Monday, September 21, 2020

Note introductive de Forez Info: Quelle place occupe notre département dans le grand inventaire des tunnels ferroviaires français ? On la devine, même sans être spécialiste, exceptionnelle. Mais plus précisément ? Pour le savoir, nous avons sollicité les membres de l'Inventaire des Tunnels Ferroviaires de France (ITFF). Dans un premier article, l'auteur (le responsable d' ITFF - GéoFer) invite à  comprendre l'immense variété des tunnels ferroviaires. Après cet aperçu général qui dépasse les limites du 42, il évoque plus particulièrement la situation de notre département. Dans une seconde partie, vous êtes conviés à  des balades qui vous feront découvrir certains des ouvrages. Il y a dans notre département quelques dizaines de tunnels dont sept sont remarquables pour diverses raisons. Sauf mention contraire, les photos appartiennent à l'ITFF. Bon voyage.
 
Enfant, lequel d'entre nous n'a jamais rêvé un jour d'histoires de vieux souterrains et de trésors cachés ? C'est pourquoi je vous propose de suivre le grand enfant que je suis resté et de venir découvrir avec moi les vieux tunnels ferroviaires désaffectés de la Loire. Certes, vous n'y trouverez pas de trésors cachés, mais vous en sortirez plus riche d'une aventure attrayante car, contrairement aux viaducs qui s'offrent en leur entier dès le premier regard, les tunnels gardent toujours une petite part de secret et de mystère : qu'y a-t-il dans ce grand trou noir béant ? A première vue, vous pourriez penser que cela n'offre pas grand intérêt.
 
Détrompez-vous. Sur les 2700 et quelques ouvrages souterrains qu'offre notre réseau ferroviaire, il n'y en a pas deux qui se ressemblent. C'est une richesse patrimoniale incroyable. De par la situation géographique, bien entendu. Mais aussi de par les formes. Certains ouvrages sont droits, d'autres sont courbes et réservent leurs surprises. Certains montent, d'autres descendent. Certains sont bâtis en pierre de taille, d'autres en briques, en béton ou en roche nue. Il y en a même qui passent dans des maisons comme à  Brantôme (Dordogne). Imaginez, une locomotive dans votre salle à  manger à  l'heure du dessert ; bonjour, non, non, ne vous dérangez pas, on ne fait que passer. Certains sont clairs et peuvent être traversés sans éclairage alors que d'autres sont noirs comme des fours. Certains sont secs alors que d'autres sont humides, parfois transformés en rivières souterraines ou en torrents furieux qui emportent tout sur leur passage. D'autres encore présentent des lacs sur lesquels il est possible de faire du bateau. Le saviez-vous ? Il y a aussi des tunnels noyés comme celui de la Fourcherie en Corrèze, dans lequel nous avons plongé. Puis il y a des tunnels engloutis, comme dans le lac de Grangent. D'autres ont été détruits, comblés et oubliés, victimes de catastrophes comme le tunnel de Crozet ou celui de Soucht en Alsace, ou tout simplement parce qu'ils gênaient comme les petits tunnels des Allemands, de la Carrière ou de Montcel. Il y a même des wagons et des trains qui resteront à  jamais prisonniers dans certains d'entre eux.
 

On trouve aussi des ouvrages qui ont des histoires hors du commun. Des tunnels ont vu passer les armes secrètes allemandes pendant la guerre, des fusées, des canons géants.

Tunnel ferroviaire dans une base souterraine allemande pour fusées V2
 
D'autres sont en rapport avec des mines ; on peut alors s'y promener pendant des jours sans remonter à  la surface, y manger, y dormir. Il y a des tunnels pétrifiants ; on y trouve des stalagmites et des stalactites, comme dans les grottes. Et encore des tunnels renversants et… renversés. Parfois les trains ne peuvent plus y passer tellement ils ont bougé, tel celui de la Croix de l'Orme à â€¦ Saint-Etienne, qui pose bien des problèmes aux équipes d'entretien. Plus surprenant encore, certains sont bâtis sur des viaducs ou des ponts. Mais oui, mais oui, nous ne sommes pas Marseillais. Et tiens, puisque nous parlons de Marseille, vous savez tous qu'ils ont la plus grosse sardine du monde puisqu'elle bouche le port. Mais bien peu savent qu'ils ont aussi les pieds sur l'un des plus longs tunnels de France, la galerie de la mer, 14 kilomètres, pas moins.
 

Le pont du tunnel de Pierre Lys
 
Et que dire de l'usage des tunnels abandonnés ? Fromageries comme le tunnel d'Ambierle (photo ci-dessous) ou celui de Saint-Ferréol dans le Gard, champignonnières, caves vinicoles, stands de tir comme le tunnel de Beauregard, églises, maternités, granges, bergeries, dépotoirs, garages ou remises, squats pour SDF ou repères pour dealers vendeurs de shit, un monde fascinant et parfois dangereux comme vous pouvez le constater.
 

