Jean Dupuis

 

En 2012, la Loire a rendu hommage à  deux grands personnages. Montbrison a célébré de son côté le bicentenaire de la naissance du poète et académicien Victor de Laprade. A Saint-Etienne, on s'est tout particulièrement souvenu du compositeur Jules Massenet, décédé en 1912. Cette même année, le 28 novembre, un autre Forézien mourrait à  Monaco. Il s'appelait Jean Dupuis. L'homme est beaucoup moins célèbre que deux autres explorateurs originaires de la Loire. Francis Garnier est une gloire militaire. Son nom s'est perpétué de bateau en bateau; il a été gravé dans des monuments. Celui de Duluth est inscrit sur la carte des Etats-Unis et refait surface de temps à  autre. Mais Jean Dupuis ? Ce nom n'évoque sans doute pas grand chose en dehors de Saint-Just-la-Pendue, son petit village natal où il a son monument et sa tombe, et hormis ceux qui s'intéressent à  l'histoire du Viêt Nam.

Son histoire est liée à  celle de Francis Garnier. Il est assez remarquable d'ailleurs que ces deux-là  se soient retrouvés à  l'autre bout du monde au même moment. Il l'est plus encore que le premier soit, d'une certaine manière, responsable de la mort du second.

 


 

Jean Dupuis est né le 8 décembre 1829. Sur sa famille et sa jeunesse, on sait peu de choses. Ses parents s'appelaient Etienne Dupuis et Geneviève Labouré de Beaudinat. Sa mère était semble-t-il issue d'une ancienne et respectée famille forézienne - d'où peut-être la particule. Pour autant ils n'étaient que des propriétaires agriculteurs jouissant "d'une modeste aisance". L'enfant s'intéresse très tôt aux pays lointains, aux peuples étrangers, aux voyages. Il fait ses études au collège de Tarare puis, vers l'âge de dix-huit ans, fait la connaissance d'un négociant, en textiles probablement. C'est l'occasion de satisfaire ses envies de bougeotte. Il visite le Midi, Aix, Marseille. Il prend goût au négoce et voyage ensuite pour son propre compte. On le retrouve en Egypte vers 1859 quand les Français tentent de percer le canal de Suez. C'est à  Alexandrie qu'il fait une deuxième rencontre déterminante en la personne d'un vieux capitaine au long cours qui rentre en France. Le marin lui expédie des marchandises que Dupuis, qui a embarqué à  Suez, réceptionne à  Shanghai et qu'il revend à  très bon prix. Il séjourne à  Pékin, revient à  Shanghai où a lieu la troisième rencontre. On connaît cette fois le nom de son interlocuteur: Eugène Simon. Le consul français, chargé d'une mission sur le Yang Tsé Kiang, convainc Dupuis de ne pas retourner en Afrique et l'invite à  parcourir plutôt l'Empire du Milieu.

 

Les deux hommes font alors la rencontre de la mission anglaise de Sarel et Blakestone qui entend profiter elle-même de l'expédition de l'amiral Hopp. Celui-ci allait remonter le fleuve Yang Tsé Kiang (ou Fleuve Bleu) jusqu'à  Han-Kéou (Hankou) au confluent de la rivière Han. Les deux Français décident de suivre la flotte anglaise et la mission Sarel jusqu'à  destination. Dupuis envisage de se diriger ensuite vers le Tibet avant de rejoindre Pékin en rentrant par la Mongolie. La flotte anglaise appareille le 11 janvier 1861 pour arriver à  Hankou un mois plus tard. Mais Dupuis n'ira pas plus loin. Il reste cinq ans à  commercer à  Hankou. Il étudie la langue chinoise et se lie avec les mandarins.

 

C'est à  cette époque que germe en lui l'idée de chercher une voie commerciale plus courte que le Yang Tsé Kiang pour mettre la province chinoise du Yunnan en relation avec la mer, autrement dit avec les navires européens. Dans l'introduction à  son journal, il raconte: " La recherche, par le Sud-Est de la Chine, d'une voie fluviale, pour atteindre le Yûn-nân, dont les richesses demeurent inexploitées, faute d'une voie de communication courte, rapide et économique, a été pour moi l'objet d'une constante préoccupation depuis l'année 1864." Elle lui vint sans doute de Francis Garnier, qu'il aurait rencontré à  cette même époque. Garnier avait lui-même fait une incursion sur le Fleuve Rouge. Un membre de la fameuse expédition Lagrée-Garnier sur le Mékong devait écrire à  l'officier de marine, en janvier 1872: " Le voyage de M. Dupuis n'est que la conséquence de ce que nous avons fait et il ne s'est accompli que sur nos indications." Mais Francis Garnier écrivait quant à  lui: " Ces indications ne pouvaient âtre données à  quelqu'un de mieux disposé pour en profiter. Esprit hardi et aventureux, M. Dupuis avait en même temps que l'audace la prudence indispensable pour réussir."

