Monday, October 26, 2020

Des étoiles de David constellent les cartes routières dès lors qu'on s'approche du nord-est de la France. Elle ne symbolisent pas d'anciennes synagogues mais les brasseries. Cette étoile, dite du brasseur, évoque aussi les quatres éléments, mis en oeuvre dans l'alchimie brassicole. Avec cet article, nous nous intéressons aux brasseries stéphanoises. Vos contributions sont les bienvenues: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

La plus ancienne brasserie stéphanoise dont on trouve mention était située à  Badouillère vers 1828. Elle appartenait à  Antoine Journet. Marc Guinamand, collectionneur, en a répertorié douze à  Saint-Etienne en 1850 et vingt dans la Loire. C'est après 1870 que la Brasserie "Mosser et Striffling", rue d'Annonay, s'installa à  Bellevue où elle devint la Brasserie Mosser et Fils, puis Société des Brasseries de la Loire en 1899. Cette dernière était formée des établissements Mosser et Fils et de la Brasserie Oppermann. On doit à  M. Arnould, qui a entrepris des recherches sur ses aieux, quelques compléments d'information. La famille Mosser était originaire d'Alsace. Après l'annexion par la Prusse, une partie de la famille immigra à  Epernay pour y fonder la brasserie Mosser, rebaptisée Mosser Frères dans l'entre deux-guerre, d'après le site internet de la cité champenoise. La famille essaima aussi dans la Loire.

 


Carte postale légendée Brasserie Mosser à  Bellevue - Le Mont. "La bière française qui est fier de son nom", lisons-nous sur une ancienne étiquette. Sur les papiers à  en-tête, la société prenait aussi le soin de préciser "Brasserie de Strasbourg".

 

A l'origine de la Brasserie Oppermann, il y eut, vers 1870 aussi, la Brasserie Wilcké au 12 rue Désiré-Claude. Elle devait changer de nom à  deux reprises pour devenir la Brasserie Rinck vers 1885 puis la Brasserie Oppermann vers 1894, avant son rachat par Mosser et Fils en 1898. C'est après la guerre de 1870 que fut fondée aussi la Brasserie d'Alsace-Lorraine, remplacée ensuite par l'immeuble de "la Loire républicaine", place Jean Jaurès.

 

Vers 1880 est construite au Platon (bas du cours Fauriel) une brasserie qui prit ensuite le nom de Brasserie Schleps. Nous ne savons rien de plus à  son propos. A noter qu'on lit sur une ancienne affiche "Brasserie Schleps et Jalabert, Saint-Etienne". Cette affiche nous montre une Alsacienne en costume traditionnel une pinte à  la main. Une affiche publicitaire pour la bière Mosser, les Mosser d'Eperney semble-t-il (la mention n'est pas précisée) reproduit exactement la même illustration.

 

Vers 1881-1882, la Brasserie Austro-Française (ou Austro-Hongroise) ouvrit au Rond-Point, à  l'autre bout du Cours Fauriel. Nous devons à  Serge Granjon quelques compléments d'information dans son ouvrage Saint-Etienne sous la IIIe République. Elle fut l'oeuvre de M.Bontoux, ex-directeur des chemins de fer en Autriche, qui connaissait la Loire pour avoir été ingénieur dans le Roannais. Elle s'assura la collaboration de l'architecte Czemark, qui avait bâti à  Vienne les plus importantes brasseries.

 

Un demi-siècle plus tard ne subsistaient plus à  Saint-Etienne que deux brasseries: à  Bellevue celle de la Société des Brasseries de la Loire et celle du Rond-Point, reprise par la Société Nouvelle Brasserie Nationale. Concernant cette dernière, le nom apparait vers 1920. On trouve bien avant, en 1890-1891, mention de la Brasserie nationale puis vers 1894-95 celui de Brasserie nationale de Saint-Etienne. En 1898, la Brasserie nationale de Saint-Etienne devient la Brasserie nationale de Saint-Etienne et Malterie stéphanoise puis, vers 1906, la Société des Brasseries Françaises. Ces changements de noms successifs ne rendent pas la tâche facile !!

