Saturday, September 12, 2026

En novembre 1761 voilà un an qu'Antoine Bailliard, marchand tanneur à Thiers, n'a plus donné signe de vie. Il avait projeté d'effectuer un voyage d'affaire à Cosne Saint-Jacques (Cosne-Cours-sur-Loire, Nièvre, ndFI), préférant à la voie terrestre, fatigante et peu sûre, la descente par la Loire au départ de Roanne. Son fils Jean-Baptiste, marchand orfèvre, et son gendre Michel Dullin se mettent à sa recherche, en liaison avec les lieutenances des maréchaussées de son parcours présumé.

Un indice n'est pas fait pour les rassurer: à Beffes en Nivernais (Cher, ndFI), le 21 octobre 1760, a été apporté devant cette église le corps d'un homme inconnu. Ils voient leur crainte confirmée. Le 24 novembre, ils reconnaissent à Beffes des boutons de manchettes d'argent de leur père et beau-père trouvés à sa chemise lors de la levée de son cadavre par les officiers de cette paroisse.

Bailliard et Dullin décident donc de se rendre à Roanne et de diligenter une enquête auprès du lieutenant du bailliage de cette ville.

Arrivés au port, grouillant d'animation, ils se renseignent auprès des voituriers par eau et autres gens de Loire qui leur conseillent de se rendre à l'Hôtel Saint-Nicolas, tenu sur le port par Antoine Bessière. Ici transitent la plupart des voyageurs qui peuvent traiter directement avec un «voiturier par eau», c'est-à-dire un entrepreneur de transport sur la Loire de personnes et de marchandises. Ceci se fait discrètement car c'est illégal dans la mesure où le Duché du Roannais possède un monopole sur l'activité de « messageries » et impose un droit de navigation aux bateliers. Ils peuvent choisir aussi la voie officielle, celle de ces « messageries » donc qui sont établies dans un local de cet hôtel et représentées par le sieur Jars.

Il apparaît sur les registres qu'Antoine Bailliard a bien conclu un contrat avec le voiturier François Jailly, membre d'une nombreuse famille de bateliers. Son père, prénommé François aussi et son frère Jean-Marie, exercent également comme voituriers. François Jailly Fils est plus connu sous son surnom de « petit frelin ».

Le départ était fixé au 21 novembre 1760. Mais d'étranges rumeurs courent sur le port. Bailliard a marqué son passage en se montrant peu discret sur son argent, comme le consignera dans son rapport le procureur du Roi : « le sieur Bailliard avait sur lui plus de 200 louis d'or dont la plus grande partie était cousue dans la ceinture de sa culotte et il avait eu l'imprudence d'en faire voir quelques-uns dans l'auberge Saint-Nicolas de cette ville en présence dudit Frelin.»

Jailly a accepté le voyage pour un prix étonnamment bas. Bailliard transportait avec lui deux ballots et une lourde caisse et les voituriers évaluent la prestation à environ soixante livres. Or Jailly, sans même peser la caisse, a proposé le prix de vingt livres.

D'autre part, Jailly avait fait un retour remarqué. Il n'a pas respecté l'usage selon lequel le voiturier, arrivé à destination, vend sa «cabane» - son embarcation en bois, une toue traditionnelle surmontée d'un abri qui sera dépecée – et revient à pied en deux ou trois semaines.

Port de Roanne (détail) avec une toue cabanée semblable à celle de Jailly
(Musée Joseph Déchelette, Roanne)

Lui a été vu à son retour prématuré sur « un cheval poil bai foncé taille de dragon à courte queue qu'il avait acheté à un gendarme de la garde dont il ne sait pas le nom ».

Enfin Pernette Forcillion, son épouse - ils se sont mariés à Roanne le 20 août 1759 et ont une fille, Anne, née le 27 juillet 1761 - dont les voisins témoignent qu'elle quémandait parfois de la nourriture, a été vue exhibant une paire de boucles de souliers en argent.