 

Le Yunnan est situé au nord du Laos et du Viêt Nam. C'est dans le Yunnan que le Fleuve Rouge prend sa source pour se jeter dans l'océan plus de mille km au sud, dans la baie d'Along, dans le Tonkin, c'est à  dire le nord du Viêt Nam, région d'Hanoï (l'actuelle Hô-Chi-Minh-Ville). Dupuis y effectue son premier voyage en 1868 - 1869. En 1871, il navigue pour la première fois sur le Fleuve Rouge au départ d'une ville chinoise appelée à  l'époque par les Français Mang-Hao. Elle est située sur le fleuve au nord de la ville frontalière vietnamienne de Lao Cai. Cette première reconnaissance le conduit aux portes du Tonkin. Là , il acquiert la certitude que le fleuve est navigable sur toute sa longueur, jusqu'à  la mer. Ce n'était pas sans danger même si, à  le lire, Dupuis ne semble guère effrayé. A l'époque, la région est habitée par les Pavillons Noirs et Pavillons Jaunes. Ce sont des rebelles refoulés de Chine, ces fameux Taipings fanatisés qui s'opposèrent durant plus de dix ans à  la dynastie des Qing. Ils tiennent le fleuve et s'affrontent. Au moment où Dupuis entreprendra son expédition, les Jaunes, plus ou moins alliés aux populations montagnardes indépendantes que les Pavillons Noirs oppriment, cherchent semble-t-il à  obtenir leur grâce pour pouvoir rentrer en Chine. Les Noirs, eux, sont au service des Annamites.

 


Paysage tonkinois, le Fleuve Rouge

 

Quelques repères géographiques pour y voir plus clair. L'actuel Viêt Nam est à l'époque divisé en deux parties. Il y a la Cochinchine (Sud Viêt Nam). Elle est sous domination française. Elle est administrée par un gouverneur, le contre-amiral Dupré à l'époque de Dupuis. En 1859 en effet, pour résumer brièvement, Saigon avait été enlevée par les troupes françaises. Trois ans plus tard, un traité donnait à la France trois provinces du Sud. En 1867, l'amiral de la Grandière apportait de nouveaux territoires vietnamiens à l'ouest. Un second traité, dit de Saigon, sera signé en 1874, dont il sera question plus loin. Au centre du pays, il y a l'Annam. Dans sa capitale, Hué, règne à cette époque l'empereur Tu Duc dont l'autorité s'étend aussi sur le Tonkin au Nord. Ce qui complique les choses, ce sont les liens de vassalité supposés de l'Annam envers la Chine. On a beaucoup glosé à ce sujet. Pour Dupuis, la suzeraineté de l'Empire du Milieu sur la cour de Hué ne faisait aucun doute. Mais cela arrangeait ses affaires puisqu'il était missionné par les autorités chinoises via les vice-rois du Yunnan et de Canton. Canton est située dans une autre province mais son vice-roi, précise Dupuis, est l'intermédiaire officiel entre les cours de Pékin et Hué. On verra plus loin qu'il se fera fort de cette recommandation, après avoir réussi son expédition, pour exiger la libre navigation sur le fleuvel se trouve encore que dans le Yunnan, les musulmans sont insurgés depuis plusieurs années. Pour les combattre, le général Mâ, un ami de Dupuis, manque d'armes. L'ouverture du Fleuve Rouge permettrait de lui en procurer plus facilement.

 

Quid du gouvernement français ? En 1872, Dupuis se rend à  Paris pour convaincre que l'entreprise est conçue uniquement dans l'intérêt du commerce français et non d'un pays étranger. Il espère obtenir qu'un navire le conduise de Saigon (Sud Viêt Nam) à  Hué, la capitale de l'Annam. Le Ministre de la Marine le prévient que la France n'interviendra pas de manière franche. Il formule des voeux pour le succès de l'entreprise "qui demeure entièrement à  [ses] risques et périls " tout en mettant à  sa disposition une canonnière, le Bourayne, qui pourrait, si le gouvernement de Saigon le juge opportun, l'emmener jusqu'à  Hué.

