Thursday, July 02, 2020

Le bref passage du Maréchal Ney à  Saint-Alban les Eaux, en 1815, est assez peu connu.

 

Michel Ney est l'un des plus célèbres maréchaux de l'Empire, un formidable guerrier. Plus proche d'Arès que d'Athéna, son courage confinait parfois à  la folie. Il se rallia à  Louis XVIII après la capitulation de Paris. Lors des Cent jours, il tourna à  nouveau casaque et rejoignit Napoléon. La mort ne voulut pas de lui à  Waterloo. Ce n'est pas faute de l'avoir cherchée mais le destin voulait que le duc d'Elchingen, le prince de la Moskowa; lui qui commandait l'arrière-garde lors de la retraite de Russie, fusil en main au milieu des débris de la grande armée qu'encerclait la multitude cosaque, bref, le destin voulait que "le Brave des braves" tombe sous des balles françaises.

 

Ney fut arrêté le 3 août 1815 dans le château de Bessonies, département du Lot. Conduit à  Aurillac, il fut ensuite ramené à  Paris pour y être interrogé, à  la Conciergerie, puis jugé en novembre pour crime de haute trahison envers le Roi et l'Etat. Condamné à  mort, il fut fusillé le 7 décembre près du palais du Luxembourg. On lit souvent, sous des plumes élégiaques, que Ney harangua le peloton d'exécution: "Soldats, visez droit au coeur !"

 

L'épisode roannais s'est déroulé en juillet. Nous lisons dans Le Procès du Maréchal Ney (D..., jurisconsulte, 1815, consultable sur Gallica, Internet c'est for-mi-da-ble), un compte-rendu de l'interrogatoire du 14 septembre. A la question " Pourquoi, à  l'époque du 3 août, vous trouviez-vous dans le département du Lot ?", Ney répond, ou tout du moins c'est la relation qui est donnée :

" J'ai quitté Paris le 6 juillet, à  l'entrée des alliés dans la capitale. Mon intention était de me rendre en Suisse : j'avais des passeports du ministre de la police générale (Fouché, ndlr) et un congé illimité du ministre de la guerre, qui m'autorisait à  me rendre dans ce pays pour y rétablir ma santé. J'avais appris en route que Lucien Bonaparte, qui avait passé par Lyon, avait dîné chez le général en chef de l'armée autrichienne, comte de Bubna, et probablement, sur le rapport qu'il a fait du passage de ce personnage, il avait été arrêté à  Turin. Le commissaire-général de police de Lyon étant venu me rendre visite, me prévint que toutes les routes, qui conduisaient en Suisse étaient gardées par les Autrichiens ; qu'il était à  craindre que je ne fusse arrêté par eux, et me conseilla ou de leur demander des passeports , ou d'aller aux eaux minérales de Saint-Alban, près Rouanne, en attendant des nouvelles de Paris ; à  quoi je répondis que s'il n'y avait pas sûreté pour moi d'aller en Suisse, je préférais rétrograder sur Paris.

 

Le passeport, dont j'étais porteur, fut visé par le commissaire général de police, pour retourner à  Paris. Cependant, je me décidai à  me rendre provisoirement à  Saint-Alban, ayant appris que Moulins et d'autres villes voisines étaient occupées par les Autrichiens. C'est là , à  Saint-Alban, qu'une personne de confiance , qui me fut envoyée par madame la maréchale Ney, m'engagea à  la suivre dans le château de Bessonis, appartenant à  une parente de madame la maréchale, et où j'arrivai le 29 juillet. J'y restai jusqu'au 3 août, époque de mon arrestation. Conduit, comme je l'ai dit plus haut, à  Aurillac, le jour même , j'y restai jusqu'au 15 du même mois..."

 

Muni de ses passeports à  différents noms, Ney arriva donc à  Saint-Alban courant juillet. L'établissement des bains avait alors pour directeur un parent d'Augustin Jal. C'est ce qu'indique lui même l'auteur lyonnais, historiographe de la Marine, dans ses Souvenirs d'un homme de lettres. Sans en indiquer le nom. Mais en l'occurrence Pierre Jailly, l'oncle ou le neveu puisque le second, successeur, devait vendre en 1832. On se réfère pour cela à  la Notice sur les Eaux minérales de Saint-Alban de M.A. Collet (1907). Pierre Jailly, quel qu'il soit, était le propriétaire des fontaines, ateliers d'embouteillage, etc. Ainsi qu'il le raconte, Augustin Jal croisa le pseudo comte de Neubourg, qui logeait dans le Grand Hôtel, alors qu'il rendait visite à  son père malade, en cure à  Saint-Alban: " (...) après les premiers moments donnés à  un échange de questions et de réponses, sur les sujets qui nous touchaient particulièrement, mon père me dit : Il y a ici une personne qui' a intérêt à  rester ignorée; c'est M. le comte de Neubourg. Si en te promenant dans le jardin tu le rencontres par hasard, et que tu le reconnaisses, ne le laisse point paraître."

 

Jal s'étonne: " Il était assez singulier qu'un homme, qui prétendait avoir on grand intérêt à  se cacher, vint dans un lien aussi public qu'un établissement thermal , quand alors toutes les mauvaises passions de la politique fermentaient et que chaque jour on pouvait entendre autour de soi se prononcer des opinions les plus ardentes."

 

 

Illustration (détail) extraite de L'Etablissement thermal de Saint-Alban, près Roanne Loire. Notice sur les eaux de Saint-Alban, J.Capelet, 1868

 

Et plus loin, alors qu'il se promène : " Au bout de quelques minutes, dans un des détours d'une espèce de labyrinthe, je me trouvais en présence d'un homme de taille moyenne, vêtu d'une longue redingote d'un drap couleur de noisette, et qui se promenait un livre à  la main. J'étais en uniforme, mais sans épaulettes ; ce monsieur leva sur moi des yeux étonnés, je le saluai de mon bonnet de police, et je passai. Ma promenade se borna là  ; je sortis du labyrinthe par une des portes opposées à  l'endroit où se trouvait le lecteur, je me hâtai de rentrer à  la maison. J'étais ému; mon père ne fut pas sans le remarquer.

- " Eh bien, me dit-il, qu'as-tu donc ?

- Votre comte de Neubourg que je viens de voir, savez-vous qui il est ? Peut-être. . . , c'est. . . . C'est le maréchal Ney !

- Plus bas, malheureux, reprit mon père, ne prononce pas ce nom-là ..."

 

Les Jal l'incitèrent ensuite à  prendre la route de Lyon. C'était après, semble-t-il, l'ordonnance royale du 24 juillet qui traduisait devant les conseils de guerre compétents " les généraux et officiers ayant trahi le Roi et attaqué la France et le gouvernement à  main armée" , dont Ney, le premier d'entre eux, bien évidemment. Il préféra prendre la route du Lot, via Noirétable...