Thursday, September 24, 2020
« Comme nous vivons dans un temps très pervers, je n'ose rien prédire au peintre mystique et chaste, que l'immortalité. »
Joséphin Péladan

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Odilon Redon, Pierre Puvis de Chavannes et Gustave Moreau, surtout, chacun dans leur style, sont les artistes les plus représentatifs de la peinture symboliste française. Ce large courant qui marqua principalement les vingt dernières années du XIXème siècle, s'exprima en réaction au réalisme et à  l'impressionnisme(1). Contre « le simple travail d'observation du réel qui ne s'intéresse guère qu'au rendu de la lumière sur la toile », il s'agissait pour les Symbolistes de proposer un art idéaliste qui dépasse la simple imitation. « Vêtir l'idée d'une forme sensible » ; c'est-à -dire revenir au monde subjectif, « peindre ce qu'on n'a jamais vu et ne verra jamais ».
 
Séon: Le Récit (vers 1898). Le peintre utilise ici des tons adoucis dans un camaïeu de mauve, gris et bleu. En dessous: Le pauvre pêcheur
 
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Les historiens de l'art considèrent que Le Pauvre Pêcheur de Pierre Puvis de Chavannes marqua un tournant. Un manifeste involontaire peut-être mais dont la construction « rigoureuse » et son côté abstrait ne manquèrent pas d'étonner Huysmans : « Une figure, taillée à  la serpe, pêche dans une barque; sur le rivage, un enfant se roule dans des fleurs jaunes près d'une femme. Que signifie cet intitulé? En quoi cet homme est-il un pauvre ou un heureux pêcheur? Où, quand cette scène se passe-t-elle! Je l'ignore. - C'est une peinture crépusculaire, une peinture de vieille fresque mangée par des lueurs de lune, noyée par des masses de pluie; c'est peint avec du lilas tourné au blanc, du vert laitue trempé de lait, du gris pâle; c'est sec, dur, affectant comme d'habitude une raideur naive. Devant cette toile, je hausse les épaules, agacé par cette singerie de grandeur biblique, obtenue par le sacrifice de la couleur au gravé des contours dont les angles s'accusent avec une gaucherie affectée de primitif; puis, je me sens quand même pris de pitié et d'indulgence, car c'est l'oeuvre d'un dévoyé, mais c'est l'oeuvre aussi d'un artiste convaincu qui méprise les engouements du public et qui, contrairement aux autres peintres, dédaigne de patauger dans le cloaque des modes. En dépit des révoltes que soulève en moi cette peinture quand je suis devant, je ne puis me défendre d'une certaine attirance quand je suis loin d'elle. »
 
Ci-dessous: La Curieuse
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C'était en 1881, l'année même où le tableau fut présenté au salon officiel. Comme nous devant la toile, l'écrivain est dans le vague. Que fait le pêcheur debout dans sa barque, amarrée dans les eaux dormantes ? Il attend, il somnole, il pense, il pêche, il prie. Il y a l'eau boueuse d'un estuaire, des langues de terre plate, l'herbe délavée, un ciel triste et un enfant qui dort. Il se dégage de l'ensemble une torpeur méridionale. Au passage, Huysmans l'aigri a toujours détesté les Méridionaux. Mais parce qu'ls braillent tout le temps ! Il a pensé à  Tibériade bien sûr (« singerie biblique ») mais il n'était pas encore le converti de Là -bas et de La Cathédrale. Et quand bien même ! Cela aurait-il pu lui suffire ? Non, Huysmans est devant quelque chose qu'l ne comprend pas, qui sonde les profondeurs de l'âme humaine et interroge désespéremment, à  la manière de Gauguin quinze ans plus tard : « D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? »
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.La Lyre d'Orphée (1898) conservée au Musée d'Art Moderne de Saint-Etienne. Cette toile représente le motif orphéique de Gustave Moreau: Tête tranchée figée sur une lyre. Séon a épuré l'oeuvre de Moreau. Ne reste que cette tête naufragée sur une plage déserte et quelques petits rochers.
 
