Thursday, September 24, 2020
Les éditions Omnibus ont eu la bonne idée de rééditer Les Histoires magiques de l'Histoire de France. En feuilletant cet ouvrage célèbre de Guy Breton et Louis Pauwels - ce dernier étant le co-auteur, surtout, du Matin des Magiciens - on redécouvre dans le chapitre consacré aux "grands bizarres" un texte intitulé "Le curé Bonjour, ou la crucifixion d'Etiennette". Cette histoire qui se déroule dans l'Ain intéresse au plus près celle de notre département, bien que les auteurs ne l'écrivent pas vraiment. Une simple allusion, dans le dialogue qui suit, mentionne le Forez comme étant la principale région de propagation du mouvement religieux dont il est question et qui donna lieu dans nos contrées à  des événements hors du commun.


Les Fareinistes


La scène se déroule à  Fareins en 1787, un jour d'octobre. Pour la raconter, les auteurs empruntent à  un ouvrage dont nous possédons un exemplaire, publié en 1955 sous la plume de Claude Hau: Le Messie de l'An XIII. Donc, ce jour d'octobre 1787, dans l'église du village, plusieurs personnes sont rassemblées autour du curé: François Bonjour. Parmi elles, une femme: Etiennette Thomasson. A sa demande, le prêtre et le vicaire lui clouent les deux mains au mur puis les pieds ! La crucifixion d'Etiennette dura quelques minutes, après quoi elle fut délivrée... de ses coliques qui l'a faisaient cruellement souffrir. Ce miracle, semble-t-il, après d'autres, de trop en tout cas, entraîna l'exil de François Bonjour au monastère de Tanlay, celui de son frère Claude, son prédécesseur à  la tête de la paroisse, dans sa famille de Pont-d'Ain, et celui, enfin, de M. Farlay, le vicaire.


François Bonjour


Eglise de Fareins (CPA)

Ce dernier était enjoint à  regagner sa ville natale de Boën d'où était également originaire une dame de bonne famille: Marianne-Louise de Boën. Elle était appelée "Mademoiselle de Boën" bien qu'elle fut mariée, en l'occurrence au seigneur de Saint-Cyr-de-Valorges. Elle était la fille de Louis-François-Marie de Punctis de La Tour, seigneur de Boën. C'est autour d'elle, à  Lyon, que gravitaient les Amis de la Vérité, dont les frères Bonjour, c'est à  dire les membres d'un groupe local héritier de L'Oeuvre des Convulsions.

L'Oeuvre

Ce mouvement religieux, subdivisé en différents courants sectaires, doit son nom aux convulsions qui touchaient certains de ses membres. Il a poussé dans le terreau janséniste et s'est propagé en Province après les événements fameux qui se produisirent en 1731 sur la tombe du diacre Pâris au cimetière Saint-Médard (Paris).

" On eut, çà  et là , des cataleptiques, des anesthésiées, des illuminées, etc., résume Galley dans L'élection de Saint-Etienne à  la fin de l'ancien régime (1903). On entrevoyait un monde merveilleux: la foi victorieuse de la souffrance. On tint pour inspirés des propos extatiques sur la "Nouvelle Jérusalem", l'incarnation du Saint-esprit, "la venue d'Elie", les abominations morales qui devaient précéder, etc."

Au cours de leurs transes, les convulsionnaires appelaient des pénitences appelées "secours", des coups de bâton par exemple. A ces "petits secours" allaient succéder de "grands secours" qui pouvaient aller jusqu'à  la crucifixion et qui se seraient accompagnés de guérisons miraculeuses, phénomènes d'insensibilité, etc. Les "secours", le plus souvent pratiqués sur des femmes qu'on a tenté de psychanaliser au XIXe siècle, furent interdites par le Parlement en 1762 mais continuèrent clandestinement.

Claude Hau : " Pour  les convulsionnaires, le Christ est le Bon Bon, le chef de chaque secte est le bon papa, son second est le petit papa. Etre crucifié, c'est faire un grand dodo. On a bobo ! Le jansénisme retombe en enfance."


Vue de Boën-sur-Lignon

Les Amis de la Vérité foréziens


Dans le cercle des Amis de la Vérité de Lyon figurait un certain Desfours de Genetières. C'est lui qui aurait amené les frères Bonjour chez Mlle de Boën où l'on acheva d'endoctriner ces hommes d'église imprégnés de jansénisme. Ils étaient de souche forézienne, de Saint-Romain-en-Jarez d'après Galley. Dans la sphère de l'Oeuvre figuraient aussi l'abbé Gobert. Originaire de Saint-Genest-Malifaux, il avait connu Claude Bonjour quand celui-ci était curé de Saint-Just-les-Velay (Saint-Just-Malmont, à  l'époque dans la province du Forez). Un autre répondant pour les Bonjour était l'abbé Rollet, aumônier des Ursulines de Montbrison et familier de Mlle de Boën.

Celle-ci leur fournit comme servante une Forézienne: Françoise Monnier. Françoise était l' amie intime de Claudine Dauphan, de Boën toujours, au service de Mlle de Boën. Françoise et Claudine devaient jouer un rôle de premier plan dans l'aventure ahurissante de Bonjour et consort.


Claudine Dauphan

Chez Mlle de Boën, les Bonjour rencontrèrent aussi l'abbé Souchon, curé de Marcilly en Forez, et  l'abbé Jean Fialin, successeur de Souchon à  Marcilly quand celui-ci deviendra curé de Sainte-Foy-l'Argentière. Ne manque que Jean-Jacques Drevet, le curé de Saint-Jean-Bonnefonds, converti un peu plus tard. Ils pourraient aussi y avoir connu l'abbé Jacquemont, vicaire à  Boën puis curé à  Saint-Médard en Forez. Nous retrouverons les uns et les autres un peu plus loin.

Un précédent dans le Forez

L'affaire de Fareins suivait de peu une autre du même genre, à  Marcilly où Jean Fialin avait obtenu sur sa servante, selon la formule consacrée,  "l'anesthésie d'une crucifixion". Ce crucifiement valut au curé forézien d'être déchargé de ses fonctions par l'archevêque de Lyon, Mgr Montazet, pourtant favorable aux thèses jansénistes. La crucifiée pourrait être la future épouse de Fialin, "soeur Agathe" (Agathe Michel), originaire de Saint-Marcellin-en-Forez.