 


 

A Lyon-Vaise, rue des Docks, A. de Bernalès était le gérant vers 1890 des entrepôts qui déménagèrent en 1893 au 212 rue Duguesclin aux Brotteaux. En 1903, la Société des Brasseries Françaises S.A. - Brasserie Nationale de St Etienne est citée au 21 bd de Reuilly à  Paris. Entrepôts pour le Rhône aux 9-11 rue Montesquieu et 26 rue Pasteur dans le quartier de la Guillotière. C'est le dépôt général des bières Rittenbrà¤u, bière brune de grande conserve en fûts et bouteilles. En 1909, seule la rue Montesquieu est citée. En 1916, retour 46, chemin des Pins. Bière Supérieure La Nationale. En 1917, entrepôt et brasserie de débit Schadeck-Babillot. En 1918, on trouve mention d'une Bière la Renaissance et d'une brasserie de débit, ainsi qu' une deuxième, la Brasserie de la Renaissance, sise au 30 rue Ferrandière. En 1921, les Entrepôts F.Fuchs occupent le site et exit de Lyon les bières vertes ! En 1924, les Etablissements Trapier (dépôt de la Brasserie de Charmes) ont repris le site du chemin qui deviendra avenue Lacassagne en 1925.

La Société Nouvelle Brasserie Nationale commercialisait toujours, vers 1930, la Bière Ritten. En 1933, les Brasseries de la Loire rachetèrent la Nationale. Le site du Rond-Point, à  Saint-Etienne, fut démoli à  cette époque.

 


Brasserie du Rond-Point (détail C.P)

La même sur une plaque émaillée publicitaire pour la Brasserie Nationale de Saint-Etienne et la bière "La Gallia".

Etiquettes 1910 - 1920 (collection Vacher)

 

La bière "La Nationale" a été distinguée par "les plus hautes récompenses" aux concours de Suez, Tunis, Marseille, Paris, se plaisaient à  souligner les plaques émaillées. La Brasserie nationale était alors le fournisseur de la Compagnie internationale des wagons-lits et des grands express européens, de même que la Compagnie des Grands hôtels.

 

 


L'actuelle boulangerie Fariner et l'immeuble adjacent. Si à  l'origine le bâtiment faisait partie de l'ensemble, la brasserie-bar semble s'être ensuite développée indépendamment de la brasserie-fabrique. On voit sur d'ancienne carte postale qu'elle portait fièrement l'aigle noir bicéphale, symbole de l'Empire austro-hongrois. Avant la guerre de 14 sans doute... Au dessous: feuilles (de houblon stylisé ?)

 

La société des Brasseries de la Loire, Société Anonyme au Capital de 2.500.000 francs en 1927, commercialisait alors deux marques de bière: la Mosser (et Princia Mosser) et la Bière de la Loire. 50 000 hectolitres environ étaient produits annuellement. Elle subsista quant à  elle jusqu'en 1955. Jusqu'en 1937, nous informe M. Guinamand, son logo représentait un bouc et un bock. Il fut remplacé ensuite par un grand "M" blanc sur fond rouge.

 


Le bouc, premier emblème (le bouc parce que le bock, très alsacien). Remarquer au-dessus du satyre la représentation de l'ancêtre du sous-bock, la coupelle en bakélite.

Une affiche de "transition". Le bouc est toujours là  mais apparaît le "soleil rouge"

Le dernier logo /collection Vacher

 

Nous lisons une description de la brasserie de Bellevue (où se trouvait à  la fois le siège social et l'usine) dans le Guide de Saint-Etienne et du Forez publié en juin 1906 par le Syndicat d'initiative. Le supplément au numéro du 8 octobre 1927 de L'Illustration, consacré à  la Loire, propose exactement le même texte. Il a cependant l'avantage de proposer la photographie d'une vue générale de l'usine. Seule petite différence dans le texte, les succursales d'Alger (Rue Clauzel, 8, à  Mustapha) et Clermont-Ferrand ne sont plus mentionnées en 1927. Reste celle de Valence à  laquelle s'est ajoutée une autre à  Lyon. La production annuelle reste identique: 50 000 hectolitres. Le Guide de 1906 énumère aussi les colonies où étaient localisés des entrepositaires: Cochinchine, Sénégal, Tunisie, Madagascar, Indochine... Les bières blondes, pâles et dorées, bières brunes, genre Munich (spécialité de la société) étaient livrées en fûts de toute contenances et en bouteilles (litres, canettes et bocks). On apprend encore qu'en 1906, Charles Mosser en était l'administrateur délégué.

 

 

Voici le texte de 1906:

" D'aspect un peu étrange pour qui n'est pas familiarisé avec l'industrie brassicole, les hautes "Tourrailles" ou Fours à  malter de la Société des Brasseries de la Loire semblent placées là , fièrement, comme deux sentinelles avancées de l'industrielle cité stéphanoise. Autour, s'étendent sur une superficie de 20 000 mètres carrés les autres bâtiments de la grande Firm...


