Sunday, November 19, 2017
Dans la seconde moitié du XIXème siècle, les fêtes qui animaient la vie de Chazelles-sur-Lyon étaient nombreuses. La fête était alors une nécessité: souvent la vie était très dure et on avait bien besoin des fêtes, de leurs joies et même de leurs excès pour redonner courage de loin en loin, pour se dire que la vie n'est pas seulement une file de jours harassants.




Ces fêtes, on les vivait pleinement, on les attendait, on s'y préparait et, à  peine la fête était-elle achevée qu'on pensait déjà  à  celle de l'année suivante, comme le dit si bien le chant d'adieu à  la vogue:

" L'an que vient, Je farons le même train"

Ce n'était pas uniquement la fête organisée, le spectacle; c'était la fête vécue pleinement, celle où chacun apportait un peu de lui-même et trouvait ainsi l'oubli de la grisaille des jours.

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Détail d'une affiche de Comice

A l'aube du XXème siècle, trois grandes fêtes publiques marquaient l'année à  Chazelles, en ne comptant bien sûr que les fêtes laà¯ques concernant l'ensemble de la population. Elles avaient des aspects fort divers et, seule, la fête patronale du 15 Août peut être vraiment considérée comme une fête populaire ancrée dans la tradition locale. La fête du 14 Juillet a pris naissance à  cette époque et la première pour laquelle nous possédions affiche et programme eut lieu en 1881. Quant à  la troisième fête, le Comice agricole, de caractère rural, il fut créé en 1886 et permit surtout de récompenser cultivateurs et jardiniers en vue de promouvoir une agriculture plus moderne et plus rentable.

LA GRANDE FETE BALLADOIRE DE CHAZELLES

C'est en ces termes qu'était annoncée au XIX ème siècle, par voie d'affiches, la plus grande des fêtes chazelloises, celle qui attirait les gens de toute la région. Mais pour comprendre l'origine du terme "balladoire", il faut remonter au Moyen Age. C'est un vieil adjectif dérivé de ballade, la ballade étant, chez les trouvères du XIIIème siècle, une simple chanson à  danser.

On n'a pas attendu le XIXème siècle pour organiser ces fêtes. Dans son "Histoire de Chazelles", M. Bourne cite une requête adressée à  l'évêque de Lyon par les prêtres de Chazelles, demandant la suppression des fêtes balladoires dans cette ville, car un cultivateur avait été assassiné à  l'occasion de la fête. C'était le 15 Août 1665! Et elles furent interdites, en effet, mas elles ont été rétablies depuis, avant de sombrer au milieu du XX ème siècle, emportées par la vague des congés payés du mois d'août.

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Avant d'étudier en détail le fonctionnement et l'organisation, il faut dire que cette fête balladoire, au XIX ème siècle, durait au moins trois journées complètes, dont un dimanche: les 14, 15 et 16 août ou 15, 16 et 17 août. Cependant, en 1877, elle s'est déroulée les mercredi 15, jeudi 16 et vendredi 17 août, ce qui montre que l'on consacrait trois jours de la semaine à  la fête lorsque le 15 août était un mercredi ou un jeudi: trois jours de fête, c'étaient trois jours pendant lesquels on oubliait le travail. Seul, le caractère ouvrier de la population chazelloise explique que, dans cette région de moyenne montagne à  caractère agricole, où les travaux des champs exigeaient tous les bras au mois d'août, une fête populaire puisse durer aussi longtemps. En effet, en 1886, 3283 Chazellois vivaient de la chapellerie pour une population de 5500 habitants.

La fête était annoncée la veille par des "salves de boîtes" ou par le "tir des boîtes":c'étaient des boîtes que l'on remplissait de poudre de mine et que l'on faisait exploser pour avertir toute la population du début de la fête.