C'est ce même Fialin qui devait annoncer dans le Forez la bonne nouvelle en 1792 et distribuer des reliques (lire plus loin). L'ancien curé, peu de temps après "l'incarnation", devait rejoindre Paris où il retrouva son ami et protecteur, Javogues, élu à  la Convention nationale. Pour l'anecdote, le duc de Persigny, ministre de Napoléon III, était son petit-neveu.

L' "Annonciation" d'Ainay et naissances du "Précurseur" et d'Elie

Jeudi saint 1791. En l'église d'Ainay (Lyon), un ange apparaît à  Claudine Dauphan, la servante de Mlle de Boën, qui prie pour François Bonjour - à  cette époque il est emprisonné. Elle a prétendu que Dieu l'a choisie. Elle doit donner naissance au prophète Elie.

Promue servante du Seigneur, la Forézienne est engrossée par... François Bonjour. Françoise Monnier, la meilleure amie de Claudine, est également enceinte. De François Bonjour également, semble-t-il.

Bonjour, à  sa libération rejoint la capitale en compagnie des deux femmes. En janvier 1792, Françoise Monnier met au monde un garçon qui n'est autre que le Précurseur. Il est appelé Jean, tout naturellement. En août, Claudine Dauphan accouche d'Elie-Israël.

Pourquoi Elie ? Parce qu' à  ce grand prophète des religions abrahamiques, en particulier du Judaïsme, s'attache tout particulièrement l'idée de la fin des temps et, dans une perspective chrétienne, de la seconde venue du Christ.

L'Ancien Testament raconte qu'avec son manteau, il frappa l'eau du Jourdain et que l'eau s'écarta, comme dans l'épisode de la Mer Rouge avec Moïse dans l'Exode.

Et son enlèvement au ciel a inspiré toute une tradition eschatologique. " Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable", lit-on dans le livre de Malachie.  

Dans l'Évangile de Luc, l'ange annonce à  Zacharie que son fils à  naître, Jean (c'est à  dire saint Jean-Baptiste, Le Précurseur), "marchera devant Dieu avec l'esprit et la puissance d'Élie". L'Evangile de Jean précise que saint Jean-Baptiste répond aux sacrificateurs et aux Lévites qu'il n'est point Elie. Marc, enfin, écrit dans l'épisode de la Transfiguration que Jésus dit aux disciples qu' "Elie viendra premièrement, et rétablira toutes choses".

D'après Claude Hau : " Jusqu'ici [Bonjour] a marché sur les traces des autres: il a prêché la vertu de pauvreté, ce qui n'est pas neuf, il a fouetté, comme tous les secouristes, crucifié comme les margouillistes, annoncé, après tous les figuristes, la venue du prophète Elie, le second Messie et le règne de mille ans. La "résurrection" effective d'Elie n'est encore qu'une réédition de l'aventure de Vaillant (un prêtre de Troyes, ndlr) qui se prenait lui même pour un prophète."

Et l'auteur halluciné, un peu trop peut-être:  " Voici enfin du nouveau. Et François invente un Élie à  surprise: cet enfant, à  sa majorité, deviendra l'incarnation du Saint-Esprit ! On se demande où le curé est allé chercher ces fantaisies. L' Evangile auquel les jansénistes nouvelle manière ont fait dire tant de sottises n'a jamais fait mention, fût-ce en termes voilés, d'une pareille transmutation. Il n'a jamais précisé que le Nouveau Messie dût être le Saint-Esprit. Quant à  Claudine, elle s'est contentée d'annoncer qu'elle allait engendrer le prophète. Il faut admettre alors que Bonjour se croit autorisé à  compléter les Écritures. De quel droit ? De droit divin, tout simplement. Sous les apparences d'un curé de campagne, c'est le fils de Dieu en personne qu'héberge la prison de Trévoux !"

D'autres enfants verront le jour. Claudine Dauphan mourut en 1834 et François Bonjour en 1846. Concernant Elie, il s'éteignit en 1866. Il avait fait fortune dans le commerce après avoir été colonel de la garde nationale et eut plusieurs enfants dont Jules qui se convertit au catholicisme en 1854, du vivant de son père. Elie s'était marié en 1812. Un de ses témoins était Jean-Jacques Drevet.

La République de Jésus-Christ

Le 2 novembre 1794, la garde nationale arrête dans les forêts de la commune de Saint-Genest-Malifaux (massif du Pilat), une troupe formée de 43 personnes, hommes, femmes et enfants. Quelques armes sont saisies, et des hosties. La troupe est conduite à  Saint-Genest. Certaines des personnes arrêtées sont placées en prison, d'autres dans une auberge. Un second attroupement d'une dizaine de personnes, pour moitié des enfants, est arrêté en un autre lieu. Tous prétendirent s'appeler "Bonjour" et donnaient des réponses "toutes imbéciles", raconte Pierre Zind d'après rapport. Ils ont aussi emprunté des prénoms à  l'ancienne loi: Issac, Judas, Jacob, Aaron... On les prit pour "Martinistes, illuminés, convulsionnaires et jansénistes".

Le lendemain, des rapports alarmants provenant de Montbrison, Saint-Etienne et Trévoux (dans le district de l'Ain où se trouve Fareins) informaient les autorités "qu'un nouveau genre de fanatisme... s'est emparé de l'esprit de quelques habitants des campagnes", que "la plupart de ces extravagants" sortent des communes de Marcilly, Saint-Jean-de-Bonnefond et Fareins. Le rapport de Montbrison ironise : " (...) leur but est d'aller dans la Terre Promise, précédés d'un nouveau Moïse, tenant à  la main la baguette enchanteresse... La mer doit s'ouvrir à  leur présence et leur laisser un passage libre; ils doivent faire les plus grands prodiges, mais malheureusement pour ceux, c'est qu'ils ont oublié de se munir de passeports, c'est qu'il n'y a point de Mer Rouge dans la République, c'est que nos gendarmes, nos gardes nationales, sont plus intrépides que les soldats de Pharaon et ne craignent pas d'être submergés, puisqu'ils en ont arrêté déjà  plus de quatre-vingts." Un autre rapport signale en effet l'arrestation de quarante autres personnes à  Tarentaise.