 


La porte Dupuis à  Hanoï (carte postale ancienne). D'après Chastel, son nom avait aussi été donné à  une école de la ville et il y avait un monument en sa mémoire.

 

A Saigon, les autorités françaises dissuadent Dupuis d'aller à  Hué. Le bateau va croiser en observation dans le golfe du Tonkin. Le Forézien rejoint donc Hong-Kong, point de ralliement de l'expédition, et prend ensuite la direction du delta. Il est à  la tête de deux canonnières baptisées "Lâo-Kay" et "Hong-Kiang" que commandent respectivement les dénommés Argence et Vlavianos, d'une chaloupe à  vapeur, le "Son-Tay", commandée par un certain Brocas, et une grande jonque à  la remorque. L'expédition compte alors 27 Français. Le 12 décembre 1872, la petite escadre arrive au confluent du Cua-Loc. Une flottille de barques annamites montées en guerre l'y attend. Ce qui n'émeut pas Dupuis dont les canonnières ont une puissance de feu autrement plus grande. Précisons qu'à  partir de maintenant, nous donnons la plupart du temps l'orthographe utilisé par le commerçant explorateur dans son récit La conquête du Tong-Kin par vingt-sept Français commandés par Jean Dupuis (1880). Le 15 décembre, il arrive devant la ville de Haï-dzuong, la 3e ville du bassin du Fleuve Rouge après Hanoï et Nam-dinh. Il entre véritablement dans le fleuve le 18 décembre à  11h45 et mouille devant Hano௠dans la nuit du 22 au 23 décembre. Il y rencontre les autorités annamites auxquelles il demande d'autoriser les négociants à  lui fournir les barques bateliers dont il a besoin. Il rencontre aussi l'évêque français: Mgr Puginier. " Il est accompagné, note Dupuis, de M. Dumoulin, son grand-vicaire, qui est né comme moi dans l'arrondissement de Roanne."

 

C'est l'occasion d'ouvrir une petite parenthèse. Les missionnaires français étaient dans le pays depuis déjà  fort longtemps. Ils en furent les premiers explorateurs occidentaux. Un des plus célèbres fut un autre Roannais: Pierre Retord. Né en 1803 à  Renaison, formé au séminaire de Verrières, dans les monts du Forez, il partit pour l'Asie où il devint, après la décapitation de Mgr Borie, évêque d'Acanthe, chef de l'Eglise du Tonkin occidental. L'Eglise annamite souffrait en effet les persécutions décidées par les empereurs successifs, de père en fils: Gia-Long, Minh-Mang, Thieu-Tri et enfin Tu-Duc. Contraint de se cacher dans la jungle, Pierre Retord succomba le 22 octobre 1858. Ses restes furent transférés plus tard dans l'église de Ke-So, que Mgr Puginier fit construire (Mgr Retord et le Tonkin catholique (1831-1858), par Adrien Launay, 1893).

 

Dupuis y rencontre aussi le colonel Tsaï, un Chinois. Dupuis: " Il nous dit qu'il est envoyé par son général à  la suite des nombreuses dépêches que celui-ci reçoit des Annamites qui nous présentent comme l'avant-garde des "brigands de Saïgon", venant pour conquérir le Tong-Kin, tout en nous disant chargés d'une mission par les autorités du Yûn-nân. Loin de prêter son appui aux Annamites qu'il connaît fort bien, le général Tchèn, veut, au contraire se mettre à  ma disposition pour me faciliter le passage, si réellement j'ai une mission des autorités du Yûn-nân."

Des troupes chinoises sont en effet cantonnées dans la région. Elles avaient été appelées à  la rescousse par les Annamites en vue de chasser les Pavillons, qui s'étaient avancés plus avant dans le Tonkin, avant de refluer sur le fleuve. Toujours est-il que le 15 janvier, Dupuis n'a toujours pas obtenu ses fameuses barques qui doivent lui permettre de poursuivre sur le Fleuve Rouge. Le lendemain, le colonel chinois arrive enfin, porteur de plusieurs dépêches de son général qui commandent à  différents vice-rois annamites de le laisser librement circuler et de fournir les embarcations. Le 18 janvier, l'expédition reprend sa route. Elle est désormais composée d'une chaloupe et trois jonques. 50 hommes sont à  bord dont neuf Européens. Les bateaux à  vapeur restent devant Hanoï.

