Monday, April 06, 2020
" La grève des métallurgistes du Chambon-Feugerolles menace, on le sait, d'avoir de graves conséquences. Cette grève aujourd'hui générale naquit d'un différend insignifiant survenu entre M. Besson, fabricant de boulons et l'un de ses ouvriers. Cet ouvrier renvoyé à  cause de la médiocrité de son travail, d'après M. Besson se plaignit au syndicat des métallurgistes. Les camarades cessèrent le travail.

 

Au bout de deux  mois de grève, tous les boulonniers du Chambon se solidarisèrent avec les premiers. Quatre jours après les ouvriers en limes et ceux de la grosse métallurgie suivaient à  leur tour le mouvement. Et aujourd'hui, comme s'il suffisait pas de cette manifestation de solidarité qui fait chômer plus de 4.000 ouvriers, on envisage déjà  l'éventualité d'une grève des métallurgistes de Firminy.


L'usine Besson (ici en construction) où tout a débuté

Les désidérata des ouvriers paraissent modestes au profane qui s'étonne de l'obstination des patrons à  les repousser. C'est que la revendication la plus importante est la reconnaissance du syndicat, revendication qui semble simple au premier abord, mais grosse de conséquences redoutables en cas d'acceptation, affirment certains patrons.

Les choses en sont là . Déjà  des incidents assez violents se sont produits et d'autres plus graves sont à  craindre. Les commerçants, victimes innocentes de ce conflit, se lamentent et dans les deux camps, on paraît résolu à  continuer la lutte."

Les évènements que raconte le journal Forez-Auvergne-Vivarais dans son édition du 1er mars 1910 avaient donc débuté en décembre 1909. De l'ouvrier en question, nous connaissons le nom: Troussieux. Et ce n'était pas le premier a subir les foudres des frères Besson. Ainsi que le relève Jean-Paul Martin dans une maîtrise d'histoire consacré à  ces évènements, d'autres avant lui avaient été renvoyés. Devant le refus de réintégrer l'ouvrier et de se défaire au contraire d'un contremaître réputé pour sa brutalité, la grève fut déclenchée le 22 décembre. Si les premières manifestations furent relativement calmes, les choses s'envenimèrent très vite devant l'obstination des patrons qui refusaient de recevoir les délégués, allant jusqu'à  traiter dans les journaux l'un d'eux, Demeure, de "coupable bandit " .

Le 22 janvier 1910, un café de Firminy tenu par un des ouvriers de l'usine qui prône la reprise est proprement saccagé par les grévistes*. Des gendarmes sont envoyés au Chambon. Certains d'entre eux sont frappés, d'autres insultés en pleine rue. Le 11 février, tous les ouvriers boulonniers du Chambon, au nombre d'un millier dont 250 à  300 femmes, votent  la grève générale.On connaît leur nombre avec précision si on se fie à  l'article de L.G. Gras publié dans L'Année forézienne 1910 et qui reprend les extraits de différents articles du Mémorial de la Loire.


Des boulonneries

Les patrons boulonniers ne veulent toujours rien entendre et deux jours plus tard la grève est effective. " En vain le juge de paix fit appel à  la conciliation " , écrit Gras. "En vain, le maire rappela l'interdiction des attroupements et des manifestations, ordonnée en 1900, lors de la grève des tisseurs, par le Préfet de la Loire, dans toute l'étendue du département, arrêté qui n'a pas été rapporté, mais que l'on applique pas ou que l'on applique trop tard."

C'est le 19 février 1910 que les ouvriers en lime rejoignent le mouvement. Une seule usine de grosse métallurgie  reste alors en activité, celle du maire Claudinon. A la sortie, ses ouvriers sont "encadrés" par les grévistes. Devant la pression, Claudinon ferme l'usine. 4.000 ouvriers sont alors lâchés dans les rues du Chambon qui compte à  l'époque 12 à  13 000 habitants !


Le cortège prend la route de Saint-Etienne

Les grévistes exigent toujours la reconnaissance de leur syndicat mais les pourparlers ne donnent rien. Le 27 février, une colonne de 800 manifestants prend le chemin de Saint-Etienne. Des enfants de grévistes sont confiés à  des familles ouvrières de la grande ville. Au Chambon, la guerre va débuter.

