Monday, September 21, 2020
masquesmsc.jpg Pour les nouveaux arrivants et les plus jeunes, Madeleine Rousseau, à  Saint-Just Saint-Rambert, c'est essentiellement le nom de la place où se trouve le Musée des Civilisations. Grâce à l'exposition « Beaux-Arts d’Afrique» c'est à nouveau un visage et une pensée qui sortent de l'ombre.

L' exposition, jusqu'à la fin de l'année 2008, présente de nombreux objets africains. Entre ethnologie et esthétisme, la scénographie, inédite, met en lumière les masques, statues et fétiches senoufo, ashanti ou dogons qui témoignent de la puissance de création et d’inventivité des civilisations d’Afrique de l’ouest. Elle se veut aussi un hommage appuyé à la femme passionnée qui les a collectés dans les années 1940 et 1950. Et à laquelle le Musée doit beaucoup.


© Photos couleurs
 c.arnaud musée des Civilisations
entrée du musée Madeleine Rousseau
salle du musée «Beaux-Arts d’Afrique»
salle des masques «Beaux-Arts d’Afrique»


Née en 1895, Madeleine Rousseau a passé son enfance dans la ville de Troyes où elle a achevé ses études en 1913. Elle monte à Paris pendant la Grande Guerre et commence sa vie d’artiste-peintre : elle a conservé quelques toiles de cette période (principalement des nus) et surtout de nombreux carnets de croquis rassemblant des paysages, des personnages ou encore des animaux. Dans ses archives, les croquis les plus nombreux restent ceux qu’elle a réalisés afin de compléter sa documentation sur les arts extra-européens, lorsqu’elle ne disposait pas de catalogue ou de photographies. Elle entre à l’Ecole du Louvre, à 36 ans, mettant un terme à sa carrière d’artiste et choisit la voie de l’histoire de l’art. Elle s’engage totalement dans ces études qui lui ouvrent les portes du monde des musées. Dès 1937, elle est employée comme chargée de mission par les musées nationaux.

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Au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle travaille au sein de l'APAM, l’Association populaire des amis des musées, fondée en 1936, liée au Musée de l’Homme et qui s’intéresse à toutes les formes d’art dès sa naissance, dont les arts extra-européens. Elle donne de nombreuses conférences et dirige la revue de l'APAM, Le Musée Vivant, du nom de l'appel de Jacques Soustelle, « pour une Culture Populaire ».

Après-guerre, la revue aborde l’ensemble des problèmes culturels de l’Afrique noire et dépasse le simple cadre réducteur de "l'art nègre" pour aller vers la culture noire au sens large. En 1947, Madeleine Rousseau écrivait en présentant la poésie d’Aimé Césaire, que "les Européens ont si bien intégré l’infériorisation des Africains que leur approche en reste imprégnée, même lorsqu’elle est empreinte de bonnes intentions." Un an plus tard, l'année du centenaire de l'abolition de l'esclavage, elle signe avec Cheikh Anta Diop un bulletin intitulé « 1848 Abolition de l’esclavage – 1948 Évidence de la culture nègre ». Danielle Maurice, dans un article publié en 2007, consultable sur internet, rappelle que le centenaire de l’abolition de l’esclavage lui permet de contribuer au débat anticolonialiste dans l’immédiat après-guerre par le champ culturel. " Cet engagement, note l'auteur, tient aux fondateurs de l’APAM, aux liens avec les artistes qui ont œuvré pour la reconnaissance de l’art africain et, en cette période de décolonisation, à la volonté de rencontrer l’Afrique vivante. Ce n’est pas tant la mémoire de l’esclavage qui est portée que l’affirmation de la nécessaire confrontation et collaboration avec les Africains."

Pendant vingt ans (des années 40 aux années 60), Madeleine Rousseau va aussi collectionner des pièces extraeuropéennes. Elle intervient sur la place parisienne avec les collectionneurs et/ou galeristes  notamment. Par l’intermédiaire de l’APAM et du Musée de l’Homme, elle collabore avec Charles Ratton, Louis Carré... Son appartement, rue du Val de Grâce, qu’elle gardera jusqu'en 1977, devient un petit salon où se côtoient des artistes et des intellectuels: Aimé Césaire, Sékou Touré, Léopold Sendar Senghor, Cheikh Anta Diop...

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Au tout début des années 60, sa collection est considérable en nombre mais aussi pour la qualité de ses pièces. Elle vend régulièrement des pièces d’Egypte, d’Inde, d’Asie. De ce fait, sa collection se recentre sur l’Afrique subsaharienne. Par l’intermédiaire du peintre stéphanois Philippe Artias, Daniel Pouget et son équipe de bénévoles, qui ont crée un musée local à Saint- Rambert-sur-Loire, prennent contact avec elle au mois de juin 1966.

L’association des Amis du vieux Saint- Rambert expose depuis deux années dans « une vieille maison de pays » (aujourd’hui la Maison du Forez), des objets du patrimoine local de la ville dont la chasuble de Saint Rambert. Daniel Pouget souhaite présenter les pièces d’ « Art Nègre » de la collection de Madeleine Rousseau. Suite à de nombreux échanges par courrier, une exposition intitulée «Rencontre des peuples par l’art» est présentée au musée de Saint-Rambert du 17 septembre au 26 novembre 1966, rassemblant des statues, des masques, des objets de la vie quotidienne… L’exposition connaît un grand succès auprès des visiteurs foréziens peu avertis. Certains sont déboussolés. Daniel Pouget, dans un documentaire, se souvient d'une dame évoquant "une honteuse pornographie africaine" à propos de sculptures de femmes aux seins proéminants, symbolisant la fécondité.

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Madeleine Rousseau, entre les époux Pouget

Madeleine Rousseau a évoqué dans la presse locale ce qu'elle devait à sa collection : "Quand on sait questionner ces arts, ils nous révèlent les conditions d'existence des pays qui les ont vus naître. Et nous sommes ainsi au niveau de la vie, donc de la vérité de toujours. La liberté c'est la vérité, que nous révèle l'art authentique. Et l'art authentique, c'est la confrontation entre le passé et présent (...) La découverte de cet art a créé pour moi le bonheur car elle m'a appris à être libre... "

Les pièces africaines repartent dans son appartement parisien pour revenir à Saint-Rambert en 1967, suite à la donation d’une partie de cette importante collection. Cette même année, M. Battier, inspecteur principal des musées de province, vient à Saint-Just-Rambert présider l'ouverture de la section d'arts primitifs. 380 objets d'art sont réunis.

Madeleine Rousseau avait choisi en 1977 de venir finir ses jours dans la petite cité forézienne.  Elle s'est éteinte en 1980 à la Maison de retraite de Saint-Just-Saint-Rambert. Elle repose dans le cimetière de la commune, non loin de sa collection.  Le musée vivant, si important à ses yeux, est à nouveau réalisé grâce à ses pièces et l’équipe du musée. A Saint-Just-Rambert, la rencontre des peuples par l’art est encore réalité.

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Notes:

Les extraits des articles de journaux ont été publiés en octobre 1966. Les propos avaient été recueillis, sauf erreur, par Colette Canty.