D'après les rapports, ils étaient conduits par un Moïse de sexe féminin, "une fille autrefois de très mauvaises moeurs, et convertie ensuite par Drevet". "Moïse faisait le prêtre en unissant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit", dit un rapport. Il s'agirait en fait d'une allusion à  Claudine Dauphan; laquelle n'est pas présente sur place. Quoi qu'il en soit, ce prophète en jupon ne fut pas pris, pas plus que les trois vrais organisateurs de l'émigration: Fialin, déjà  rencontré, Jean-Jacques Drevet et Antoine Lafay.

Né à  Saint-Genest-Malifaux, Drevet avait été le curé de Saint-Jean-Bonnefonds et Lafay son vicaire. Ce dernier l'avait rejoint à  Saint-Jean après avoir servi à  la cure de La Valla en Gier. C'est Lafay qui aurait converti Drevet au possibilisme. Les deux avaient quitté la paroisse en 1792 ou 1793 à  la demande de la municipalité, suite à  des rumeurs qui couraient sur leur compte, évoquant de honteuses saturnales. Drevet s'en alla à  Lyon et Lafay émigra en Suisse.

Dans les forêts du Pilat, ils attendaient la venue d'Elie et de la "sainte famille", qui ne vinrent pas, pour aller ensuite en... Terre Sainte, fonder la République de Jésus-Christ. Leur périple se termina à  Saint-Etienne. Ils furent tous libérés dans les mois qui suivirent.

Les Bleus et les Béguins

"Bleus" était le surnom dévolu en particulier aux membres du groupe de Marcilly. D'après le texte d'un curé de Saint-Etienne le Molard, il proviendrait de l'habitude qu'avaient prise les femmes de porter au cou un ruban bleu au bout duquel pendait une petite bourse contenant des hosties, avec lesquelles elles se communiaient à  l'heure du jour qui leur plaisait. On retrouvera aussi plus loin, dans l'épisode Digonnet, des allusions à  des rubans bleus comme signe d'appartenance au groupe de Saint-Jean. Mais là , les sectateurs étaient surtout appelés "Béguins". Le surnom semble apparaître avec Drevet. Le mot signifierait "entêté" dans le parler local.

Le Jansénisme

" Que Port Royal et son incomparable groupe: le grand Arnauld, Pascal, Jacqueline, Hamon, Duvergier de Hauranne et les autres; que les persécutions si dignement subies, que ce stoïcisme catholique aient pu aboutir à  une telle aberration, on ne peut se résoudre à  le croire." Jean-Baptiste Galley.

L'aberration pour Galley, ce sont bien sûr les événements évoqués plus haut. Sans doute serait-il préférable de parler de "jansénisants" plutôt que de "jansénistes" concernant les Bleus et les Béguins. Voire même pour les premiers convulsionnaires, pour Gérard Aventurier " aussi éloignés du jansénisme théologique de 1670 - 1730 (...) que du jansénisme dur et revendicatif du bas clergé (...) de 1750 - 1790". Quant à  la filiation du béguinisme avec le jansénisme, il l'estime pour sa part "plus lâche encore que celle des convulsionnaires".

Les personnes dont Galley donne le nom sont à  l'origine du jansénisme initial, dont l'abbaye de Port-Royal des Champs (Yvelines) fut le haut lieu. Il y manque celui que ses adversaires ont pris pour désigner le mouvement: Jansen ou Jansénius en latin. Théologien, évêque d'Ypres, Jansen signa au XVIIe siècle un livre appelé, en abrégé, l'Augustinus, en référence à  saint Augustin. La doctrine janséniste se réclame des écrits de l'évêque d'Hippone (l'actuelle Annaba en Algérie) concernant les notions complexes de la grâce, la liberté humaine, le péché originel ou encore la prédestination.


1- Le temps de la grâce

Quelle part donner à  la grâce offerte par Dieu tout-puissant dans le processus du salut, et quelle place laisser à  la liberté humaine - le libre arbitre - pour y parvenir ? Comment celle-ci peut-elle se concilier avec celle-là  ?  

" (...) il est difficile d'accorder l'action de la grâce avec le libre arbitre, écrivait Augustin Gazier. Bossuet a tenté de le faire en disant que ce sont deux anneaux d'une même chaîne. Comment ces anneaux se rejoignent-ils ? C'est le secret de Dieu, et Bossuet s'écrie 0 altitudo, ô profondeur, et il propose au chrétien d'adorer, de se taire, et surtout de croire qu'il y a là  deux vérités également importantes. Si l'on n'est pas assez humble pour prendre ce parti, il faut se déclarer nettement pour ou contre l'omnipotence de Dieu, et revendiquer ou abandonner la pleine indépendance de l'homme; c'est ce qu'ont fait successivement, après les calvinistes du XVIe siècle, qui ont nié le libre arbitre, les molinistes et leurs adversaires."

Cette question a en effet nourri de nombreuses querelles, depuis les origines de l'Église. La polémique a rebondi au XVIe siècle.

Face à  Pélage, condamné, qui exaltait la liberté humaine et ses possibilités vertueuses, une autre thèse a prévalu, celle de saint Augustin. Chez lui, la grâce joue un rôle primordial dans l'oeuvre du salut de l'homme. Mais Dieu, qui veut le bien, lui laisse la liberté et la responsabilité du péché.

Agostino Tropé, auteur d'une biographie de saint Augustin, écrit que la grâce "est cette collaboration qui, en faisant reculer l'ignorance et la difficulté, conduit l'homme jusqu'à  la justification, le soutient dans sa lutte contre le mal, lui rend possible la persévérance dans le bien et lui assure le salut. C'est en bref, selon la définition augustinienne, l'inspiration de l'amour. En effet, pour faire le bien, il ne suffit pas de le connaître, il faut en sentir l'attrait, il faut l'aimer. "  Mais il ajoute que Dieu ne nous sauve pas sans nous. S'il a créé quelqu'un qui n'en était pas conscient, il ne justifie pas quelqu'un qui n'est pas consentant. Donc la grâce et la liberté ne s'excluent pas l'un l'autre. " Le libre-arbitre n'est pas supprimé parce qu'il est aidé [par la grâce] mais il est aidé pour ne pas être supprimé."

Un autre auteur, Jules Paquier, s'est aussi attaché à  montrer que pour Augustin l'homme peut faire quelque chose pour son salut, qu'il croit à  la responsabilité de l'homme face à  la grâce. "Dans l'homme, il a toujours affirmé (...)  la liberté de choisir. En 412, dès le début de la controverse avec les Pélagiens, il avait écrit: Consentir ou résister à  l'appel de Dieu vient de chaque volonté. Et plus haut dans le même traité, il en donne la raison: Dieu n'enlève pas aux hommes leur libre arbitre; ce sera en toute justice que d'après le bon ou mauvais usage qu'ils en auront fait, ils seront jugés."

