Monday, September 21, 2020
" La silhouette de ses bâtiments et de ses fumées faisaient sens et paysage lors des retransmissions télévisées de la grande époque des Verts: elles portaient témoignage des valeurs de la ville que défendaient son équipe. Le Chaudron des Verts et la ville lui doivent ainsi une partie de son image." Ces cheminées, qui n'existent plus, et ces bâtiments, dont parle l'ouvrage 100 sites en enjeux, évoquent le souvenir de Creusot-Loire et, au-delà , c'est à  dire outre-tombe, de la Compagnie des fonderies, forges et aciéries de Saint-Etienne.


Cette importante compagnie est assez longuement évoquée dans L'Illustration économique et financière de la Loire, dans son supplément au n° du 8 octobre 1927. Elle est plus connue encore sous le nom de son fondateur, en 1865: Charles Barrouin (1813 - 1889).

Pourtant, le magazine lui faisait bien peu de place. Nous lisons cette seule mention: " La direction technique, confiée tout d'abord à  M. Charles Barrouin, a été assurée, de 1879 à  1916 par M. Henri Harmet, de 1916 à  1922, par M. Frédéric Beutter, et, depuis lors, par M. Lucien Cholat."


L'Illustration rappelait que Pierre Cholat était, depuis 1922, le président du Conseil d'administration, ses prédécesseurs ayant été Edouard Aynard (jusqu'en 1913), Charles Cholat (1913-1916) et René Aynard (1916-1922).

La société est dirigée par un administrateur délégué. Tour à  tour: MM. Janicot, Revol, Charles Cholat, déjà  cité et qui le fut pendant 40 ans, de 1876 à  1916, puis son fils Pierre Cholat en 1916. Celui-ci était encore président-directeur général en 1948 au moment de la rédaction d'une notice historique à  laquelle nous empruntons également.

Pour comprendre, il faut tenter de lire l'ouvrage de Daniel Colson:  La Compagnie des fonderies, forges et aciéries de Saint-Etienne (1865-1914). L'auteur nous apprend que l'originalité des Aciéries de Saint-Etienne réside dans le fait qu'elles ont été créées dans la douleur par un "maître de forge" sans maîtrise. Si Barrouin est "l'essentielle raison d'être" de la société et son "principal fondateur" (ainsi que le proclamait le texte des statuts), c'est en raison de sa seule valeur professionnelle, de sa compétence.

Daniel Colson: " Barrouin occupe une position dominée dont il ne parviendra jamais à  se dégager. Sans doute sa situation de départ n'est-elle pas exceptionnelle et ses effets inéluctables. D'autres grands dirigeants de la sidérurgie ont su s'imposer au conseil d'administration de leur société. Ce n'est pas le cas de Barrouin qui accumule les handicaps."

Handicap d'une création tardive pour un marché difficile, manque de capitaux,... L'ancien étudiant boursier de l'École d'Arts et Métiers de Châlons-sur-Marne, "ingénieur itinérant ballotté de région en région", ne pouvait rivaliser avec les polytechniciens Revol et Cholat. C'est la famille stéphanoise Cholat, fortunée elle, qui devait prendre le contrôle des Aciéries, jusqu'en 1954, et Barrouin dut se soumettre à  son autorité.

Charles Cholat, décédé en 1916, fut aussi, de 1909 à  1911, le président de la Chambre de Commerce. Outre Pierre et Lucien Cholat déjà  cités (ce dernier était ingénieur civil des mines), mentionnons son autre fils, Joseph, qui y fit carrière de 1929 à  1966. Docteur en droit, il en était le secrétaire général en 1948. On retrouve encore à  cette même date, parmi les administrateurs, un Pierre Grellet de la Deyte, gendre de Charles Cholat et ancien officier de marine.


Charles-Barthélémy Barrouin

Il enseigna une année à  l'école de Châlon puis travailla peu de temps à  Paris. Son arrivée dans la Loire date du milieu des années 1830. Ingénieur aux forges de Terrenoire (dépendant à  l'époque de Saint-Jean-Bonnefonds), " il ne tarda pas à  se distinguer comme constructeur et comme métallurgiste, en modifiant le matériel existant et en faisant d'heureuses créations". Il y resta jusqu'en 1845.

Il prit ensuite la direction des forges du Creusot, où il resta jusqu'en 1852. Sa notice nécrologique (Lyon 1890) indique que "Messieurs Petin et Gaudet qui avaient apprécié sa valeur, lorsqu'il était employé avec eux à  la Compagnie de Terrenoire, l'appelaient en 1852, à  collaborer à  la création des vastes établissements qu'ils se proposaient de fonder à  Saint-Chamond".

Dans son ouvrage Les patrons du Second Empire, consacré à  ceux de la Loire, Gérard-Michel Thermeau précise que Barrouin avait été témoin au mariage d'Hippolyte-Ulysse Petin en 1843.

