Saturday, December 05, 2020
Ce vieux nom, c'est six maisons dont quatre en ruine cernées par les forêts aux confins des communes de Saint-Marcellin et de Périgneux. Le Forez profond. L'eau à  domicile, pour les deux familles paysannes qui vivent là  depuis..., n'est arrivée il n' y a qu'une vingtaine d'années.
 
Avant il fallait aller au "puits" pour remplir les sceaux et les cruches en plastique. C'était une pompe à  eau en fonte rouge qu'on actionnait en tournant une roue. Un bout de ferraille cylindrique prolongeait sa bouche jusque vers une petite ouverture dans le sol et une canalisation acheminait l'eau jusque vers des bacs en ciment, quelques mètres légèrement en contrebas. Le petit truc pratique qui me plaisait bien, sur les bacs en ciment, c'était l'inclinaison du rebord qui permettait de tremper et de frotter les habits. Surtout il y avait un petit coin carré avec des aspérités faites exprès pour que Jeanne Marie, debout, puisse poser le savon de Marseille sans risquer de le voir glisser au fond du bac. Avec ce petit dispositif, j'avais presqu'élevé les constructeurs au rang des génies et des bienfaiteurs.
.Bien avant, dans les villages qui disposaient d'un lavoir communal, certaines femmes passaient leurs journées à  genoux à  frotter les vêtements et le linge. Les lavandières besognaient le plus souvent en groupe, par toutes les saisons. Coiffées de foulards ou de grands chapeaux de paille en été, elles transportaient le linge dans des brouettes ou de larges paniers en osier. Dans le meilleur cas, à  Luriecq par exemple, elles utilisaient, pour décrasser le linge, une chaudière à  eau chaude acquise grâce à  la contribution de chaque habitant. Le lavoir servait au rinçage.
 
A Saint-Just-Saint-Rambert

Au lavoir, chacune avait sa pierre lisse et sa place réservées mais il était de coutume que la plus ancienne soit en tête du lavoir pour bénéficier de l'eau la plus pure. Lieu de travail, le lavoir était aussi le coin des cancans, des éclats de rire et des chansons. A genoux dans leurs banches (caisson de bois), Jeanne, Marie et les autres lavaient et frottaient le linge des clients, celui des petits bourgeois ou de la famille de l'instituteur, ou bien encore les soutanes du curé. Elles travaillaient sans lessive mais avec de l'alcali et du savon de Marseille. Le salaire était dérisoire: un sou pour un mouchoir. Le linge était ensuite porté "au pré" pour qu'il blanchisse. Le rinçage avait lieu l'après-midi et le soir venu, le linge était étendu. Les draps surtout devaient impérativement passer la nuit dehors, sans quoi ils auraient jauni.
 
Ci-dessous: lavoir restauré à Saint-Cyr-de-Valorges, lavandières autrefois à Balbigny

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Les draps parfois n'étaient lavés qu'une fois l'an. C'était le jour du "buia", c'est à  dire le grand nettoyage. Le linge était entassé dans de grands cuviers de terre cuite, surmonté du "charri", une grande toile de chanvre contenant de la cendre de bois faisant office de détergent. On arrosait d'eau chaude et le liquide (le "lessi") recueilli par-dessous, était chauffé et passé à  nouveau. Les cendres de bois contiennent en effet du carbonate de potasse, qui, mêlé avec les corps gras, constituait une sorte de savon. Les meilleurs cendres étaient celles des arbres fruitiers, des chênes, des charmes ou de l'orme.

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Construit en 1892, le lavoir de Moingt, long de 17,5 mètres, est l'un des plus grands de la région. Il possède une prise directe sur la rivière de Moingt. La fresque représentant des lavandières a été réalisée par des jeunes.
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Par contre celles du châtaignier tachent le linge. Une fois l'eau écoulée, les draps étaient rincés abondamment au lavoir mais il était conseillé, si possible, d'utiliser de préférence l'eau courante d'une rivière. Surtout en été quand l'eau du lavoir se ternissait plus vite. Dure besogne car les draps étaient épais et encore plus lourds une fois mouillés. Les femmes devaient les brosser, les plonger à  maintes reprises pour les rincer, les soulever, les étendre et les transporter pour les repasser. Alors les hommes, parfois, " prêtaient la main ".

.Le lavoir, dont les parois devaient être brossées pour conserver leur propreté, était très tôt le lieu d'initiation des enfants. Bonne ménagère tu seras ma fille ! Et pour être digne de diriger la maison, elle apprenait aussi à  ranger très soigneusement son linge dans des rayons proprement recouverts de papier ou d'une toile légère, à  le repasser suivant des règles strictes. A placer, à  côté d'un brin de buis béni le petit bouquet de lavande enveloppé dans un petit sachet de toile.
 