Mais Paquier aborde ensuite ces passages qu'il trouve "vraiment troublants". " Plus [Augustin] avance, plus ce dont il est frappé avant tout c'est de la misère de l'homme et du caractère puissant, irrésistible de l'action de Dieu."

Ainsi quand la grâce vient en l'homme, "en couronnant nos mérites, ce sont ses dons que Dieu couronne en nous".  Et finalement, le libre-arbitre de l'homme, déchu, corrompu, cette  "pâte de boue", ne participe en rien, sinon pour tendre vers ce qui est mal. Le "docteur de la grâce" se faisait le "champion de la grâce". C'est une idée qui allait habiter le jansénisme.

Louis Cognet souligne qu'"il est évident que les formules augustiniennes se ressentent dans une certaine mesure du climat polémique dans lequel elles se sont constituées". Et la pensée d'Augustin a varié au cours de sa vie en fonction des adversaires qu'il avait face à  lui, manichéens et autres, et ses oeuvres reflètent ses hésitations. D'où des différences d'interprétation.

Ce théologien, résume ainsi les deux thèses qui dominèrent dans son ensemble la théologie médiévale.

D'abord celle de la prédestination gratuite: " C'est l'idée que Dieu prédestine les hommes au salut par un décret absolu de sa toute-puissance, et qui n'a d'autre raison que cette toute puissance elle-même, tout en se conciliant parfaitement avec sa justice et sa bonté d'une manière qui nous demeure mystérieuse."

L'autre est celle de la grâce efficace, "donnée par Dieu à  l'homme de telle manière qu'elle atteigne infailliblement son effet sans pour autant violenter ni détruire la liberté humaine".

Certaines vues, plus ou moins pessimistes quant aux possibilités humaines, ont ensuite été développées, au XVIe siècle surtout, marqué par l'humanisme et la Réforme.  

Le concile de Trente avait à  nouveau affirmé que le libre-arbitre de l'homme n'est pas "perdu et éteint" suite au péché d'Adam, qu'il n'est pas "un titre sans fondement" ou "une fiction" mais qu'il est "mu et excité de Dieu". Il insistait sur la valeur, le mérite des bonnes oeuvres, mais aussi sur le fait que l'homme, sans la grâce, ne peut "vivre dans la justice, et mériter la vie éternelle". Il rejette à  la fois la justification par la foi seule et la thèse de la « double justice », sorte de consensus entre catholiques et protestants défendu par le cardinal Girolamo Seripando, général des Augustins. Il mettait par ailleurs en garde contre toute présomption humaine sur le "mystère secret de la prédestination de Dieu".

Sur cette question, Calvin proposa la théorie dite de la double prédestination (ou absolue) selon laquelle Dieu a de toute éternité (par avance) désigné les hommes qui seront sauvés et ceux qui seront damnés. Calvin: " Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu'il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareil condition, mais ordonne les uns à  la vie éternelle, les autres à  éternelle damnation. Ainsi, selon la fin à  laquelle est créé l'homme, nous disons qu'il est prédestiné à  mort ou à  vie." (Institution chrétienne III, xxi, 5).

D'après Calvin, le salut est sans condition. "Il ne dépend d'aucune oeuvre, d'aucune volonté, d'aucune contrition, d'aucun regret, insiste Bernard Cottret. [La doctrine calviniste] est purement, totalement existentielle: un acte gratuit, aussi injustifié qu'injustifiable aux yeux des hommes. Finalement, "élection", "foi", "vocation" et "conversion" s'équivalent pratiquement. Tous ces termes sont l'expression d'un même mystère: la gratuité du salut."  

Quant à  Luther, il insiste sur la justification par la foi, et elle seule, de l'homme pécheur et conscient de l'être. " Nous ne sommes pas rendus justes en accomplissant des oeuvres justes mais, rendus justes, nous accomplissons des oeuvres justes", écrivait-il.  Ni les actes méritoires, ni l'Église, n'interviennent dans le salut de l'homme.  " La foi est la réponse de l'homme à  la grâce de Dieu", explique Annick Sibué et  "toute la gloire revient à  Dieu qui opère la rémission des péchés par sa seule grâce".

Du côté catholique, les propositions du cardinal Grimani suggéraient que la prédestination vient de Dieu seul, que dans l'affaire du salut, il faut tout attribuer à  Dieu; propositions qui, au même concile, mais en 1563, ne furent pas jugées hérétiques, mais ne furent pas dévoilées, écrit Augustin Calmet, " à  cause de quelques questions difficiles, qui n'y étaient pas traitées avec assez d'exactitude".

Arrive enfin Molina, un jésuite qui publie en 1588 un ouvrage dans lequel il oppose à  la prédestination gratuite celle en prévision des mérites. Il introduit l'idée de science moyenne selon laquelle, explique Cognet, Dieu connaît comment "peuvent se comporter toutes les créatures libres réellement existantes dans toutes les circonstances possibles. De cette manière, Dieu peut donner, dans chaque cas précis, une grâce suffisante exactement adaptée, et à  laquelle le libre-arbitre doit infailliblement consentir son adhésion". Autrement dit, il appartient à  l'homme de la rendre efficace. "En même temps, Dieu peut connaître d'avance les mérites de chacun des hommes en particulier, pour y adapter sa prédestination".

2- La grâce du jansénisme

" Qu'est-ce donc le jansénisme du XVIIe siècle ?" interrogeait Augustin Gazier. " Un monstre à  trois têtes hideuses qui n'avait pas de tête du tout. Ni hérésiarques, ni hérétiques, ni chefs, ni soldats, voilà  en deux mot son histoire. En dehors des doctrines augustiniennes sur la grâce efficace par elle même et sur la prédestination gratuite, doctrines que l'Eglise enseignait et que le concile de Trente promulguait à  nouveau, Jansénius, Saint-Cyran et Arnauld n'ont jamais fait ce choix qui caractérise l'hérétique. Sur tous les points, sans exception, leur créance a été celle de l'Église catholique, apostolique et romaine et leur hétérodoxie a été uniquement à  n'aimer point les Jésuites..."

