L'Asile de nuit de Saint-Etienne a été créé il y a 140 ans sous le nom d' Oeuvre philanthropique d'Hospitalité et de l'Asile de Nuit.
Cette page emprunte à trois sources. D'une part à deux longs articles publiés dans le journal stéphanois L'Illustration Moderne, numéros du 6 et 13 août 1896, tous deux signés par un certain Tigriniak. Les photographies sont extraites de cette publication qui nous donne un aperçu de ce qu'était l'Asile de nuit à l'origine. Nous utilisons aussi deux discours : celui prononcé par le président de l'association, Henri Dupoizat (rapport moral de l'exercice 2005), et celui prononcé récemment à l'occasion des 140 ans, aimablement communiqué par Madame Delphine Laurent, directrice. Ils nous permettent de relater brièvement quelques évolutions marquantes de cette structure.
Portrait de Léon Portier, par ailleurs conseiller général et maire de Saint-Romain-le-Puy
On ne s'attarde pas sur les gros travaux intervenus de 2000 à 2014 sur le tènement immobilier et dans les murs. Il s'agit d'une première ébauche. Cette page pourra être augmentée.
L’Asile de Nuit, aujourd’hui, c’est une équipe de 20 professionnels engagés qui assure 24h/24, toute l'année, un accueil auprès des personnes en grande précarité, au sein de 67 places permanentes en lien avec le Service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) de la Loire, pouvant être renforcées par 107 places supplémentaires.
Créé précisément le 17 mai 1886, reconnu d'utilité publique en 1921, ce serait la plus ancienne association laïque de la Loire. Il a été fondé par deux notables de la grande ville ouvrière « qui au cours de l’hiver précédent, avaient croisé dans la rue des malheureux affamés et grelottants de froid ». Il s'agit de Léon Portier, un Montbrisonnais, ex-bâtonnier de l'ordre des avocats, et Jacques Barbier, un industriel, qui les hébergèrent le soir même dans l' ancienne manufacture d'armes de la place Chavanelle et leur offrirent un bol de soupe.
A noter que les articles publiés dans le journal dix ans plus tard ne mentionnent jamais le nom de Jacques Barbier parmi les fondateurs mais celui d'un Monsieur Hastings-Burrough, un médecin irlandais, remplacé au service médical dès l'année 1887 par le Dr Alvin.
Il resta à Chavanelle jusqu'au mois d'octobre 1888 avant d'être transféré dans un tènement immobilier de la ville de Saint-Etienne avec deux entrées séparées, une rue du Sablier (l'actuelle rue Léon Portier) pour la partie réservée aux femmes, et l'autre cours Voltaire, pour les hommes.

Dortoir des femmes et berceaux. Il n'était pas rare que des nourrissons soient abandonnés devant l'établissement.
D'après L'Illustration Moderne le conseil d'administration, présidé par Portier, comptait dans ses rangs un Monsieur Michel, ancien juge de paix, le publiciste Léon Merlin, un notaire dénommé Point et deux industriels : Véron de la Combe et Besson.
L'Illustration Moderne : « A l'entrée cours Voltaire, une porte étroite. On descend quelques marches et l'on se trouve dans une petite salle où se remarquent de larges bancs encastrés dans le mur et surmontés de numéros : c'est le vestibule où se rendent les miséreux avant d'être introduits dans la salle d'attente ; ce vestibule communique avec le chauffoir public (inauguré en janvier 1894, d'une capacité de 114 places, ndFI) qui a rendu tant de services cet hiver (…).
A gauche, une sorte de petite pièce où se tiennent le comptable et le gardien de l'établissement. Une cloison en planches sépare cette pièce de la précédente et des guichets permettent aux employés de communiquer avec les hôtes temporaires que la misère leur envoie, soit pour recevoir les papiers de ceux qui en ont, soit pour la distribution de soupe.
Une fois la soupe prise, on passe dans la salle de désinfection, où, à tour de rôle, les pensionnaires procèdent à leur toilette avant de se coucher ; cinq robinets coulent constamment dans le lavabo ; des torchons, du savon, des baquets à bains de pied, sont à la disposition de tous : la formalité est d'ailleurs obligatoire.
Qu'ils le demandent ou non, ils ont à soumettre leurs effets à la désinfection – ils reçoivent lors une chemise de nuit qu'ils rendent le lendemain. L'appareil à désinfecter a été construit à Saint-Etienne : c'est une vaste armoire de fer de 2 mètres de hauteur sur 2,50 de largeur avec trois rayons à claire-voie à l'intérieur ; au-dessus, une cheminée d'échappement ; en saillie sur la porte un thermomètre ; enfin un regard vitré ; au-dessous des rayons et dans l'armoire même, deux rampes de 14 becs de gaz chacune. L'allumage se fait instantanément. Un compteur permet de s'assurer de la dépense du gaz. Tous les soirs, les vêtements sont placés sur les rayons intérieurs ; on allume : une heure après, la température s'élève à 90 degrés ; la désinfection est complète : on a brûlé un mètre cube de gaz à 20 centimes ; il ne reste plus qu'à retirer les vêtements et à les secouer – après avoir raccommodé ce qui est possible...»
Le dortoir des hommes contient trente lits en fer et des chaises dans une pièce vaste, bien aérée et chauffée par un poêle.

