Thursday, August 06, 2020

Albert Lebrun fut le troisième président de la République reçu à  Saint-Etienne après Louis Napoléon Bonaparte et Félix Faure.

 

Le premier vint les 18 et 19 septembre 1852. Au prince-président, neveu de Napoléon Ier, la sous préfecture (la préfecture était alors à  Montbrison) fit un triomphe à  l'antique. Quelques semaines plus tard, le 2 décembre 1852, Louis Napoléon Bonaparte fêtait le premier anniversaire de son coup d'état en devenant Napoléon III, Empereur des Français. En 1855 il signa les décrets réunissant à  Saint-Etienne les communes de Montaud, Beaubrun, Valbenoîte et Outre-Furan et y transférant le chef-lieu. Félix Faure visita Saint-Etienne les 29 et 30 mai 1898. On édifia à  nouveau des arcs de triomphe, sans les aigles, et on donna à  nouveau du canon. Il visita des manufactures, usines et ateliers, et des écoles dont l'Ecole des Mines alors située à  Chantegrillet. Cette visite de l'Ecole des Mines constitue un des points communs avec le passage de Lebrun trente-cinq ans plus tard, outre l'inauguration d'un monument aux morts, en l'occurrence celui des Combattants de 1870 pour Faure et celui de la place Fourneyron pour Lebrun. Quant à  l'Ecole des Mines, elle avait depuis déménagé. Son nom même avait pris du galon. C'était depuis 1926 l'Ecole Nationale Supérieure des Mines de Saint-Etienne. Mais pour Lebrun, cette escapade sur le cours Fauriel revêtait un caractère plus solennel qu'un simple passage en coup de vent. Elle motivait même sans doute principalement sa venue à  Saint-Etienne.

 

Albert Lebrun, élu à  la présidence en 1932 suite à  l'assassinat de Paul Doumer, était en effet lui-même ingénieur du Corps des Mines. En 1933, à  Paris, il inaugura la Maison des Mines et des Ponts et chaussées et remit la croix de la Légion d'honneur à  son Ecole des Mines. C'est le 10 octobre de la même année, sur le rapport du président du Conseil (le premier ministre), du ministre de la guerre et du ministre des travaux publics, qu'il signa le décret d'octroi à  l'ENSMSE de cette même distinction. L'Ecole avait déjà  reçu du maréchal Fayolle le 8 juin 1926 la croix de guerre. Le décret d'attribution de la Légion d'honneur, signé depuis Rambouillet, précise que sur 468 mobilisés pendant la guerre de 14-18, 143 ont été tués et que l'école détient, parmi les écoles civiles, "un douloureux et glorieux record. Ses élèves ou anciens élèves ont réuni sur leurs poitrines: 14 médailles militaires; 164 croix de chevaliers de la Légion d'honneur, 6 rosettes d'officiers, une cravate de commandeur de la Légion d'honneur et ils ont obtenu 658 citations à  l'ordre du jour."

 

Lebrun vint donc épingler la décoration sur le coussin le 22 octobre 1933, à  15h. La cérémonie se déroula dans la grande cour d'honneur en présence de près de 2000 personnes. On doit à  une brochure publiée en décembre 1933 par la Société amicale des anciens élèves de l'Ecole de connaître les noms des principales personnalités qui accompagnaient le président: les ministres François Albert (Travail), Serre (Commerce), Miellet (Pensions) et Paul Appel, sous-secrétaire d'Etat aux Travaux publics. Et avec eux une flopée de conseillers d'Etat, secrétaires généraux, directeurs du protocole et du cabinet, commandants, militaires, commissaires, administrateurs... Il y avait aussi le Préfet de la Loire, M. Graux, les Sous-Préfets de Roanne et Montbrison, M. Vernay, député-maire de Saint-Etienne, de nombreux adjoints, députés et sénateurs. Et leurs épouses. Ils furent accueillis par l'inspecteur général Caltaux, successeur de Gruner à  la présidence du Conseil de l'Ecole et son directeur, l'ingénieur en chef Descombes. Ce dernier, dans son allocution, remercia vivement le ministre des Travaux publics, M. Paganon, absent. Paul Appel lut un texte du ministre dans lequel il rendait hommage à  Beaunier, le fondateur, Fourneyron, Rateau, Boussingault, Murgue, Combes, Marsaut, Pinel, Pourcel, Gruner, Fayol, Grand'Eury, Mallard, Jules Garnier et Pierre Termier, son compatriote dauphinois dont un buste avait été inauguré la veille.