Lesquels Jésuites, de son point de vue, s'ils n'avaient pas écrit contre les dogmes de la grâce efficace et de la prédestination gratuite, et enseigné une théologie " mieux accommodées aux besoins du temps", n'auraient pas entraîné les événements qui allaient bouleversé l'Eglise. Et de préciser que ce que l'on a appelé Jansénisme avait en fait précédé de trente ans la naissance de Jansen.

Publié en 1640, l'Augustinus est destiné à  écraser toute forme de pélagianisme, par l'autorité de saint Augustin, massivement cité de manière systématique. Si chez les catholiques l'homme déchu et faible reste libre, Jansen le considère surtout comme foncièrement corrompu. A tel point que tous ses actes sont viciés par une inclination mauvaise, quelque bons puissent en être les objets. Tout partirait chez lui de l'amour de soi, du fini, de la concupiscence, autrement dit ici, au sens large, du désir humain. Le salut de l'homme, dans sa perspective, ne peut dépendre que de la grâce divine, efficace, qui fait régner l'amour de Dieu et incline au bien - mais souvent au prix de durs combats contre la concupiscence.

Louis Cognet: " La grâce incline alors le coeur vers une délectation spirituelle et sainte, qui lui fait vouloir et faire tout ce que Dieu veut qu'il veuille et fasse. Ces deux délectations (celle de l'homme abandonné à  lui même et celle inspirée par la grâce, ndlr) se révèlent comme les deux principes de tous nos actes, bons et mauvais; elles déterminent infailliblement notre attitude morale, et celle des deux qui amène la volonté au consentement est appelée victorieuse."

Paquier résume ainsi le débat, sous forme de dialogue:

" - Vous niez la liberté, leur disait-on.
- Non, répondaient-ils. Nous disons que dans les choses ordinaires de la vie, l'homme peut encore se décider par lui même; par exemple, il peut encore aller à  droite ou à  gauche, acheter une maison au lieu d'un champ, se marier ou ne pas le faire.
Les adversaires insistent:
- Cette liberté est illusoire, [quoi qu'on fasse] vous dites que tout est mal à  cause de l'intention inférieure que nous mettons dans ces actions.
- Il est vrai, répondent les jansénistes. Mais en plus nous avons la liberté de faire le bien.
- Non puisque d'après vous cette liberté a été grièvement blessée et complètement atrophiée.
- Sans doute mais elle sera guérie par la grâce de Dieu.
- Cette guérison ne sera plus la liberté puisque par cette guérison Dieu nous contraint à  faire le bien. Votre liberté n'est qu'un éternel ballottement de la volonté tiraillée par deux forces contraires et également impérieuses. Votre acte est encore un acte vivant. Ce n'est plus un acte libre.
- Mais, répliquent les jansénistes, la liberté peut subsister avec la nécessité inévitable d'agir. Pour que nous restions libres et responsables, il suffit que Dieu ne nous contraigne pas par la force. Or, de fait, il se borne à  nous amener à  l'action, victorieusement et invinciblement.
- Contrainte sur le corps ou contrainte sur l'âme, c'est toujours une contrainte. Vous êtes des Calvinistes.
- Et vous, vous êtes des Pélagiens. Des rationalistes."

Les jansénistes insistent aussi sur l'idée que le salut n'est pas donné à  tous, et donc que la volonté salvifique universelle de Dieu ne sera en fait véritablement positive et efficace seulement pour ceux qu'il a choisis. C'est cette idée que symbolisent les fameux "christ jansénistes" qui mettent l'accent sur la prédilection divine en représentant Jésus sur la croix avec les bras rapprochés, comme pour embrasser seulement un petit nombre d'élus.

Ces positions ont réveillé les conflits un moment assoupis.  Des thèses soutenues au collège des Jésuites de Louvain accusaient Jansénius de renouveler ou favoriser certaines erreurs dont celles de Calvin. On lui reprochait d'avoir enlever toute réalité au libre-arbitre et d'affirmer que le Christ n'était mort que pour les seuls élus.

3- Saint-Cyran et Arnauld

C'est à  dire Jean Ambroise Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, et Antoine Arnauld. Le premier était un proche de Bérulle, le fondateur de l'Oratoire, et le compagnon d'étude de Jansen. C'est lui qui fit de Port-Royal le centre spirituel du jansénisme, en lien avec l'abbaye et les "Solitaires". On nomme ainsi des hommes, des laà¯cs retirés du monde à  Port-Royal, près du monastère, où ils fondèrent les Petites écoles. Le premier de ces Solitaires fut Antoine Le Maître, un des dirigés de Saint-Cyran. Parmi les élèves des Petites écoles, Racine et Blaise Pascal. Quant à  Arnauld, surnommé "le grand Arnauld", le disciple de Saint-Cyran, il était un des frères de Mère Angélique, abbesse de Port-Royal.

Estimant aussi que les sacrements de pénitence et d'eucharistie étaient reçus trop facilement, Saint-Cyran demandait à  ses dirigés " d'entrer dans une vie nouvelle par un renouvellement", qui devait passer par l'état intermédiaire de pénitent, sans absolution, sans communion. Il penchait pour la contrition dans la rémission des péchés par le sacrement de pénitence, c'est à  dire, pour recevoir l'absolution, le nécessaire regret des péchés par amour de Dieu. D'autres théologiens, qui avaient la préférence de Richelieu,  pensaient que l'attrition suffisait - le regret du péché par crainte de l'enfer. Jean Orcibal, concernant la séparation de la communion : " La dévotion à  communier souvent fait du moyen une fin..., d'où vient, disait l'abbé, que j'estimerai bien plus une personne, qui tâche peu à  peu de corriger ses défauts. Il invitait donc ses pénitents à  se garder d'un "abus" trop courant chez les mondains qui multiplient les communions à  proportion de leurs défaillances."

Saint-Cyran, sur ordre de Richelieu, passa les cinq dernières années de sa vie dans la prison de Vincennes (1638-1643). Quant à  Arnauld, il commença par publier une apologie de son maître et des idées jansénistes. Surtout il commit De la fréquente communion, un ouvrage de 800 pages publié peu de temps après la mort de Richelieu et qui connut un succès immense. C'était une réaction à  un écrit du père de Saismaisons, adressé à  la princesse de Guéméné, dirigée par Saint-Cyran et que le Jésuite espérait ramener à  la Compagnie en discréditant la méthode du renouvellement.