Hippolyte-Ulysse Petin et Jean-Marie Gaudet avaient d'abord créé une usine à  Rive-de-Gier. Ils rachetèrent ensuite l'entreprise Morel de Saint-Chamond pour participer à  la fondation, en 1854, de la société en commandite des Forges et aciéries de la marine et des chemins de fer. Celle-ci a été créée aussi par Jackson Frères, Neyrand, Thiollière et Cie, Parent, Shaken, Goldsmith et Cie. Soit un capital de 22,5 millions de francs et 3000 ouvriers, notamment dans le groupe des "Usines de la Loire": Saint-Chamond, Lorette, Assailly, Rive-de-Gier.


Charles Barrouin dirigea donc pendant 12 années les usines de Saint-Chamond, "et c'est pendant cette période (...) que ces usines reçurent les perfectionnements et les développements bien connus du monde métallurgique qui les placèrent, dès cette époque, au premier rang. C'est à  ses travaux personnels qu'est due la modification importante du laminoir des bandages sans soudure et des frettes à  canons. Il a créé le train à  tôles de grandes dimensions et à  blindages, ainsi que le nouvel outillage, et, si l'on se reporte au temps où tout cela a été fait, on restera convaincu que l'auteur de ces magnifiques installations a eu le rare mérite d'être l'initiateur de la grande métallurgie et d'avoir permis à  la France de maintenir sa marine de guerre au niveau de celles des nations les plus avancées. "

Il quitta les établissements Petin et Gaudet en 1864 pour fonder la Société des Fonderies, Forges et Aciéries de Saint-Étienne. Il exerça pleinement ses fonctions, limitées à  l'aspect technique, jusqu'en 1880. Ce spécialiste du travail du fer fut ensuite remplacé par Henri Harmet.

Daniel Colson: " L'étonnant, dans la longue histoire des Aciéries de Saint-Etienne et dans le souvenir de Barrouin qui s'y rattache, c'est qu'une présence aussi précaire et éphémère à  la tête de l'usine du Marais, - quinze ans sur plus d'un siècle d'existence -, ait pu autant marquer son identité. (...) On ne devait plus pourtant cesser de parler de Barrouin à  Saint-Etienne pour désigner l'usine qu'il avait fondée. Un siècle plus tard, y compris après les grands bouleversements liés à  la création de la Compagnie des aciéries et forges de la Loire (CAFL), puis de Creusot-Loire, on continuait d'aller "travailler chez Barrouin", d'habiter "dans les cités Barrouin" (dès 1868, il avait mis au point un projet de cités ouvrières, ndlr) comme ailleurs, toute proportion gardée, on pouvait habiter et travailler "chez Schneider" ou "chez Peugeot"."

Son nom a été donné à  une rue stéphanoise. Elle rejoint la rue des Aciéries (ex-rue du Marais), laquelle est prolongée par la rue Charles-Cholat, dénommée ainsi en 1941.

Le Marais

La zone du Marais où Barrouin installa son usine (rue des aciéries) est approximativement située entre Montaud, Montreynaud et Le Soleil. Traversée autrefois par les rivières l'Isérable, le Furan, des Eaux jaunes, il s'y trouvait aussi l'étang de Cros près duquel furent foncés de premiers puits de mine, appelés "Puits des Cros" et "du Marais". Beaucoup d'autres devaient suivre: Vieux des Chaux, Achille, etc. La plus ancienne industrie lourde du secteur, les Forges et aciéries de la Bérardière, fut créée en 1816. Sa direction étant confiée à  M. Beaunier, le fondateur de l'Ecole des Mines. Cette importante usine devint plus tard celle de la famille Bedel. D'autres usines furent ensuite fondées: usines Révollier (Biétrix par la suite puis Leflaive, autrement nommées Ateliers de La Chaléassière) et Carves. Mais aussi, au fil du temps, la gare de La Terrasse, une importante minoterie, une usine à  gaz. Le Chaudron bien sûr....




La Compagnie

Son histoire, qu'il n'est pas aisée de suivre, est relatée dans les grandes lignes dans la notice historique déjà  mentionnée, datée de 1948 et sans nom d'auteur sur le document consulté (J.Wolff, d'après la note du réseau Brise) . Eric Perrin y revient également, aussi brièvement en ce qui concerne la période 1865 - 1952, dans son ouvrage  F.A.M. C.A.F.L Creusot-Loire, des années 30 à  nos jours; Mémoires d'un demi-siècle d'industrie métallurgique en région saint-chamonaise (1996).