 

20 janvier: arrivée à  Son-Tay. 21 janvier: l'embouchure de la Rivière Claire est atteinte. C'est l' un des deux affluents du Fleuve Rouge, l'autre étant la Rivière Noire dont l'embouchure est atteinte le 22 janvier. Trois jours plus tard a lieu la première rencontre avec les Pavillons Noirs. Dupuis les met en garde. Le 31 janvier, à  Kouen-ce, les voyageurs rencontrent les troupes du général Ong, soit 3000 hommes mais mal armés. Rien ne se passe. Le 3 février, un premier rapide est franchi. De nombreux autres allaient suivre. La progression se fait lentement. Le 10, arrivée à  Touen-hia, dans une région où sont installés les Pavillons Jaunes. Dupuis: "Fa-cé-Yé (bras droit du commandant des Pavillons Jaunes, ndlr) nous dit qu'il y a beaucoup de mines d'or chez les Muong-là -Koueï (une tribu de l'intérieur, ndlr)... De Touen-hia, il faut sept jours pour s'y rendre par terre."

 

Le 16 février, arrivée aux avant-postes des Pavillons Noirs. Le 20, arrivée à  Lao Cai. " Les Pavillons Noirs ne nous voient pas arriver d'un bon oeil. Ils savent bien que leur règne de brigandage ne durera pas longtemps, une fois le fleuve ouvert au commerce; mais que faire puisqu'ils ne sont pas les plus forts ? Ils sont polis, mais voilà  tout." Départ pour Mang-Hao le 24 février. Les barques tonkinoises, trop longues, retardent le convoi, regrette Dupuis. Celles de Mang-Hao, récupérées à  Lao-Cai, passent mieux. 27 février: rencontre avec les montagnards des tribus Yaô-jîn et Paï-y. La frontière avec la Chine est franchie peu de temps après et, le 4 mars, l'expédition arrive à  Mang-Hao, terminus de la navigation sur le Fleuve Rouge.

 


Carte publiée en 1879

 

Le Forézien, dans son journal, s'attarde ensuite assez longuement sur son séjour commercial dans le Yunnan. Il retrouve ses amis mandarins, s'enfonce dans les terres et rejoint la ville de Yûn-nân-sèn, située près de lacs. Il évoque surtout les richesses du sous-sol - les mines de cuivre, d'étain et d'argent abondent. Les plus hautes autorités du gouvernement de la province, de même que le vice-roi de Canton, intercèdent en sa faveur et demandent au gouvernement annamite de laisser circuler librement sur le Fleuve ses navires chargés d'armes ou d'autres marchandises. Dupuis écrit qu'il plaide la grâce des Pavillons Jaunes qu'il compte embaucher dans les mines et passe divers contrats commerciaux avec des négociants. Dans une région marquée par les stigmates de la guerre terrible qui opposa les Qing aux Musulmans révoltés- (Dupuis, qui ne cache pas une certaine admiration pour les rebelles, parle de cinq à  six millions de morts - il précise avoir vu les deux enfants captifs du chef de l'insurrection. Il écrit son nom sous la forme suivante: Teou-ouên-shio. Il s'agit de Du Wenxiu, le sultan de Tali qui, fin 1872, organisa le suicide de toute sa famille hormis ses trois plus jeunes enfants puis "s'empoisonna avec des feuilles d'or" (Dupuis) en même temps qu'il se constituait prisonnier. On s'empressa de lui trancher la tête. Ses enfants (le troisième était mort entre temps), âgés de neuf et sept ans, devaient être envoyés à  Pékin...

 

Le 21 avril, ce sont pas moins de douze jonques, chargées de métaux notamment, qui quittent Mang-Hao pour redescendre le fleuve. Elles transportent aussi une troupe de soldats chinois. A partir de ce moment, les choses vont clairement s'envenimer avec les Annamites qui ne sont pas disposés à  lui accorder la libre circulation sur le fleuve, en dépit des pouvoirs qui lui sont conférés par les autorités chinoises. A Hanoï, où il a retrouvé ses canonnières, Dupuis voudrait affréter plusieurs jonques chargées de sel qu'il compte faire parvenir au Yunnan mais il peine à  recruter des équipages. Il va jusqu'à  faire saisir et brûler en public une proclamation du général annamite Nguyen, qui menace et fait arrêter tous ceux qui accordent leur aide à  l'entreprise du Français. Dupuis brûle aussi le parasol, symbole du pouvoir, qui la surmonte. Quelques jonques, finalement, appareillent mais elles essuient des tirs et rebroussent chemin. Plusieurs de ses soldats chinois tombent dans des guet-apens et sont tués ou blessés. Certains pris vivants sont torturés à  mort. Dans une escarmouche, c'est un ly-kiang (maire) annamite que ses hommes abattent.