Photo: Forez Info
 
Cependant, dans ce contexte, le département de la Loire occupe une place très exceptionnelle. Pour ceux qui ne le sauraient pas, disons-le de suite, c'est lui qui a vu naître les premières voies ferrées françaises. Il n'est pas de notre propos de récrire ici l'histoire des chemins de fer. Sans rentrer dans une bataille d'experts, on se contentera de savoir que ce sont globalement les Anglais qui ont inventé les trains ; le mot est d'ailleurs un anglicisme. Aussi, lorsque les ingénieurs Louis de Gallois et Louis-Antoine de Beaumier déposent en 1823 la première demande d'une concession de chemin de fer de 23 kilomètres de long entre Saint-Etienne et Andrézieux, ne font-ils que reprendre le concept anglais, c'est-à -dire celui d'un petit chemin de fer minier à  traction animale dont le but n'est autre que d'évacuer le charbon du bassin de Saint-Etienne vers la navigation fluviale de la Loire et Paris. Par contre, l'ampleur change radicalement lorsque, trois ans plus tard, les frères Seguin posent un autre projet. Ce sont eux en effet qui vont donner au chemin de fer naissant sa dimension nationale et internationale, et l'usage qu'on lui connaît aujourd'hui. Car ils ont compris tout le parti qu'il y a à  tirer de ce nouveau mode de transport. En témoigne la ligne qu'ils vont construire entre Saint-Etienne et Lyon. Pour l'époque c'est une construction colossale. Et tellement d'avant-garde que, deux siècles plus tard, s'il vous arrive de prendre un train entre ces deux villes, à  quelques détails près, vous empruntez toujours la ligne originelle. C'est dire si les frères Seguin voyaient loin. Enfin, en 1828, les préliminaires à  la création d'une troisième ligne voient le jour. Il s'agit de prolonger le chemin de fer d'Andrézieux jusqu'au Coteau, face à  Roanne, pour éviter les dangereux rapides de la Loire qui posent de gros problèmes de navigation. Il est amusant de constater que cette voie ferrée est beaucoup moins évoluée que celle des frères Seguin et que son profil accidenté, qui nécessitera d'ailleurs la mise en place de deux plans inclinés avec traction par câble, s'opposera à  la mécanisation, c'est-à -dire à  l'usage des locomotives. Raison pour laquelle, dès 1830, l'abandon de cette ligne est envisagé au profit du tracé actuel le long des bords du fleuve. Elle deviendra donc la première voie ferrée abandonnée de France.
 
Mais revenons à  la ligne des frères Seguin. Comme on l'a dit, elle est d'avant-garde, non seulement dans l'usage qui en est proposé, transport de marchandises de toutes sortes et… de passagers, mais dans sa conception même qui prévoit de larges courbes et de faibles pentes afin que les premières locomotives de l'époque puissent tirer de « lourds » convois. Et ceci va nécessiter la construction d'ouvrages d'art jamais vus. Des ponts et des viaducs d'une hauteur et d'une solidité extraordinaires, mais surtout le creusement et le percement de nombreux tunnels. Or, à  cette époque, à  l'exception du petit tunnel frontalier de la Traversette, de 75 m de long, creusé à  la fin XVe siècle à  2900 m d'altitude dans les Alpes pour faciliter le passage piétonnier entre la France et l'Italie des caravanes de sel, il n'existe aucun vrai tunnel de communication en France. Et les frères Seguin se proposent tout simplement d'en creuser 14 sur les 58 kilomètres que fera leur ligne, dont le plus long tunnel du monde, celui de Terrenoire qui fera 1500 mètres de long. Un rêve démentiel quand on sait que ces ouvrages étaient creusés à  mains presque nues et que la colline de Terrenoire est un terrain pourri qui s'effondrait sans arrêt. Cependant, il en fallait un peu plus pour arrêter de tels hommes. C'est pourquoi les quatorze souterrains verront le jour. Pas tout à  fait tels que représentés sur les gravures d'époque qui montrent des tunnels à  deux voies. Ils n'en comporteront qu'une et ne seront élargis que plus tard, vers 1855. A cette occasion, le tunnel de Couzon, considéré comme le plus vieux de France car commencé après Terrenoire mais terminé avant lui en raison de sa plus faible longueur, sera abandonné et doublé par un autre tunnel parallèle. En effet, il présentait déjà  des signes de faiblesse évidents qui interdisaient sa modification. Il était donc moins dangereux de creuser un autre tunnel à  côté.
 
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Le vieux tunnel de Couzon
 
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L'ouvrage le plus curieux de la ligne, considéré comme le deuxième plus vieux tunnel de France avant Terrenoire qui occupe la troisième place, reste néanmoins celui en Y (deux entrées, une sortie) de la Mulatière, à  Lyon. Bien entendu, l'histoire des voies ferrées et des tunnels de la Loire ne s'arrête pas là  mais elle serait trop longue à  raconter ici. Avec 81 ouvrages souterrains, vous vous doutez bien qu'il y aurait encore beaucoup à  dire sur le département. Nous vous laisserons donc le soin de découvrir les autres tunnels sur le site ITFF, comme la poignante histoire du monorail de Panissières (ci-dessous) et de sa prolongation inachevée vers le Rhône, récit d'un triste fiasco qui n'a jamais abouti.
 
 
 Mais si le sujet vous intéresse toujours, je vous invite maintenant à  franchir une autre étape et à  m'accompagner sur le terrain, ou plutôt dessous.