Le passage des fabrications du fer aux fabrications d'acier Bessemer, puis d'acier Martin, s'accomplit progressivement. C'est l'ingénieur Henri Harmet, successeur de Barrouin, qui contribua à  élargir le renom de l'entreprise par le biais de la fabrication d'aciers spéciaux, à  destination de la Guerre et de la Marine (la Défense d'alors). " Malgré l'exiguà¯té des moyens financiers mis au début à  la disposition des créateurs de l'usine de Saint-Etienne, le développement de l'outillage put se poursuivre d'année en année, grâce à  une gestion prudente, les épargnes des exercices favorables ayant permis des améliorations successives." Ainsi dans les années précédant la guerre de 1914-1918, l'usine de Saint-Etienne participa largement aux fournitures de blindages et aux fabrications d'artillerie pour les navires de guerre.




Il y avait deux aciéries à  la veille de la Grande Guerre. Une "nouvelle aciérie" vit le jour pendant le conflit, en 1916. Sa première coulée intervint en 1918. Il s'agit du site près du stade. Son dernier agrandissement prévu devait la classer "parmi les réalisations les plus puissantes et les plus modernes permettant les productions d'acier les plus variés", indique la notice de 1948.

D'après L'Illustration, en 1927 la Compagnie possédait encore deux aciéries: la plus ancienne comptait quatre fours Martin et les presses système Harmet pour la compression de l'acier par tréfilage. La plus récente avait également quatre fours Martin et était dotée de nombreux ponts roulants et un pont de coulée de 100 tonnes. Cette même année, la Compagnie rachetait l'usine de Basse-Ville (rue du Clapier). Celle-ci fermera en 1958 à  l'époque de la CAFL.

L'activité de la Compagnie, portée principalement sur les blindages de marine, s'orienta sur la fabrication de blindages de chars et de canons de D.C.A.: 400 tonnes de tôle de blindage en mai 1940.

A l'aube des années 50, les installations industrielles de la Compagnie occupaient un espace de 36 hectares dont 10 de bâtiments couverts.  Elle employait 1368 ouvriers et 232 cadres et employés. L'usine du Marais comprenait, outre la fonderie et l'aciérie, des laminoirs, un atelier de traitement thermique... Elle disposait de trois fours Martin: un de 50/80 tonnes; un autre de 35/45 tonnes et un autre encore de 12/25 tonnes; et un four électrique de 12 tonnes. Ses pièces en acier moulé pouvaient atteindre les 65 tonnes, pour un diamètre de près de cinq mètres. Elle pouvait livrer des tôles (pour la SNCF, pour la Marine, pour les constructeurs chaudronniers et de mécanique générale) de près de 1800 kilos. Sa plus grosse presse à  forger atteignait les 4000 tonnes et elle mettait en oeuvre 300 machines-outils. Sans oublier un four parmi 25 autres, vertical celui-là , de 25 mètres, pour traitement thermique d'arbres, tubes et éléments de canon.

En 1952, la Compagnie fusionna avec celle des Forges et Aciéries de la Marine, donnant ainsi naissance à  la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et de Saint-Etienne. La production des lingots, tôles et grosses pièces de forge fut attribuée à  l'usine du Marais où 300 emplois furent supprimés, en douceur et sans grève, semble-t-il.

Un an plus tard était créée la Compagnie des Ateliers (et non "Aciéries comme on le lit encore souvent) et Forges de la Loire (CAFL), réunissant les usines de la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et de Saint-Etienne - Saint-Etienne, Saint-Chamond, Assailly, Onzion, Le Boucau (fermée en 1964) auxquelles il faut ajouter la mine de Leucamp (Cantal) - Jacob Holtzer (Unieux) et les Aciéries et Forges de Firminy (ex-Verdié). Son siège social était situé à  Saint-Etienne. Son logo: une étoile à  six branches héritée des Forges et Aciéries de la Marine avec, au centre (et au lieu d'une ancre de marine, un canon et une grenade, avec la mention "St-Chamond") le sigle "CAFL". Lequel logo sera remplacé en 1967, note Eric Perrin, par un autre, plus moderne, stylisant une enclume et une roue.

Des trains finisseurs furent achevés à  l'usine du Marais à  la fin des années 50. Dix ans plus tard, l'usine d'Assailly fermait et toute son activité, personnel compris, était transférée à  Saint-Etienne. En 1970, l'usine se retrouvait, avec toute la CAFL, jusqu'en 1984, dans "Creusot-Loire", qui représentait 14 établissements partout en France.

Ensuite ? Ascométal a repris une partie de l'activité de l'usine du Marais. Cette ancienne filiale d'Usinor, passée dans le giron italien de Lucchini, a été cédée en juillet 2011 au fonds d'investissement américain Apollo Global Management. Easydis, filiale de Casino, est aussi implanté rue Bénevent. Quant à  l'immense bâtiment si caractéristique - l'ancienne halle -, il accueille aujourd'hui des terrains de foot à  5.


Le long bâtiment dans un angle désormais fermé du Chaudron, celui entre la Tribune Nord et la Tribune Henri Point