Les manifestation dégénèrent rapidement en batailles de rue. Jets de pierre, coups de feu, charges de gendarmes... "Les blessures aux gendarmes, serviteurs modestes et dévoués de la loi, ne comptent guère. Celles aux "renards" comptent encore moins**, tandis qu'une simple égratignure à  un gréviste appelle sur son auteur les foudres de l'éloquence socialiste" , écrit L.J. Gras qui n'est pas, on l'aura compris, un révolutionnaire. La force publique est renforcée. Début mars, plus de 200 gendarmes et dragons sont présents au Chambon. Ce qui n'empêche pas, le 4 mars, que les vitres de l'usine Claudinon soient caillassées. Deux jours plus tard, un cortège gagne à  nouveau Saint-Etienne au son des chants révolutionnaires, drapeaux rouges au vent. Les craintes de la revue Forez-Auvergne-Vivarais se confirment.


La villa Besson


L'usine du même nom, et ses vitres brisées

Le 9 mars, ce sont les vitres de l'usine Besson qui volent en éclat. A la Mairie, un fonctionnaire de police est blessé. A la date du 10 mars, le syndicat n'est toujours pas reconnu par les patrons. Aussitôt un hangar est incendié. Les émeutiers crèvent les tuyaux des pompiers. Les Besson se réfugient à  Saint-Etienne, laissant leur jolie villa, aussitôt endommagée par l'explosion de deux bombes. De nouveaux renforts arrivent dans l'Ondaine. 1400 hommes de troupe !


Le 14 mars, tentative d'incendie contre une usine de limes. Ce même jour, le maire et le juge de paix sont malmenés place de l'hôtel de ville.Le lendemain, 1500 grévistes viennent à  Saint-Etienne réclamer la libération d'un agitateur. Les pouvoirs publics cèdent. L'homme recouvre la liberté (3). Les manifestations se poursuivent avec leur lot d'incidents. Des coups de révolver sont tirés en pleine rue, écrit Gras, sans préciser d'où viennent les coups de feu. Et la solidarité s'organise: des "soupes populaires" se mettent en place et des commerçants, peut-être pour épargner à  leurs magasins quelques dommages, affichent leur soutien. Une souscription nationale recueille 30 000 francs en quelques jours ...


Les patrons proposent alors l'arbitrage d'Aristide Briand, que les ouvriers repoussent. Pour les plus enragés d'entre eux, Briand, plusieurs fois député socialiste de la Loire (circonscription de Saint-Chamond notamment), Ministre de l'Intérieur au moment des faits, est "le traître". Autrefois plus ou moins proche des idées du syndicalisme révolutionnaire, il est maintenant le "briseur de grèves", celui qui fait venir les soldats au Chambon.

Dans l'ouvrage collectif Cent ans de socialisme dans la Loire, Jean-Michel Steiner cite ce passage d'un discours de Ferdinand Faure, prononcé en 1907 à  Izieux: " M. Briand est un homme à  deux visages. Comme citoyen-avocat, il défendit les ouvriers, tandis que comme ministre, il a rétabli les lois scélérates pour mieux opprimer les ouvriers et fonctionnaires de Paris par des arrestations successives et des révocations. Par l'acceptation d'un département ministériel, M. Briand a perdu non seulement la confiance de la classe ouvrière, mais il faut en plus mener contre lui une campagne à  outrance parce qu'il empêche l'émancipation." " J'espère bien qu'on ne le reverra plus jamais à  Saint-Etienne " , déclarait pour sa part Ernest Lafont en 1910, futur maire de Firminy (1912).


Détail d'une carte postale.
La légende indique "Le colonel Legros quittant les bureaux de l'usine Claudinon."