Puvis de Chavannes fut le mentor d'Alexandre Séon. Il l'inspira avant que le peintre chazellois ne puise dans son propre fonds. Longtemps considéré comme un grand esthète méconnu, Séon est regardé aujourd'hui comme l'une des principales figures du mouvement symboliste. Son oeuvre, d'une grande mélancolie et d'une rigueur absolue, réalise tous ses grands thèmes : l'attente, la mort latente, le silence, l'endormissement, le rêve, le mystère. Et bien sûr, celle qui est pour les Symbolistes l'incarnation même du mystère : la femme. Le plus souvent une femme vestale (ou mariale), incarnation d'une beauté idéale et éternelle.
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. La Pensée
 
Alexandre Séon est né à  Chazelles-sur-Lyon en 1855. Ses parents tenaient, rue de la Bascule, un commerce de draperies prospère. Jules Troccon a écrit que le petit Alexandre passait des heures d'extase à  contempler les paysages de la campagne chazelloise (2). Il s'applique à  dessiner tout ce qu'l voit, animaux, meubles, personnes, bien qu'ignorant les noms des couleurs. On raconte que c'est un maçon du voisinage qui les lui apprit. A l'âge de quinze ans, il rencontre le père France, un vieux farlot (3) qui s'était pris de passion pour la peinture. Il fit copier à  son jeune élève des fruits de son jardin : pommes, poires, raisins et cerises. Comme la plupart des Symbolistes, Séon fut aussi un grand dessinateur.
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..Le Désespoir de la Chimère
 
Il intègre ensuite l'Ecole des Beaux-Arts de Lyon. Il semblerait qu'il s'y soit montré plutôt médiocre. Comment s'en étonner ? écrit Troccon. Il était déjà  obsédé par sa vocation. Des visions mystérieuses hantaient son âme et le laissaient indifférent à  l'enseignement froid et systématique de ses maîtres. Il quitte Lyon et rejoint l'Ecole de Paris. Il ne tarde pas à  entrer dans l'atelier de Puvis de Chavannes et participe avec lui à  la réalisation des fresques du Panthéon et de La Sorbonne. En 1881, il expose deux panneaux décoratifs : Chasse et Pêche. En 1883, c'est Une femme nue au bord d'un étang à  la nuit tombante. Poétique impression de crépuscule, un petit charme à  la Corot. Il habitait en banlieue et menait une vie simple et monotone, solitaire aussi, qui convenait à  son esprit méditatif.
 
Séon peint par Puvis de Chavannes, Pêche et Chasse
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Il revenait rarement à  Chazelles-sur-Lyon. Il y rencontrait alors ses camarades d'enfance, devenus ouvriers dans les fabriques de chapeaux qui l'interpellaient en patois et l'invitaient à  boire. Troccon : « L'ouvrier chapelier que j'ai connu naguère n'avait certes pas l'esprit lourd ; il avait même souvent de la répartie, de la finesse et de la perspicacité. En revanche, il se montrait tout à  fait indifférent à  la beauté artistique. Et il est vrai d'ailleurs que les patrons ressemblaient furieusement à  leurs ouvriers sur ce point. (...) Je pourrais citer pourtant les noms de deux ou trois chefs d'usine capables de juger du mérite d'une ouvre d'art, et qui admirent les artistes, et qui achètent des tableaux, et qui se comportent enfin en véritables mécènes. Les Chazellois du temps jadis considéraient les artistes avec une pitié ironique et s'en faisaient d'ailleurs l'idée la plus fausse et la plus saugrenue. Ils se les figuraient comme des bohèmes n'ayant ni feu ni lieu, menant une existence à  la fois joyeuse et misérable, victimes d'une fatalité inexorable, qui les poussait tout droit à  la morgue ou à  l'hôpital. Et c'est ainsi qu'Alexandre Séon passait couramment à  Chazelles pour un être vaguement anormal et que toutes les fenêtres se garnissaient de curieux ahuris et scandalisés chaque fois qu'il paraissait dans la rue.(...) Il avait une prestance superbe et une fière mine, pleine de noblesse et de gravité. De taille moyenne, les cheveux longs et touffus, la barbe drue, le front haut, riant et comme illuminé, coiffé d'un feutre à  larges bords qui le couvrait de son ombre, il se redressait et accélérait le pas sur un trottoir qui avair l'air de lui appartenir. Les railleries indécentes de ses compatriotes ne l'atteignaient point. A peine parvenaient-elles à  ses oreilles indifférentes.»
 