Les organisateurs: La fête était animée continuellement par les "Jeunes gens de la fête". En 1880, c'est un groupe de 105 "vogueurs" qui ont versé chacun une cotisation de 5  Francs, ce qui, à  l'époque, correspondait au prix de 18 kg de pain ou encore 10 litres de vin environ. Ce nombre de vogueurs variait beaucoup. Ils sont 91 en 1882, 82 en 1884, 100 en 1892 et seulement 75 en 1895. Ils sont vraiment l'âme de la fête. D'eux seuls dépend la réussite. Ils ont d'ailleurs des droits, des privilèges: ainsi ce sont eux qui dansent le quadrille d'honneur, danse au cours de laquelle il faut exécuter des figures, ce qui leur permet de montrer leurs talents à  la population; ce sont eux aussi qui participent à  la course à  cheval à  travers la ville, une course à  dos de percherons ou autres chevaux de trait, qui ne devait pas manquer de piment � et de crottin.

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Financement de la fête: La cotisation volontaire versée par "les jeunes gens de la fête" constituait la part la plus importante du financement. Voici, à  titre d'exemple, le budget de financement de la fête balladoire de 1880:
Cotisation des vogueurs:    525 Fr
Souscription des cafetiers: 381,70 Fr
Souscription des bourgeois:368,70 Fr
Subvention de la ville: 200 Fr

A considérer ces chiffres, on comprend mieux l'attachement qUe nos anciens portaient à  cette fête, puisque la cotisation volontaire représentait 85% du financement, cotisation qui n'était pas totalement désintéressée bien sûr, surtout de la part des cafetiers à  qui la fête permettait de réaliser de bonnes affaires. Le nombre de souscripteurs de cette catégorie varie de 20 à  30 au cours des années 1875-1900: 21 en 1879, 26 en 1882. Quand on sait que l'état de la population de 1886 donne 28 cafetiers, on comprend que ceux-ci trouvaient leur intérêt à  la fête puisqu'ils y apportaient tous leur contribution.

Mais qui sont les bourgeois souscripteurs ?  Les listes que nous avons trouvées placent toujours en premier le maire de la commune, dont le versement semble devoir servir de modèle aux plus fortunés, puis on trouve les adjoints et ensuite, pêle-mêle, les bouchers, merciers, marchands de vin, le brigadier de gendarmerie, les pâtissiers, les horlogers, le médecin et le pharmacien et même l'huissier et, bien sûr, nous sommes dans la capitale des chapeaux, les fabricants chapeliers portés sous la rubrique "négociants". Chacun y allait de ses 20 Fr, pour les plus généreux, à  3 Fr pour d'autres.

Les dépenses: La plus importante de ces dépenses, qui représentait plus du tiers de la somme, c'étaient les musiciens. En 1880, par exemple, les  musiciens furent payés 500 Fr pour trois jours; car ils étaient là  pendant les trois jours, 9 musiciens recrutés à  Saint Etienne.

L'éclairage, deuxième dépense importante, a coûté 160 Fr en 1880. En 1879, 140 Fr furent versés à  MM. Vacher et Peycelon pour "l'arrosage et la plantation des pins et l'éclairage de 500 verres pendant les trois jours". Ces 500 verres, nous les retrouvons pour les illuminations du 14 Juillet et nous connaissons même leur emplacement exact sur les différents édifices municipaux. Outre l'éclairage à  l'aide de verres disposées sur les édifices, on avait recours au gaz. En 1880, 50 Fr furent payés pour les brillantes illuminations au gaz, aussi brillantes que la lumière du jour, ainsi que le laisse entendre la formule "a giorno" figurant sur les affiches.