Celle-ci a pour légende:
"Le général Dupuis venant de visiter les cantonnements de troupes à  l'usine Claudinon"
Vous reconnaîtrez le bâtiment de "La Forge", actuelle salle de spectacle du Chambon
(ancienne usine des Platanes)

D'autres coups de révolver succèdent à  d'autres jets de pierre. Enfin, grévistes et patrons s'accordent sur l'arbitrage de Lefèvre, secrétaire-adjoint de la C.G.T. et de Maître Charrat. Sabatier, ancien bâtonnier de Paris, avait d'abord été approché mais celui-ci déclina l'invitation. Le 1er avril, les deux hommes décident d'un commun accord qu'en cas de différends d'ordre professionnel entre employeurs et salariés, les ouvriers boulonniers nommeraient plusieurs délégués, syndiqués ou non, mais choisis exclusivement parmi le personnel de l'usine concernée, et qu'ils pourraient se faire accompagner d'un ou deux autres délégués pris exclusivement dans la commission technique syndicale de leur spécialité.  Leur nombre ne devrait pas excéder la moitié du nombre des délégués de l'usine. Quant aux patrons, ils ne devaient en aucun cas se prévaloir contre les ouvriers qui avaient fait grève. La sentence est accueillie avec enthousiasme. Ce n'est rien de moins qu'un début reconnaissance du syndicat à  l'intérieur des entreprises. Les patrons ont cédé après plus de trois mois de grèves et d'émeutes (4). Le mot de la fin revient à  L.J. Gras, de la Chambre de commerce: "Cette grève, absolument révolutionnaire, et qui faisait perdre 17 000 francs de salaire par jour, devait avoir pour épilogue l'incendie de la mairie, le soir du 24 avril, jour des élections législatives. "


Les matrus et les grands prennent la pose. Parmi eux, peut-être, Benoît Frachon...

Lors de ces élections, Briand fut élu, cette fois dans la 1ère circonscription  et au premier tour. Dans la seconde (cantons sud-est et sud-ouest de Saint-Etienne), Antoine Durafour fut reconduit devant Soulenc au second tour. Ferdinand Faure dut attendre 1924 pour obtenir un siège à  l"Assemblée. Symbole, aux yeux des anarcho-syndicalistes, d'un pouvoir public tenu en laisse par le patronat (rappelons que Claudinon est maire du Chambon) le bâtiment fut incendié à  la suite d'une séance de dépouillement des bulletins de vote houleuse. La foule empêcha les pompiers d'éteindre l'incendie et plusieurs gendarmes furent blessés par des jets de boulons.


La troupe aussi...


Les incendiaires sont emmenés vers Saint-Etienne.
Dix-sept manifestants furent condamnés à  des peines allant de 10 jours à  un an de prison.

Notes:

* Héritier, Ion, Bonnevialle et Saint-Sernin donnent le nom de cet ouvrier "jaune" dans leur ouvrage 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois: Faure. Leur chapitre sur "Les 100 jours du Chambon et l'anarcho-syndicalisme" s'appuie en partie sur le travail de Jean-Paul Martin, ainsi qu'ils l'écrivent.

** "Renard" : se disait de celui qui n'observait pas la grève. Equivalent de "Jaune".

3- Le dénommé Tyr, d'après les auteurs de 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois.

4- En 1911, plus d'une centaine de boulonniers de l' usine Mermier se mirent à  nouveau en grève, sans chercher à  l'étendre. Le 26 mai, les patrons ferment toutes les usines pour obliger les récalcitrants de Mermier à  rentrer dans le rang. En juillet, ils rouvrent en partie leurs portes. Fin août, les ouvriers, épuisés, reprennent le travail. Là  aussi, l'action directe donna le ton...


Cette carte postale (détail) montre à  Pontcharra une " maison dynamitée dans la nuit du 8 août 1911"
Nous ne savons pas à  qui appartenait cette habitation.

A noter enfin que l'année 1910, dans notre département, fut marquée par de nombreux et durables autres mouvements de grève. Juin 1910: grève des chauffeurs de la compagnie électrique, émeute en gare de Châteaucreux, sabotage de voies ferrées (une bombe est désamorcée à  Firminy sur la ligne d'Annonay); grève des ouvriers cimentiers du 1er juillet au 7 novembre et "chasses aux renard"; grève partielle des terrassiers en novembre; grève des verriers à  Rive-de-Gier; grève de quinze jours à  l'usine Rousson de Feurs...