Orphée (1883) et Les Lamentations d'Orphée (1896, Musée d'Orsay)
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.Jeunes filles au bord de la mer, Puvis de Chavannes. Séon s'est inspiré du tableau de son maître.
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Troccon toujours écrit que Séon savait subjuguer par les élans de son âme ardente, par son amour fougueux de la beauté. « Il y avait dans le son de sa voix, dans son regard, dans ses gestes harmonieux, je ne sais quelle éloquence, plus forte que les paroles les plus pathétiques. » Il portait constamment dans sa poche un portrait de La Joconde qu'l tirait parfois pour y déposer un baiser. Un jour, le père Matricon, barbier de son état, le surprend en train d'embrasser le portrait et s'exclame: « Al est martiau ! » Une autre fois, il tombe en arrêt devant le spectacle d'un paysan aiguillonnant ses boeufs : « Oh ! ces boeufs, qu'ils sont beaux ! Quel galbe ! quelles silhouettes ! quelle carrure ! Et cette robe de neige et de feu ! Et ces cornes arquées, pareilles au croissant argenté de l'astre des nuits ! Rosa Bonheur les eût campés sur la toile, Pierre Dupont les eût célébrés, et l'Egypte les eût divinisés ! » Séon garda jusqu'à  sa fin les yeux d'un enfant qui découvre le monde. Eut-il vu l'enfer qu'il l'eut admiré ! Une autre fois, à  Chazelles encore, il s'arrête pour contempler une petite fille coiffée d'une chevelure ardente et luxuriante. Il examine son teint de lis et de rose et rend sa sentence : « Un camélia entouré d'or ! »
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.La Sirène (1896, MAM de Saint-Etienne)
 
Alexandre a 28 ans et enseigne le dessin dans les écoles communales de la capitale quand la Ville de Courbevoie, qui désire orner sa mairie, ouvre un concours entre les peintres français. Parmi les artistes engagés, il y a notamment Chartran, auteur du Portrait de Léon XIII. Mais c'est Séon qui emporte la décision avec Les Quatre Saisons, panneaux allégoriques d'une harmonie sereine. Il devint célèbre du jour au lendemain mais ne renonça pas à  l'enseignement. Il fut le collaborateur du libertaire Georges Deherme, fondateur des Universités populaires. Il fut aussi l'un des organisateurs du Musée de la Coopération des idées, avec Paul Desjardins et le romancier Gustave Geffroy. Il fut surtout un proche de Joséph Péladan - plus connu sous le nom de Sâr Joséphin Péladan - qu'il peignit (ci-dessous).
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Un étrange personnage que Sâr Péladan. La figure la plus pittoresque de l'époque symboliste, souvent moquée : « le pélican blanc », « le Mage d'Epinal » ou « le Sâr pédalant ». Il est vrai que son attitude théâtrale, ses bizarreries vestimentaires et ses prêches illuminés l'exposaient aux railleries. Il est né à  Lyon le 28 mars 1859. Son père, Louis-Adrien était journaliste et un catholique exalté. Il a laissé une trentaine d'ouvrages de poésie, de philosophie et d'histoire. Son frère aîné, Adrien, disparu très jeune, lui inocula sa soif de connaissance et son goût pour la métaphysique et les sciences occultes. Il publie en 1884 Le Vice suprême (1884), un livre pétri de romantisme et d'occultisme, qui met en scène la lutte de forces secrètes qui s'acharnent à  détruire l'humanité. En 1888, avec son livre le plus connu, Istar, il se pare du titre de « Sâr » et du prénom babylonien « Mérodack ». En 1888, Péladan fonde avec Stanislas de Guaita l' Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Parmi les membres de l'Ordre, on peut relever quelques noms passés à  la postérité : Papus, Erik Satie et Claude Debussy. Il se sépare du groupe en 1891 pour fonder l' Ordre de la Rose-Croix Catholique et esthétique du Temple et du Graal. L'année suivante, il organise le premier Salon de la Rose-Croix du 10 mars au 10 avril 1892 à  la galerie parisienne Durand-Ruel. Dans l'esprit de Péladan, il s'agit de créer un mouvement d'art idéaliste, parallèle à  celui de Ruskin en Angleterre. C'est un très grand succès. Soixante artistes y participent, dont Séon qui présente en particulier La Douleur, une belle figure nue jusqu'à  la ceinture qui pleure appuyée contre un arbre, dans une forêt automnale. Vingt mille Parisiens viennent voir les oeuvres, au son du prélude de Parsifal joué aux trompettes. « Ce jour, l'Idéal eut son temple et ses chevaliers, et nous, Macchabées du Beau, nous allâmes apporter à  Notre-Dame, aux pieds de notre Suzerain Jésus, l'hommage du temple et l'agenouillement des Rose-Croix. » déclama le Sâr. D'autres Salons de la Rose-Croix suivront.
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La Fée des Grèves (MAM Saint-Etienne)
 
Péladan semble avoir toujours gardé une profonde admiration pour Séon. Il l'a écrite de long en large dans les années 1900, dans un n° de La Revue Forézienne. Si l'esthétique est l'art de distinguer le beau du laid « qui figurent le bien et le mal au monde des corps, Séon appartient au mysticisme d'art par un culte vraiment touchant de la forme humaine, qu'il interprète avec scrupule, avec onction. » En revanche, plus d'un dans l'entourage de Séon éprouva de la tristesse et de l'nquiétude à  le voir côtoyer ce drôle de personnage, certes très intelligent mais beaucoup trop grandiloquent et intrigant. Il écrivait à  l'artiste avec de l'encre d'or des plis qu'l lui adressait de la sorte : « Au seigneur éminentissime, au peintre monumental Alexandre Séon.»
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.Narcisse
 