 


Dupuis, assis à  gauche, en 1906 aux côtés des membres de la Société de géographie de Saint-Etienne. La Région illustrée, 1932.

 

A le lire, la population, dans sa grande majorité, est excédée par les mandarins de Hué. L'insurrection semble proche et pourrait tourner en sa faveur. Le gouverneur de Cochinchine, lui, n'intervient pas. Au contraire, de Saigon, Dupré l'invite à  se retirer du Tonkin ! " Quant à  la conduite que nous avons tenu au Tonkin depuis notre arrivée, lui répond Dupuis, elle est exempt de tout blâme et si nous mettions sous les yeux du monde entier nos actes de chaque jour et ceux des mandarins vis à  vis de nous et à  l'égard du peuple, il n'y aurait qu'un cri d'indignation et de colère contre de pareils tyrans. Le seul but de mon expédition a toujours été d'ouvrir par le Fleuve Rouge une voie de communication avec le Yunnan pour acheminer sur Saigon les riches produits de cette province. Aujourd'hui, cette nouvelle route est ouverte mais les mandarins de Hué veulent la fermer de nouveau. J'ai passé des contrats au Yunnan pour une somme de six millions; ces contrats doivent être exécutés à  la fin de l'année et je suis retenu ici, dans le Tonkin, parce que je ne veux pas user de la force pour passer". Et de conclure qu'il lui est impossible de quitter le Tonkin.

 

En août, des contacts sont noués entre Dupuis et le parti des Lê, une dynastie qui régna sur le Tonkin de la moitié du XVe siècle jusqu'à  l'aube du XIXe. En septembre, une rumeur fait état de 400 jonques pirates qui remonteraient le fleuve pour aller affronter les Français. Les escarmouches se multiplient. Finalement, Saigon se décide à  agir. Fin octobre, Francis Garnier informe Dupuis qu'il est missionné pour faire une enquête sur les évènements du Tonkin. Les deux hommes se retrouvent le 3 novembre. Dans les jours qui suivent, deux navires de guerre français arrivent à  Hanoï. Le 15 novembre, Francis Garnier proclame l'ouverture du Fleuve Rouge au commerce français, espagnol et chinois et fixe les droits de douane qui remplacent les douanes annamites.

 

Le 20 novembre à  l'aube, les canonnières ouvrent le feu sur la citadelle de Hanoï. Elle ne met pas longtemps à  tomber. Aucune perte côté assaillants. Côté annamite, le Maréchal Nguyen a reçu une balle en plein ventre. Il mourra un mois plus tard. La ville est aux mains des Français, son vice-roi prisonnier. Dupuis demande ensuite à  Garnier de pousser son avantage vers la cité de Son-Tay, au lieu de quoi le Stéphanois, sous l'influence peut-être des missionnaires, se dirige vers Nam-Dinh où les chrétiens sont nombreux. D'autres combats ont lieu et au 18 décembre, une grande partie du delta est aux mains des Français qui administrent désormais quatre provinces. D'autres ont fait leur soumission.

 

21 décembre 1873. Dans la matinée, Dupuis retrouve Garnier chez Mgr Puginier. C'est la dernière fois qu'il le verra vivant. Occupé à  traduire un document, il est alerté que les Pavillons Noirs sont proches des remparts. Dupuis écrit qu'il n'y prête guère d'attention puis, après une seconde alerte, commande une reconnaissance de vingt-cinq hommes en armes à  laquelle il ne se joint pas. On l'informe ensuite d'une fusillade. " (...) je pars immédiatement pour la citadelle. Je me doutais si peu de ce qui se passait que personne ne m'accompagnait et que je n'avais même pas un révolver sur moi." Les hommes d'église lui apprennent que Garnier a fait une sortie. Ils paraissent inquiets. Dupuis va chercher ses hommes pour se porter à  la rencontre de Garnier.

 

Dupuis: " Garnier et Balny, un sergent fourrier, un caporal fourrier et un matelot ont été tués ! On a le corps de Garnier, du caporal fourrier et du matelot, mais sans leur tête !" Il y a aussi sept ou huit blessés. Panique à  bord ! Ces Pavillons Noirs qui jusqu'à  présent ne semblent avoir guère effrayé les Français ont cette fois montré les dents. "On a exhibé ces têtes dans tout le Tonkin", écrira plus tard Dupuis. Elles seront récupérées le 6 janvier.