Sainte-Beuve a raconté ainsi la genèse de cette affaire: la princesse de Guéméné avait dit un jour à  la marquise de Sablé "qu'aller au bal, avoir la gorge découverte et communier souvent, ne s'accordaient guères bien ensemble" ; et Mme de Sablé lui ayant répondu que son directeur [de conscience], un Jésuite le trouvait bon, " la princesse de Guéméné la pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à  personne. L'autre le lui apporta, mais la princesse le montra à  Arnauld, qui fit sur cela le livre de la fréquente Communion".

Dans celui-ci, Arnauld traite de la pénitence et de la séparation de l'Eucharistie comme un retour aux méthodes de l'Église primitive.

La fin de Port-Royal

Un premier formulaire, dit d'Alexandre VII, que les religieux doivent signer en 1656, condamne cinq propositions présentées comme étant tirées de l'Augustinus. Mais les jansénistes contestent qu'elles se trouvent rédigées ainsi dans l'ouvrage. Ils les condamnent donc "de droit" mais pas "de fait".

Après la mort de Mazarin, en 1661, Louis XIV, très hostile aux jansénistes parce que convaincu que Port-Royal forme la base d'un parti d'opposition, reprend la lutte et ordonne la dispersion des novices et des pensionnaires des monastères de la vallée de Chevreuse et Paris. Trois ans plus tard, l'archevêque de Paris prive de sacrements les religieuses qui  refusent de signer le Formulaire. Les récalcitrantes sont regroupées à   Port-Royal des Champs. Les choses se compliquent un peu plus quand quatre évêques forment une distinction claire entre le droit et le fait.

En 1668, le Roi et le Pape Clément IX parviennent cependant à  un accord avec les jansénistes. C'est la "paix de l'Église". En 1669, les religieuses de Port-Royal acceptent finalement de signer le Formulaire et sont rétablies dans l'usage des sacrements. En 1679, les persécutions reprennent à  la mort de certains grands protecteurs de l'abbaye. Le recrutement de novices est à  nouveau limité par le Roi. Postulantes et pensionnaires sont renvoyées et les Solitaires doivent quitter les lieux. Pierre Nicole, Antoine Arnauld, Jacques Joseph Duguet, Pasquier Quesnel quittent la France.

La suppression du monastère et l'expulsion des dernières religieuses est confirmé en 1709. L'abbaye est rasée en 1713.

La bulle Unigenitus et l'Appel


La bulle Unigenitus ou Unigenitus Dei Filius est signée par Clément XI le 8 septembre 1713 et publiée deux jours plus tard. Elle condamne 101 propositions extraites des Réflexions morales. On doit cet ouvrage (titre abrégé) à  Pasquier Quesnel, l'hériter du grand Arnauld. Il a été publié une première fois en 1671 puis augmenté.

Ces propositions réaffirment la nécessité de la grâce pour toute bonne oeuvre, la prédestination gratuite, l'amour de Dieu seul principe du bien, la crainte du châtiment qui ne saurait suffire à  fonder la pénitence... (voir le document dans les liens).

Elles sont considérées par le Saint-Siège comme une somme de la doctrine janséniste et condamnées comme " fausses, captieuses, mal sonnantes, injurieuses aux oreilles pieuses, scandaleuses, pernicieuses, téméraires, préjudiciables à  l'Église et à  ses pratiques, insolentes envers l'Église et l'État, séditieuses, impies, blasphématoires, suspectes d'hérésie et sentant l'hérésie, favorisant les hérétiques, l'hérésie et le schisme, fausses, proche de l'hérésie, souvent condamnée, hérétiques et faisant revivre différentes hérésies, surtout celles que contenaient les fameuses propositions de Jansénius."

Quesnel manifeste aussi des idées gallicanes -  doctrine qui prône une indépendance de l'Eglise de France par rapport à  la papauté - et richéristes - du nom de Edmond Richer qui professait au début du XVIIe siècle que "le dépôt de la vérité révélée est confié directement au corps des fidèles de l'Église pris dans son ensemble, et non pas la hiérarchie" [Louis Cognet].

De nouveaux conflits devaient inévitablement se faire jour. Au contraire des cinq propositions soit disantes extraites de l'Augustinus, personne ne niait que celles prêtées à  Quesnel figuraient bien de fait dans ses Réflexions morales. Mais cette fois la question portait sur le droit car la bulle Unigenitus incriminait des formules propres à  la pure doctrine augustinienne, sans même parler de jansénisme. Les débats sont  vifs entre évêques quant à  l'acceptation ou non de cette bulle. Certains demandent au Pape des explications, d'autres l'acceptent et d'autres enfin la refusent.

Le 5 mars 1717, quatre évêques appellent de la constitution Unigenitus à  un concile général. Il s'agit du célèbre Soanen, évêque de Sénez, Colbert, évêque de Montpellier, Langle, évêque de Boulogne et La Broue, évêque de Mirepoix. Ils sont suivis par d'autres évêques. L'appel réunit au total environ 3000 adhérents (les appelants) qui reconnaissent ouvertement une défaillance du Pape dans le domaine de la foi, d'où l'exigence d'un concile général.

Dans le conflit qui oppose Rome à  une partie de l'Église de France,  les idées richéristes gagnent du terrain. Face au Pape qui refuse d'investir certains candidats aux évêchés, des parlementaires proposent de faire élire les évêques par le peuple. En 1718, l'Inquisition condamne l'appel.

C'est ensuite l'excommunication mais les quatre renouvellent leur appel en 1719, imités par d'autres. Quelques années plus tard, Soanen est condamné par lettre de cachet et exilé à  La Chaise-Dieu. Il y meurt en 1740 après avoir entretenu une intense correspondance. La liaison entre tous les appelants est aussi assurée par un journal clandestin: les Nouvelles ecclésiastiques. Sorti début 1728, rédigé pendant trente ans par un prêtre, Fontaine de La Roche, qui ne fut jamais pris, il a paru jusqu'en... 1803.

Dans les années 1720 et 1730, des guérisons miraculeuses sont constatées sur diverses tombes dont celle du diacre Pâris - il y avait eu un précédent célèbre dans les années 1650 à  Port-Royal, au moment du Formulaire...  Pour ceux qui s'estiment persécutés, elles sont d'abord le signe de la volonté divine mais les phénomènes qui allaient suivre, les convulsions et surtout les "secours" devaient les diviser et surtout jouer en leur défaveur. Finalement, après des années d'emprisonnements, de maisons fermées, d'exils, les effectifs  religieux des appelants allaient décliner. Le dernier personnage illustre du mouvement, Caylus, l' évêque ouvertement janséniste d'Auxerre, s'éteint en 1754.