Les affiches: Ces affiches sont d'ailleurs assez particulières. Par leurs dimensions d'abord: 2 mètres de haut sur un mètre de large. Par leur nombre aussi: 60, qui nous paraît bien modeste aujourd'hui pour une fête annoncée dans toute la région et jusqu'à  Saint-Etienne où l'on posait 3 affiches. Ces 60 affiches étaient imprimées à  Saint-Etienne d'abord puis, à  partir de 1892, à  l'imprimerie Bazin, installée à  Chazelles même, place de la mairie. La mairie d'alors se trouvait dans le bâtiment qui fait face à  l'église et ce, jusqu'en 1905 où elle prendra la place du presbytère.  Les affiches annonçaient en détail tous les spectacles, jeux et bals auxquels on pouvait assister ou participer au cours de ces journées.

Les courses: Ces courses qui se disputaient dans les rues de la ville étaient certainement une des attractions de la fête: courses à  pied, à  cheval ou courses vélocipédiques plus tard, sans oublier les courses aux ânes ou aux grenouilles et autres courses en sacs.

Ainsi pour l'année 1892, le dimanche 14 Août, premier jour de la fête, voit la course à  cheval par "les jeunes gens de la fête": à  eux donc l'honneur du premier galop! Le lendemain 15 Août, la journée commence très tôt, bien avant la grand'messe, puisque, dès 8 heures, on se retrouve rue de Chevrières pour les courses aux ânes. L'après-midi de ce même jour, se déroule la course à  cheval réservée aux "Etrangers", une course très importante si l'on considère le prix attribué: 50 Fr au premier, et la place qu lui est réservée sur les affiches, accompagnée d'un dessin digne des plus grandes courses hippiques.

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On aimait courir, à  cette époque, et les courses à  pied ont eu leur heure de gloire: courses à  pied pour les jeunes gens, pour les jeunes filles, pour les étrangers. En 1871, s'est disputée "une course à  pied pour les jeunes filles étrangères" avec pour premier prix, une robe nouveauté et second prix, une bague. En 1877, cette course, sans doute pleine d'attrait et de pittoresque, étant donnés les jupes et jupons de l'époque, existe encore mais les récompenses sont inversées: premier prix, une bague en or et second prix, une robe nouveauté, sans doute destinée à  remplacer celle que l'on avait malmenée dans l'ardeur de la compétition!

A ces courses pédestres puis hippiques vont succéder "les courses vélocipédiques" ainsi que les annoncent les affiches du temps. Il fallait se mettre au goût du jour et la première course de vélocipèdes à  Chazelles date de l'année 1897. Elle devait être bien modeste puisque 15 Fr seulement sont attribués aux vainqueurs en récompense de leurs efforts alors que 100Fr reviennent aux gagnants de la course à  cheval pour les étrangers. Mais le vélocipède fait des progrès fulgurants. En 1899, on annonce de "grandes courses vélocipédiques avec le concours des champions de Lyon, Saint-Etienne et Roanne":

Une Internationale:  1er Prix : 50 Fr, 2e Prix  : 20 Fr, 3e Prix  : 10 Fr

Une course de tandems:  1er Prix : 30 Fr, 2e Prix  : 20 Fr

C'est donc 130 Francs qui sont distribués aux vélocipédistes alors que les vainqueurs de la course à  cheval pour les étrangers ne reçoivent que 40 Fr le premier et 20 Fr le second: Ainsi le cheval doit s'effacer devant le vélocipède bien avant d'avoir à  le faire devant la voiture.

Les jeux: Le dernier jour de la fête était consacré aux jeux. Ils avaient lieu dans des endroits différents et il fallait bien penser aux cafetiers et s'arranger pour que la foule se retrouve en divers points de la ville.

Voici le programme des jeux en 1892:

On commence très tôt (8 heures 30) par la Course aux grenouilles: chacun des concurrents emporte sur une brouette une douzaine de grenouilles qu'il faut amener vers l'arrivée et récupérer parfois jusque dans les jambes des spectateurs lorsqu'elles s'évadent.
Dès 9 heures, boulevard du Nord on peut participer au jeu du baquet ou, pour les moins hardis, assister aux plongeons, tête première, de ceux qui veulent retirer du fond du baquet, et sans l'aide des mains bien sûr, la pièce de monnaie qui y a été jetée.
Rue Martouret, à  9 heures 30, on continue la collecte de pièces avec le jeu de la poële: il s'agit de saisir avec les lèvres ou avec les dents la pièce qui a été collée au derrière d'une poële, noircie tout spécialement pour ce jeu.