Lavoir de Saint-Sauveur-en-Rue, dans le Pilat

Le travail pouvait se faire aussi sur les berges des fleuves et des rivières. Dans certaines régions on distinguait alors les laveuses, des professionnelles qui travaillaient pour les autres, et les lavandières qui nettoyaient leur propre linge. Sur une planche en bois, agenouillées au bord du fleuve, elles savonnaient le linge. Frappé au battoir, rincé et essoré, il était ensuite étendu sur les galets de la rive pour sécher. On a pu lire aussi, chez les lavandières antillaises, une tenue de coutume au bord des rivières qui ne semble pas avoir eu cour sous nos tropiques. Mais l'image est si belle : "Elles relevaient très haut leur jupe et, afin d'avoir les bras libres, n'enfilaient pas les manches de la robe qu'elles attachaient sur le devant au niveau de la poitrine."

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.Lavandières d'autrefois à Saint-Rambert (CPA) et lavoir de Nervieux. Créé en 1892, cet édifice public a été négligé pendant de nombreuses années et la reconstruction des murs et du toit, qui avaient dû être démolis pour des raisons de sécurité, a été entreprise en 2005 conformément aux plans d'origine. Il a été inauguré en juin 2007. Photos prises lors de l'inauguration et appartenant à la mairie de Nervieux.
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.A Saint-Etienne, les mains dans les poches, les hommes
 

A Saint-Etienne, les femmes utilisaient l'eau du Furan, notamment à  son entrée dans la cité, au niveau du Rez, entre la colline de Valbenoîte et l'avenue de Rochetaillée. Une buanderie fut ici la dernière dans les années 1960 à  s'établir directement sur les eaux de la rivière.

Unieux, buanderie sur les bords de l'Egotay

Jean-Marius Nijak, dans un bulletin des Amis du Vieux Saint-Etienne (1994) a évoqué cette époque révolue." Des pierres lisses, posées dans l'eau claire, penchées de manière à  émerger à  moitié, servaient de surface de travail aux actives et bavardes laveuses. Chacune était équipée d'une caissette en bois, à  trois côtés, dans laquelle elle installait un coussin avant de s'agenouiller. Les opérations étaient complexes: le linge était bouilli dans les chaudières du buandier, puis rincé plusieurs fois à  l'eau froide et si nécessaire passé à  l'eau javellisée, battu ensuite énergiquement à  grands coups de maluche, brossé vigoureusement avec des brosses de chiendent, tordu, essoré et enfin mis au pré. L'immense prairie derrière le lavoir permettait au linge de bénéficier de l'action conjuguée de la chlorophylle et du soleil. Ah que le linge fleurait bon quand, repassé et plié avec soin, on le rangeait dans la grande armoire de noyer, avec les bouquets de lavande et de serpolet !"

C-dessous: les bords du Vizézy à Montbrison et un lavoir sur les bords de la Valcherie au Chambon-Feugerolles

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C'est avec Madame Rigaud que nous disons adieu au petit monde blanc et parfumé des lavandières. Sur la commune de Périgneux, Caroline Simon (*) l'a rencontrée. Contrairement aux femmes de Luriecq, elle ne possède pas de chaudière. Armée de son marteau, elle casse la glace et lave consciencieusement son linge. Aujourd'hui il ne reste plus d'escalier pour pouvoir se mettre à  genoux, elle reste donc debout. En tant que fidèle utilisatrice du lavoir elle s'occupe de le nettoyer plusieurs fois par an et avec l'aide de son mari, elle le vide et brosse les bassins afin d'en ôter toutes les impuretés. Pourquoi alors se donner tant de mal à  faire ce travail de longue haleine quand sa machine à  laver, flambant neuve, reste inactive à  la maison ?
 
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Saint-Bonnet-le-Courreau
Sur le mur, planche et battoir (ou massole). Des objets, nous indique l'Ecomusée d'Usson en Forez, taillés dans une même pièce de chêne.
 
 

A cette question, elle répond sans hésiter que "certes la machine c'est pratique mais finalement, elle ne lave pas aussi bien qu'une spécialiste." En fait, elle ne se résout pas à  abandonner son lavoir et son passé. Ce n'est pas un travail mais une passion. Elle conclut en disant qu'elle a toujours lavé son linge au lavoir, qu'elle aime ça, qu'elle l'a toujours fait et que rien ne pourra la dissuader de s'arrêter.

Renaison. Les eaux du Renaison étaient appréciées des lavandières. Puis des industries textiles. "Ni calcaire, ni ferrugineuse, elle assure un lavage efficace des fils de coton (des fils simples non retors) ", souligne Violette Blanc, la bien nommée, dans un article paru dans un ouvrage collectif consacré à  Roanne (2000)

Les grandes manoeuvres: bateau-lavoir à  Roanne mis en service dès les années 1870 (pub pour le savon coquille)

* La lessive de Jeanne, Loire magazine, janvier 2001
Le dessin au fusain "Saint-Etienne" est emprunté à l'ouvrage Genèse d'une ville