Jacques Joseph Duguet (ou Du Guet)


Figure importante de la mouvance janséniste, considéré même comme le dernier grand exégète de l'école Port-Royaliste, l'abbé Duguet est né à  Montbrison fin 1649. Fils d'un avocat du Roi, il appartient à  une fratrie de onze enfants. A douze ans, il écrit une imitation de L'Astrée que sa mère, très pieuse, lui demande de jeter au feu. Élève au collège de la cité forézienne, dirigé par les Oratoriens, il intègre lui même l'Oratoire, comme l'avait fait un de ses frères. Au cours des deux années qu'il passe à  Paris, il reçoit la tonsure et les ordres mineurs puis apprend la philosophie à  Saumur. Il enseigne ensuite à  Troyes à  partir de fin 1671. Il est ordonné prêtre en 1677.

Au sein de l'Oratoire, il se range du côté des Augustiniens de stricte observance rassemblés autour de Pasquier Quesnel, alors même que le contrôle de la Cour et de l'archevêque de Paris sur la congrégation s'accentue. En 1684, l'assemblée décide que tous ses membres doivent signer le formulaire de 1679 condamnant les thèses jansénistes. Duguet étant acquis aux idées d'Antoine Arnauld, il ne peut s'y résoudre. En 1685, il quitte Paris pour Bruxelles où se sont exilés Arnauld et Quesnel. Il n'y reste que quelques mois et rentre clandestinement à  Paris. Il revient un moment à  Montbrison. En 1690, l'archevêque de Paris finit par le recevoir avec bienveillance. Le père de La Chaise aurait plaidé pour lui. Rappelons que le confesseur de Louis XIV, qui a laissé son nom au célèbre cimetière parisien, avait des attaches foréziennes. Il est né au château d'Aix près de Saint-Martin-la-Sauveté et il était le petit-neveu du père Coton, également jésuite, natif de Néronde et confesseur d'Henri IV. Il devait aussi désapprouver la destruction de Port-Royal.


L'Abbé Duguet

Le président du Parlement de Paris prend Duguet sous sa protection et lui confie sa bibliothèque. Dans les années qui suivent, le Montbrisonnais se lie en particulier avec soeur Rose. Cette paysanne du Rouergue, montée à  Paris, est liée au jansénisme. Elle a fait des disciples qui lui reconnaissent le don de prophétie et des miracles. Elle prophétise notamment la fin des persécutions avec le Pape Benoit XIII. Elle se trompe, d'où pour Duguet une cruelle désillusion. Toujours est-il que c'est chez un de ses convertis, l'abbé de Tamié, en Savoie, que Duguet se réfugiera quelques temps au moment de la promulgation de la  bulle Unigenitus.  Duguet est justement l'auteur de l'Institution d'un prince, ouvrage paru après son décès et destiné à  l'éducation du fils du duc de Savoie. Il y critique le Christianisme de Cour et la religion mondaine. On y trouve aussi un programme économique.

Dans les années 1720, quand le mouvement port-royaliste devient un parti clandestin, Duguet vit sous des noms d'emprunt à  Paris puis retourne à  Troyes. En 1730, il se réfugie en Hollande, puis revient à  Troyes et enfin à  Paris.  Il s'éteint le 25 août 1733 sans avoir renié son appel de la bulle Unigenitus. Il est enterré, comme le diacre Pâris, au cimetière Saint-Médard.

Dans les dernières années, ses relations avec ses anciens amis et disciples s'étaient détériorées. Certains souscrivent justement à  l'Oeuvre des Convulsions que lui même réprouve en la jugeant fanatique. D'autant plus que les convulsionnaires reprennent à  leur manière certaines idées figuristes.

- Le retour des Juifs

Le figurisme est une forme d'exégèse, c'est à  dire une interprétation des Ecritures. Un dictionnaire théologique de 1880 le définit comme étant une doctrine dangereuse qui consiste à  regarder les événements de l'Ancien Testament comme des figures de ceux du nouveau. Le Dictionnaire de la France moderne donne pour sa part cette définition plus récente et centrée sur le jansénisme : "Dans la continuité d'une tradition ancienne d'exégèse des textes saints, le figurisme consiste à  voir dans la Bible la préfiguration de l'histoire, et donc à  lire le présent à  la lumière de l'histoire sainte..."

Duguet est celui parmi les jansénistes qui s'est le plus efforcé d'interpréter les récits bibliques. Sainte-Beuve écrit qu'il "croyait avoir sa clef particulière de l'Ecriture, l'intelligence directe des Figures et des Prophéties, eu égard aux événements même dont il était témoin..."

L'auteur évoque surtout l'idée du "retour des Juifs": " Du Guet se tenait pour assurer que ce retour, selon lui assez prochain, serait précédé de grands maux, de grands égarements, et que ces maux n'étaient autres que ceux qui éclataient visiblement et alors se déroulaient coup sur coup, par la destruction de Port-Royal, la persécution des défenseurs de la grâce, la proscription de la vraie doctrine chrétienne dans la bulle Unigenitus".

Ce thème apparaît chez Paul dans son épitre aux Romains. Et saint Augustin dans La Cité de Dieu écrivait :  " C'est un bruit assez généralement répandu parmi les fidèles qu'à  la fin du monde, avant le jugement, les Juifs doivent croire au Messie, c'est à  dire notre Christ, par le moyen  de ce grand et admirable prophète Élie, qui leur expliquera la Loi. et véritablement, on a raison d'espérer qu'il sera le précurseur de l'avènement de Jésus-Christ puisque ce n'est pas sans raison que l'on croit que maintenant même il est vivant."   

Vers 1712, Duguet expose son "système sur la conversion des Juifs": l'Église ayant renouvelé, par son ignorance croissante du dogme de la grâce, l'erreur orgueilleuse qui avait perdu Israël, doit être régénérée; elle ne pourra l'être que par le peuple juif dont le retour à  Dieu a été annoncé par Saint-Paul.

Cette idée avait déjà  été développée par Charpy de Sainte-Croix plusieurs dizaines d'années auparavant dans un ouvrage aux forts accents millénaristes: L'ancienne nouveauté de l'Écriture Sainte. L'auteur, fortement critiqué par Arnauld, donne aux Juifs un rôle de premier plan. Ils croiront en Jésus-Christ au moment où " dans l'Église on ne verra qu'une assemblée d'impies, d'infidèles et d'arrogants".