 

 

Après l'allocution du président, un élève de 3e année, M. Pointurier, monta sur l'estrade en portant le coussin sur lequel le maréchal Fayolle avait épinglé la croix de guerre le 8 juin 1926. Il était accompagné de deux anciens combattants décorés, Doligez et Olagnon, sabre au clair. " La minute pendant laquelle le Président épingle la croix d'honneur sur le coussin est profondément émotionnante", lisons-nous. Après la musique jouée par l'Harmonie des mines de la Chazotte, les officiels visitèrent les laboratoires, collections et amphis. Albert Lebrun reçut en cadeau un exemplaire des Mémoires de Boussingault, un ouvrage rare tiré à  300 exemplaires. Lors de la venue de Faure en 1898, de nombreux arcs de triomphe avaient été élevés, par la société d'horticulture ou la Chambre de Commerce notamment, place de l'hôtel de ville et sur l'actuelle avenue de la Libération. La visite présidentielle coûta à  la Ville 118 000 et quelques francs. Si en 1933 les monuments et édifices furent illuminés, les arcs eux, étaient plus modestes.

 

Albert Lebrun emporta au moins deux autres souvenirs de son escapade stéphanoise, en plus d'un beau fusil réalisé par la Maison Granger, sous la forme de médailles commémoratives. La première lui fut offerte lors de l'inauguration de l'ancienne clinique mutualiste, de la Croix de l'Orme, rue Gabriel Péri. Sa construction avait été achevée en juin 1933. Elle porte gravés à  son verso les blasons de Montbrison, Roanne et Saint-Etienne et la mention "Union départementale des Sociétés de secours mutuels de la Loire". Au recto est gravé un dessin du bâtiment et la mention de l'inauguration par Lebrun.

 

L'autre lui a été offerte au cours de sa visite au siège de la Caisse d'Epargne de Saint-Etienne, rue d'Arcole. Laquelle Caisse d'Epargne fêtait son centenaire. Il y fut reçu par le président du Conseil d'administration, M. Delon et les 14 autres membres du Comité directeur. Une bizarrerie est gravée sur une des faces de cette "plaquette". On y lit en effet trois noms de la ville au fil des siècles qui entourent un visage de femme dessiné de profil, la tête coiffée d'un fichu avec en arrière plan un paysage de puits de mines et de cheminées d'usine: à  savoir, de l'actuel au plus ancien: Saint-Etienne, Armeville et... Furanum. Des auteurs se sont employés à  inventer un passé antique à  Saint-Etienne. On connaît Furania d'Auguste Callet dans sa Légende des Gagats, peuplé de gaulois métallurges. Mais d'où sort Furanum, on ne sait... Un alliage peut-être avec le forum voisin des Ségusiaves (Feurs)...

 

Il fut également reçu à  la Chambre de Commerce (c'est à  dire rue de la Résistance) par le président Demozay. La Chambre de Commerce - décidément ! - fêtait aussi ses cent ans. Un autre temps fort fut l'inauguration du Monument dédié aux 6000 Stéphanois morts pendant la guerre de 14-18, réalisé par Alfred Rochette. Les travaux avaient débuté le 11 novembre 1930. Albert Lebrun déposa une gerbe et signa le livre d'or de la crypte conservé sur place jusqu'en 2005 -aujourd'hui aux Archives municipales - et sur lequel figurent les noms des soldats tombés. M. Miellet, ministre des Pensions, prononça le discours. A l'hôtel de ville, Albert Lebrun fut accueilli par les pupilles de l'orphelinat du Rez qui lui remirent une gerbe. Il se rendit également à  la Préfecture.

 

 

Avec un tel programme - c'est la mine ! - il faut avoir la panse bien remplie. Heureusement, la Chambre de commerce, le département et la ville de Saint-Etienne lui offrirent un banquet. Au menu: truites du Lignon en Bellevue, poulardes foréziennes à  l'ancienne, truffes et morilles nouvelles du Pilat, pâté de Montbrison, salade Astrée, fourme des Monts du Forez, glaces roannaises, fruits de la vallée du Rhône, friandises stéphanoises. Et pour le gosier: Chavanay, Condrieu, Cote-Rotie et eaux minérales de la Loire. Le cortège présidentiel. Les Dragons, ceux du 30e Régiment, avaient escorté Félix Faure en 1898. Lors de la venue de Lebrun, il n'existait plus de régiment de ce type à  Saint-Etienne, le 14e régiment ayant été dissout en 1926. Les cavaliers que l'on voit sur la photo sont des Spahis, venus d'on ne sait où.

 

 Les orphelines du Rez accueillent le président

 

 En direction de la Caisse d'Epargne

 

Photos (exceptées celle de l'Ecole Mines, non signée): Cadé (rue Gérentet), Lassablière et Ratais.

Sources: elles sont diverses et variées