Lecture du règlement dans le dortoir des hommes. Il stipulait notamment (en théorie) : aucune distinction d'âge, de nationalité ou de religion, trois nuits consécutives maximum, trois mois de délai avant chaque hébergement, interdiction de le quitter la nuit, lever à 5 heures l'été, à 6 heures l'hiver...

La soupe
En 1896, l'Asile de Nuit accueillait environ 6000 miséreux sans compter ceux du chauffoir ouvert les quatre mois de gros hiver. Pour exercer son œuvre, il touchait alors par an 2500 francs de subventions de la Ville et 1000 francs du Département. Le gaz et l'eau ne lui étaient pas facturés. Il pouvait compter en outre sur de nombreux dons en nature (légumes, pain, charbon...). Le journal n'indique pas le nom du directeur mais précise que c'était une affaire de famille puisque son fils tenait les registres, et son épouse l'Asile des femmes. Il s'agit vraisemblablement de Jacques Barbier, blanchisseur de son état qui s'occupait chaque mois des 900 draps et 600 chemises de l'Asile. Comme pour Léon Portier, une rue porte aujourd'hui son nom, partie de l'ancienne rue de la Vapeur.
Le reporter se fait aussi l'écho de certaines préoccupations : « Le seul défaut de l'Asile, son seul tort, c'est d'être trop à l'étroit. Il y manque, entre autres choses indispensables, une cour pour les enfants, une salle de bains, un abri pour les vieux, que partout on refuse, et qu'il faut bien garder plus de trois jours, pourtant !... »
Trois ans plus tard, les vieillards isolés et malades sont accueillis. Ils le furent jusqu'en mars 1934 quand fut créée la maison de retraite départementale de Saint-Rambert.
Cabines de douche, lavabos et toilettes individuels arrivent en 1913 avec la première rénovation des locaux.
L’année suivante, dès le début de la Grande Guerre, l'Asile ouvre un orphelinat qui sera en service jusqu’en 1929.
En 1928 un service de soupe populaire distribue 400 soupes par jour. En 1940, lors de la débâcle, 600 réfugiés sont accueillis. De 1943 à 1947 dans des « centres Léon Portier » ce sont 1000 soupes par jour qui sont servies aux quatre coins de la ville.
Au cours de l’hiver 1954, après l’appel de l’Abbé Pierre, la municipalité demande à l’Asile d’ouvrir ses portes toute la journée pour accueillir les personnes sans domicile en leur servant un repas chaud à midi.
En 1986, sous la présidence d'Eléonore Geandel, il ouvre désormais 24h/24 tous les jours de l’année, en offrant trois repas par jour. « Nous sommes alors le premier centre d’accueil d’urgence français ouvert 24h/24h », indique ses dirigeants actuels.
Avec l'instauration du RMI, une participation financière est demandée aux bénéficiaires. Elle est toujours d'actualité.
En 2006, Henri Dupoizat déclarait : « Nos pensionnaires sont surtout des hommes, mais nous accueillons à l’heure actuelle de plus en plus de femmes. Ils ont entre 18 et 70 ans, en moyenne 35 à 40 ans. Certains ont mené une existence sensiblement normale, mais à la suite de déboires conjugaux, d’un chômage prolongé, d’un séjour en prison du fait de leur alcoolisme, ils n’ont pu résister à une certaine pression qui les a entraînés dans l’état dans lequel ils se trouvent . L’Asile est alors pour eux le dernier maillon d’une chaîne constituée de ruptures. Ils ont rompu avec la famille, les amis, le travail, les institutions, les foyers de réinsertions où ils sont parfois restés plusieurs mois. Ils ne sont pas inscrits à l’ANPE, n’ont plus de papiers d’identité, de sécurité sociale. Ils sont en passe de rompre avec la société toute entière et si nous n’y prenons pas garde, après l’Asile ce sera la clochardisation, la désocialisation totale et avec elle la vieillesse prématurée, l’usure, la déchéance et une mort beaucoup trop précoce. Notre rôle est de représenter un espoir ; le premier anneau d’encrage qui les ramènera avec lenteur et difficulté vers la réinsertion sociale. »
Comme dans les anciens temps, un chauffoir public, appelé Accueil de nuit – Mise à l'abri ouvre du 15 décembre au 31 mars 2006, de 22 heures à 7 heures pour les personnes à la rue orientées par le 115. Il n'offre pas de couchages mais des fauteuils avec éventuellement des couvertures, et une collation. 147 personnes différentes y furent accueillies,essentiellement des hommes seuls (118) mais aussi 6 femmes, 6 couples et 11 enfants.
Un service de cinq lits halte soins santé voit le jour au rez de chaussée, suivi en 2010 d’un sixième lit. Deux chambres sont alors adaptées au handicap.
En 2012, Soliha Loire (Solidaires pour l'Habitat, ex-Pact Loire) devient propriétaire, prenant à bail emphytéotique tout le tènement immobilier.
En 2014, l'Asile de Nuit ouvre un centre de soins médicalisé (encore actif aujourd’hui) au 25 Rue Jo Gouttebarge, dans des locaux prêtés par la Ville. « Il n’y avait plus à Saint-Etienne de consultation gratuite pour des personnes n’ayant pas accès au circuit traditionnel de santé. Il y avait d’évidence un besoin que nous avons pu combler. En 2015, nous prenons la responsabilité du 115 la nuit et le dimanche matin. »