En 1714 est publié le Quatrième gémissement d'une âme vivement touchée de la Constitution de N.S Père le Pape Clément XI, du 8 septembre 1713. Le texte est attribué à  l'abbé Etemare, disciple de Duguet. A ce dernier est attribué, en partie du moins, un autre ouvrage anonyme, publié deux ans plus tard: Règles pour l'intelligence des Saintes Écritures. A cet ouvrage  a également participé l'abbé d' Asfeld.

Il comporte deux parties disparates: les Règles... et Vérité sur le retour des Juifs.

Dans la première est reprise "la théorie classique du sens figuré: le contraste entre les promesses grandioses faites à  Israël et le destin des Juifs depuis la fin de l'exil prouve que le véritable objet de ces prophéties est l'Église."

La seconde "repose sur un principe tout différent: la déchéance où est tombé Israël montre que le destin glorieux qui lui est promis est encore à  venir. Cet accomplissement se fera après la conversion du peuple juif, le retour des Juifs annoncé dans l'Epître aux Romains [in Dictionnaire de Port-Royal]. ."

Il s'agit bien d'une rupture, explique Hervé Savon, avec la tradition qui voulait, "depuis le temps du Christ, [que] toute la vérité d'Israël [soit] passé dans l'Église ".  Par ailleurs, dans Les Vérités, les Juifs ne sont plus les ultimes bénéficiaires de la grâce, à  la fin du monde et avant le Jugement (Saint Augustin) mais " les agents décisifs de la propagation de la vraie foi".

Etemare, dans son système foncièrement marqué par la polémique, va plus loin que Duguet. Israël, après sa conversion, n'apportera pas seulement à  l'Eglise une vitalité nouvelle; il y aura substitution presque complète. Les Gentils, ayant judaïsé en rejetant le dogme de la grâce, seront remplacés par les Juifs, devenus Chrétiens. La continuité de l'Église sera assurée par ceux ayant fait appel de la bulle Unigenitus [in Dictionnaire de Port-Royal].

Etemare donne ainsi aux disciples de Port-Royal un rôle infiniment plus important. Dans Quatrième gémissement, écrit Hervé Savon,  ils "ne sont pas seulement les apôtres d'Israël comme chez Du Guet; ils sont déjà  Israël, ils sont ses prémices. Car, dans l'Eglise, ils ont été frappés de toutes les plaies qui accablent encore les Juifs. Ils ont été haïs, humiliés, insultés. Ils sont devenus dans l'Eglise aussi étrangers par leurs moeurs et par leurs discours que s'ils étaient sortis d'un pays inconnus".

Duguet au contraire affirme dans une de ses Vérités qu'"Israël ne nous sera pas substitué, comme nous l'avons été pour un temps à  Israël. Il entrera dans l'Église sans que nous en sortions,... toute la colère de Dieu étant alors tournée vers les incrédules, et sa miséricorde se répandant sans borne sur les deux peuples réunis".

Et Hervé Savon de souligner qu'au moment où la querelle de l'Ungenitus battait son plein, Duguet ne pouvait pas attaquer ouvertement d'autres adversaires de la Constitution. " Cette tentative d'endiguement [des idées d'Etemare] était vouée à  l'échec. Duguet avait détruit le subtil équilibre de l'exégèse traditionnelle entre les deux directions du sens figuré - du passé à  l'avenir, du sensible au spirituel -; il avait en même temps, en anticipant le retour des Juifs, créé dans l'histoire future un espace libre où l'imagination allait immanquablement s'engouffrer."

Ce qu'écrivait aussi Sainte-Beuve: " De là  sont nées toutes les illusions finales des sectateurs de Port-Royal. Du Guet s'y est arrêté à  mi chemin et à  même voulu revenir sur ses pas mais il avait, plus que personne, ouvert la porte, et il n'a pu la refermer. L'explication chimérique des Prophéties, qui se greffe sur la ruine de Port-Royal et sur la Bulle [Unigenitus] s'est introduite sous ses auspices, bien qu'il ait désavoué la secte quand il la vit publiquement délirer."

Ainsi Drevet, Fialin et les Béguins quelques décennies plus tard.

Dans une partie à venir, nous aborderons François Jacquemont, le chef de l'église janséniste locale, et la situation au XIXe siècle.
 

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Les livres et articles consultés

-Le Messie de l'an XIII, Claude Hau, Denoël,1955
-Le Jansénisme, Louis Cognet, PUF, 1985
-Histoire religieuse de la France, Xavier de Montclos, PUF, 1997
-Catéchisme de l'Eglise catholique
- L'Echec de la République de Jésus-Christ (brumaire an III - novembre 1794), Pierre Zind, 1988
-Guide pratique des Pères de l'Eglise, A. Hamman, Desclée de Brouwer, 1967
-Le Jansénisme: étude doctrinale d'après les sources, Jules Paquier, Bloud, 1909
-Histoire générale du mouvement janséniste depuis ses origines jusqu'à  nos jours, tome premier, Augustin Gazier, Champion, 1924
-Commentaire littéral sur tous les livres de l'Ancien et Nouveau Testament, Augustin Calmet, 1727
-Histoire générale du Christianisme du XVIe siècle à  nos jours, divers, PUF, 2010
-Calvin, Bernard Cottret, JC Lattès, 1995
-Dictionnaire de morale catholique, Jean-Louis Brugès, CLD, 1991
-Saint-Augustin, l'homme, le pasteur, le mystique, Agostino Tropé, Fayard, 1988
- Luther et la réforme protestante, Annick Sibué, Ed. Eyrolles, 2011
- Les origines du Jansénisme, volume V: la spiritualité de Saint-Cyran, Jean Orcibal, 1962
- Dictionnaire de Port-Royal, sous la direction de Jean Lesaulnier et Anthony McKenna, Ed. Honoré Champion, Paris 2004
- Le grand siècle de la Bible, sous la direction de Jean-Robert Armogathe, Beauchesne, 1989
- Port-Royal, Sainte-Beuve, réédition de 1867
- Dictionnaire de la France moderne, Katia Béguin, Jean-Yves Grenier,Anne Bonzon, Hachette, 2003
- Actes du colloque "L'Histoire cachée entre Histoire révélée et Histoire critique", divers auteurs, 1996
- Le texte de la Bulle Unigénitus sur internet