Le procureur du Roi consigne dans son procès-verbal : « François Jailly dit Frelin étant revenu de ce voyage, arriva en cette ville monté sur un cheval de quatre vingt dix livres, vêtu d'une veste de peluche neuve et d'une culotte de même étoffe, ayant acheté une tasse d'argent, deux gobelets d'argent à timbales, une bague d'or émaillée, et des boucles de souliers d'argent pour sa femme, il montra aussi beaucoup d'or et d'argent à ses voisins à qui il faisait faire de bons repas et acheta aussi quatre pièces de vin pour la provision de son ménage où tout abondait en viandes délicates tandis qu’avant l'embarquement de Bailliard il manquait de pain dans son ménage,en ayant souvent emprunté de ses voisins pour vivre ! Une conduite aussi extraordinaire faisait penser aux mariniers du port de cette ville que ledit Frelin avait assassiné Antoine Bailliard pour profiter de sa fortune ».

Tout ceci n'est pas de nature à rassurer Bailliard et Dullin qui demandent au procureur d'organiser une rencontre et une perquisition au domicile de Jailly au cours de laquelle ils n'ont pas de mal à reconnaître « un coffret d'argent d'un ouvrage précieux, avec une serrure à secret » provenant de la caisse à bagages.

Bailliard désigne désormais Jailly comme le meurtrier de son père et demande son arrestation. Petit frelin est écroué le 24 novembre et va devoir subir un long interrogatoire qui permettra de reconstituer la chronologie du drame. A aucun moment il n'avoue le crime mais ses explications sont confuses et souvent contradictoires.

Il quitte Roanne sans avoir pris d'autres clients ni bateliers pour le seconder dans les manœuvres. Bailliard lui verse seulement trois livres d'arrhes. Il règle le droit de passage à Digoin. Jailly prétend ensuite avoir embarqué un client à Iguerande, deux à Decize, trois à Nevers, mais aucun marinier supplémentaire pour aider à la conduite suite à l'augmentation du nombre de voyageurs. Il ne peut situer les lieux exacts des « couchées », les étapes durant lesquelles les voyageurs choisissent un hôtel, le voiturier quant à lui passant la nuit à bord de son embarcation. Il mentionne Pierrefitte, une hôtellerie « près d'une église » à Decize, et Briare. Parvenu à Cosne, il débarque précipitamment les bagages et repart aussitôt après avoir procédé au paiement, prétendant avoir reçu pour douze livres « un petit coffret de cuivre métal blanc et jaune fermant avec une serrure à secret apposée dessus le couvercle en dedans doublé de satin rose », lesquelles douze livres avec les trois livres qu 'il avait reçues au départ et cinq livres pendant la route faisaient le prix convenu.

Le prévôt de la maréchaussée qui dirige l'interrogatoire n'en croit rien et propose une autre version: Jailly n' a jamais dépassé le village de Poids de Fer, situé à proximité de Beffes où « il se défit dudit Antoine Bailliard après l'avoir percé de trois coups de couteau et jeta son cadavre dans la Loire après lui avoir ôté sa culotte ; de là il alla sans doute à Nevers débarquer les effets du sieur Bailliard et il les entreposa chez son frère établi audit Nevers, marinier aussi appelé frelin, qui y demeure depuis 14 ou 15 ans ». Celui-ci s'était effectivement installé à Cosne Saint Jacques.

Il restait à expliquer la présence du coffret chez Jailly. Son épouse l'avait d'abord caché chez sa voisine, la femme du sieur Lavague dit Hérode, également voiturier, cette dernière l'ayant restitué lorsque la rumeur du crime s'était répandue. Il constituait la preuve irréfutable de la culpabilité du petit frelin.

Emprisonné à Roanne le 24 novembre, Jailly s'évade le 4 décembre 1761 et disparaît de la région, tout comme sa femme et sa fille, dont les noms n’apparaîtront jamais plus dans aucun document.

Archives départementales de la Loire :
B 833 , pièces 88 et suivantes : instruction de l'affaire Bailliard
B 715 : écrous des prisons de Roanne (1721-1770)
Etat-civil (en ligne)

Procès verbal de capture de la personne du nommé Jailly dit petit frelin voiturier par eau de Roanne accusé d'assassinat et de vol. Le 24 Xbre 1761