10 heures, rue de Lyon: courses en sacs; plusieurs courses pour permettre à  tous les volontaires de participer.
Enfin, à  11 heures, jeu de la carafe, Rue Grange Maçon, une rue minuscule et étroite de l'ancien quartier ouvrier de Chazelles. Ce même jeu est appelé aussi jeu de la cruche, jeu des biches ou des bertes, en parler régional: C'est un pot suspendu par une ficelle en travers de la rue et qu'il faut casser avec un bâton, les yeux bandés. Evidemment le pot n'est pas immobile et on ignore ce qu'il contient, de l'eau, de la farine ou  un canard vivant joliment enrubanné.

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Suivant les années, d'autres jeux venaient animer la fête: jeu de la seringue, jeu du farinier, de la ficelle ou du tourniquet, de l'allumette; autant de jeux qui mettaient à  l'honneur l'habileté mais où le hasard intervenait également, donnant souvent un résultat cocasse.

Il y avait aussi le fameux concours de grimaces, dont on trouve trace à  cette époque dans tout le Massif Central. " Et je te fais rouler les yeux, et je m'aplatis le nez, et je te tire la langue, et je te prends l'air du fada du village, et je te marche, cassé en deux, les pieds en dedans, la langue pendante. Quelle bonne grosse joie, tous de s'esclaffer, de s'étouffer de rire! Tous de penser que le voisin ou la voisine n'avaient guère besoin de grimaces, tout laids qu'ils étaient déjà  au naturel. Tout de même, une fameuse brochette de grimaces!" ( G. E. Clancier)

Et les manèges ? Peut-on, aujourd'hui, imaginer une grande fête populaire sans manèges?  Il faut bien se rendre à  l'évidence: la fête balladoire de Chazelles a gardé, tout au long du XIXème siècle, son caractère de grande fête familiale. Ce n'est qu'avec l'apparition de la voiture, au début du XXème siècle, que les manèges firent leur entrée à  Chazelles. Aucun manège, donc? Si, UN manège, les chevaux de bois. La première installation des chevaux de bois date de 1882 et, cette année-là , le propriétaire a versé, comme les vogueurs, les cafetiers et les bourgeois, sa propre contribution: 11 Fr somme qui a été rajoutée sur le livre de comptes car le versement n'eut lieu qu'après la fête.

La danse: La fête balladoire portait bien son nom puisque la danse l'emportait largement sur tout le reste. On pouvait danser gratuitement deux et même trois fois par jour pendant les trois jours de la fête. Voici le programme des bals pour 1892:

Dimanche 14 Août:
à  11 h. Ouverture de la danse par les jeunes gens de la fête.
à    5 h. Grand bal jusqu'à  1 heure du matin

Lundi 15 Août:
à  11 h. Ouverture du bal
à    4 h. Reprise du bal
après le feu d'artifice tiré sur la place des portes à  8 h.
à    9 h. Grand bal jusqu'à  1 heure du matin

Mardi 16 Août:
A 2 h. ½ Grand bal champêtre. C'est alors que l'on se transportait "au Plasson" avec les musiciens pour la "fête du Pré". (Le Plasson est un lieu-dit au sud du bourg.
A 8 h. reprise du bal jusqu'à  1 heure du matin.

Ainsi donc, on pouvait danser 8 heures par jour environ et, lorsque ces trois journées de liesse s'achevaient, on était épuisé, sans le sou, les souliers usés mais prêt à  recommencer l'année suivante. C'est ce que l'on chantait, en se laissant emporter dans une dernière farandole. Nous avons retrouvé deux couplets de cette chanson qui devait en compter bien d'autres!

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