Nombreux sont les tableaux que Séon a titré d'une manière extrêmement vague : Repos, Innocence, Espoir, Sourire, Feuilles d'automne, Nocturne, Rêverie... Ce sont toujours des figures juvéniles et chastes, nues ou à  demi-drapées, dans une pose tranquille. Figures de paix et de fraîcheur, toujours très précises de forme, très indécises de signification. Le sujet du tableau échappe toujours au regard du spectateur. Ce sont des personnages sans histoire ni destin, sans passion vive, à  peine vivants qui imprègnent tout juste la toile qui les a fixés. Mais ils sont beaux, simplement, purement, par leur pureté de lignes et d'âmes. L'artiste n'exprime ni tension nerveuse, ni tension musculaire. Sous le pinceau de Séon, la femme, le plus souvent, n'est ni nymphe, ni héroïne, mais vierge, au sens le plus rigoureux, vierge sage. Péladan : « Séon est primitif et non paien, et des peintres de nu, aucun à  ma connaissance ne possède à  un tel degré la pudeur du pinceau. Ceux qui hurlent, non sans raison, contre les polissonneries du crayon, s'lis étaient conséquents avec leurs doctrines, devraient favoriser la diffusion des chastes nudités. (...) On sent que Séon a le culte de la jeune fille : sa ligne, toujours pudique, avec la dominante systématique des verticales, ne s'adresse pas aux sens.(...) Les deux Lesbiennes de la Lyre d'Orphée sont chastes, pudiques, tranquilles, et caractérisent cette oeuvre de sérénité mélancolique. (...) Personne n'a plus complètement réalisé un idéal d'innocence. Les jeunes filles de Greuze sont si prêtes à  se pâmer et celles de Prudhon déjà  tellement pâmées, qu'on ne peut les voir sans songer à  les avoir. Celles de Séon portent des cruches intactes. Elles sont toutes soeurs et toutes jumelles : leur différence, c'est le rythme de leur mouvement...»
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.Le Ruban et L'Acier
 
Séon peint le visage de ses figures comme les anciens Grecs sculptaient ceux de leurs statues : sans vie, avec des yeux sans regard. Et il ajoute : « Mais le sculpteur a su varier et équilibrer les attitudes ; et c'est pourquoi la vie abonde dans ces bras, dans ces jambes, dans ces torses de pierre qu'anime un souffle divin. Les lignes possèdent un pouvoir secret et presque surnaturel. Il varie suivant que les lignes sont verticales, horizontales. » Le dessin en somme parle à  l'âme quand la couleur touche les sens. Le Retour au foyer, où l'emportent les lignes horizontales, dégage une impression poignante de désolation calme, de sacrifice total. Aucun élan vers le ciel. Peint sobrement, les ombres et les lumières se fondent avec douceur. Séon rejette les couleurs tranchantes, trop brutales, trop « physiques ». Elles doivent être au service de la ligne, de l'âme. Tout est dans la nuance, dans la tempérance. Et chaque ton doit suggérer ou traduire un état d'âme.
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Le Retour au foyer. Pour le peintre, le jaune-orangé signifie la tristesse
 
L'artiste s'est éteint à  Paris en 1917, une année avant Péladan. Il ne renonça jamais à  vouloir donner aux autres la vérité dont il s'enivrait. Dans une lettre, il écrivait encore : « Il faut établir le culte de la Beauté. Crier tous les jours la nécessité du beau en tout, pour la dignité de la vie du citoyen et la grandeur de la Cité. Alors, peut-être les riches se sentiront-ils les frères des pauvres ». Son rêve n'était pas de ce monde.
 
Le Poète (détail, original en couleur).
" Il ploya les genoux sur la cime, éperdu,
Et les deux bras levés, cria vers les étoiles..." (sans titre, extrait, anonyme)
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(1) Le terme « Symbolisme » apparaît en 1886 avec le manifeste de Jean Moréas publié dans Le Figaro. Le Symbolisme, courant international, s'est aussi fortement exprimé dans la littérature (Villiers de L'sle-Adam) et la musique (wagnérisme). Dans la peinture, avant Moreau et les autres, les Préraphaélites et l'Ecole de Lyon notamment avaient ouvert la voie.
.(2) La Région Illustrée, Noël 1937
.(3) Chapelier ; « Farlot » est aussi le surnom des Chazellois. Le mot vient de « Fier et Libre ».