Bâtiments restants des Brasseries de la Loire

 

 

Voici d'abord les greniers immenses aux "silos" remplis d'orge et de malt, les chambres à  houblons, puis au dessous les "germoirs", la salle à  brasser d'aspect grandiose avec ses chaudières, ses bacs, ses pompes rotatives aux cuivres étincelants; le hall où les foudres gigantesques, les fûts et les cuves de toutes contenances sont nettoyés et goudronnés automatiquement; les salles des machines frigorifiques où trois puissantes machines à  glace envoient, jour et nuit, dans les caves de fermentation et les caves de garde, les courants d'eau glacée qui en maintiendront la température aux environs de 0°; la bouteillerie où tout se fait mécaniquement: rinçage, mise en bouteille, pasteurisation... (la bière y est amenée directement des caves sans contact possible avec l'air extérieur), les hangars et les quais d'embarquement; les chaufferies et la salle du moteur principal, etc.,etc., enfin les caves (caves de fermentation, caves de garde) non plus enterrées dans le sol, obscures et tortueuses, comme dans les anciennes brasseries mais s'élevant spacieuses en pleine lumière, protégées de toute déperdition non pas de chaleur mais de froid, par l'épaisseur considérable de leurs murailles et les triples panneaux de leurs fenêtres. Ces caves considérablement agrandies en 1898 lors de la fondation de la Société, permettent de fabriquer et de livrer en toutes saisons des Bières savoureuses, légères et de très grande conservation. (...) La Bière des Brasserie de la Loire, d'un goût parfait, très fine et très crèmeuse, composée uniquement avec des Malts et Houblons de tout premier choix constitue la Boisson hygiénique et agréable par excellence."

 


Entrepôt place Bellevue (/collection Vacher)

 

La Société des Brasseries de la Loire, à  Lyon, était localisée en 1908 au 21 de la rue Crémieu, dans les entrepôts des Etablissements F.Grand, installés là  depuis 1904. F. Grand en était le directeur en 1913. Puis au 57, chemin de la Villette, sur le site de l'ex Brasserie Tissot. Gérant en 1929: M. Faure. Elle était toujours là  en 1950 avec comme directeur gérant un Mr D. Geneton. Avec la Bière Mosser, on trouve mention de deux limonades: la Chantecler en 1950 et une limonade ‘'Le Coq'' dont le nom figure sur une facture non datée.

 

Dans La Région Illustrée (années 1930), Emmanuel Hoesl a signé un long article consacré à  la fabrication de la bière. Le reportage, illustré par les photos de M.Ponthus, donne de précieuses informations sur la Société des Brasseries de la Loire. L'auteur note qu'elle s'approvisionne au Puy, où s'est opéré le transplant des meilleures orges de Moravie. Par ailleurs, les Brasseries de la Loire ont l'avantage de posséder leur propre malterie et de fabriquer, dans les meilleurs conditions, ce produit qui, selon le mot d'un grand brasseur, "est l'âme de la bière". Son installation d'embouteillage, écrit-il, permet de laver, remplir, capsuler, étiqueter à  la chaîne 8000 bouteilles à  l'heure.

 


Embouteillage

 

La superficie de l'usine est de 25 000 mètres carrés dont 8000 mètres carrés de profondes caves voûtées pouvant loger 20 000 hectolitres dans des "tanks" d'acier émaillé, contenant chacun de 30 à  70 000 canettes. Chaque opération de brassage traite 8000 kilos de malt et équivaut à  la contenance de 100 000 canettes. Un roulement de 60 000 caisses et paniers est un minimum pour assurer les livraisons. Une force motrice de 400 HP donne la vie à  une puissante machinerie. De puissants compresseurs frigorifiques, totalisant 180 000 frigories-heure maintiennent les caves, par les plus fortes chaleurs, à  une température hivernale. Si les multiples tuyauteries d'eau froide, d'eau chaude, d'eau filtrée, de saumure, de moût, de bière, de vapeur, d'air comprimé, étaient ajoutées bout à  bout, elles couvriraient deux fois la distance de Bellevue à  La Terrasse. Emmanuel Hoesl écrit encore: " Dans notre région la bière n'est considérée que comme une boisson d'été, le Stéphanois semblant n'apprécier sa fraîcheur et son arôme qu'au moment où une chaleur ardente dessèche son gosier !"

 


Germoir (photo Ponthus)

Filtre à  moût (Ponthus)

 

Nous adressons nos plus vifs remerciements à  M. Olivier Vacher. Ce collectionneur recherche tous objets concernant les brasseries stéphanoises: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. Remerciements encore à  Michel Rimet, secrétaire du Lyon Cervoise Club, pour toutes les précisions concernant la capitale des Gaules. Photo d'intro: affiche pour une bière ardennaise, musée de la bière de Stenay (Woëvre)

 

> Lire aussi: Vies et destins du site Mosser (2016)