et d'autres sont venus après nous qui, plus favorisés, se sont engagés résolument dans la voie que nous avions si péniblement tracée. Quelques années après furent créées les usines Dombret aîné, Chavanet, Gros et Pichard, Pégoud, précurseurs de la puissante société Automoto. L'industrie du cycle devient florissante à  Saint-Etienne: nos collègues travaillent avec plus de succès et obtiennent de meilleurs résultats que les nôtres ! Le mauvais sort semble nous poursuivre ! Les pertes d'argent se succèdent. Nous liquidons successivement notre atelier de la "MARIE-BLANCHE" sur l'emplacement actuel des usines CARROT, puis un atelier plus modeste rue Balay, pour demander du travail comme simples compagnons à  nos collègues plus favorisés.

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 Après trente ans de lutte, de travaux et de sacrifices, nous revoici à  l'étau comme à  notre tout jeune âge ! Mais malgré les désillusions les plus amères et nos misères successives, ma plus grande joie a été de voir que notre rôle était connu et apprécié. Grâce aux Vétérans cyclistes stéphanois, grâce au Forez sportif, à  la presse stéphanoise et aux nombreux amis, un peu de popularité sportive est venue éclairer le soir de notre vie de labeur et de luttes.
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Nous avons été vaincus par le sort, mais nous n'en conservons aucune amertume, car nous avons acquis et gardé l'estime de tous les sportifs, et c'est du fond du coeur que nous les remercions de tout ce qu'ils ont fait pour nous."

Pierre Gauthier
 
1- Il s'agit bien du général qui ébranla la IIIe République et qui se donna la mort à  Bruxelles sur la tombe de sa maîtresse en 1891. Les manoeuvres eurent lieu dans la plaine du Forez, aux environs de Feurs sauf erreur.