 


Le monument de Saint-Just, érigé grâce à  une souscription, inauguré le 4 septembre 1932 par Albert Sarraut, Ministre des colonies, Alexandre Varenne, ex-gouverneur de l'Indochine, Louis Soulié, sénateur de la Loire, le préfet Graux...

 

Entre en scène un officier de marine d'une autre espèce: Paul-Louis-Félix Philastre. Il était en fait dans le jeu avant même la mort de Garnier. Il avait été chargé de négocier un traité avec Tu Duc. Le 29 décembre, Dupuis écrit qu'une lettre de Philastre ordonne d'évacuer toutes les villes occupées par les Français. " (...) les bruits les plus singuliers courent sur la mission de M. Philastre et du mandarin de Hué (qui l'accompagne, ndlr), écrit-il encore. Ils viendraient dans le but de détruire l'oeuvre de Garnier et de rétablir les mandarins destitués." A Hanoï en tout cas, les officiers s'opposent à  toute restitution. Philastre arrive dans la cité le 3 janvier 1874. "Il traite Garnier de pirate et de forban", écrit Dupuis. Celui-ci s'inquiète par ailleurs pour ses indemnités, dues par les Annamites et reconnues, dit-il, outre Garnier, par l'amiral Dupré. Philastre apparemment n'a pas d'instructions à  ce sujet. Quelques jours plus tard, la ville de Nam-dinh est évacuée. Des gens qui avaient trouvé emploi auprès des Français sont massacrés. Des chrétiens aussi.

 

Le 17 janvier, Dupuis va trouver Philastre: " Quant à  lui il ne peut rien faire pour protéger mon voyage au Yunnan; d'ailleurs les mandarins annamites, ses amis, ne veulent pas que je remonte en Chine avec mes vapeurs et mes soldats. Ils permettent seulement que j'aille me faire assassiner comme Garnier par les Pavillons Noirs. Comme je me récrie contre cette situation impossible que M. Philastre me crée pour plaire à  ses amis, il me répond qu'un charbonnier est maître dans sa maison, et me demande de quel droit je suis au Tonkin contre la volonté des mandarins qui y commandent. Je lui demande à  mon tour si c'est bien à  lui, représentant de la France, de venir défendre la barbarie contre la civilisation, et de quel droit les mandarins annamites sont maîtres des destinées de dix millions d'individus qui repoussent de tels tyrans." Dupuis juge ses droits indiscutables, puisque conférés par les autorités du Yunnan et du vice-roi de Canton, et considère que ce n'est pas aux Français de les discuter. Le 6 février, Dupré aurait promis à  Dupuis de lui obtenir des compensations pour le préjudice subi. Philastre, appuyé par l'Amiral, aura le dernier mot. Les dernières troupes françaises quittent Hanoï le 12 février 1874. A Saigon, en mars, un second traité est signé qui reconnaît la souveraineté de la France sur les provinces de la Cochinchine en même temps que la souveraineté indépendante de l'Annam. C'en est fini de la suzeraineté de la Chine. Le traité reconnaît la liberté de culte pour les chrétiens et prévoit l'ouverture du Fleuve Rouge au commerce; ouverture officiellement prévue le 15 septembre 1875.

 

A cette date, cinq navires de Dupuis (200 personnes) étaient sous séquestre à  Haïphong, depuis le 9 février 1874. En 1877, il adresse une pétition à  la Chambre des députés pour exiger le respect du traité, tout du moins la liberté pour lui de continuer ses affaires à  ses risques et périls, ainsi que le paiement de dommages et intérêts. Il déplore que ce traité n'a été obtenu des Annamites qu'à  la condition que lui-même soit "préalablement sacrifié" et que le pays d'ailleurs, au mépris du traité, soit fermé plus que jamais au commerce des Français. "Par suite de ces faits et d'une persécution qui a pris toutes les formes, M. Dupuis a perdu, avec sa santé, une fortune personnelle importante, a contracté des dettes énormes pour nourrir et entretenir son personnel prisonnier...". Il insiste sur le fait que l'évacuation du Tonkin a causé le massacre de milliers de personnes, des chrétiens en particulier.

 


Albert Sarraut sur la tombe du Forézien

 

Sur cette affaire, un rapport, très favorable à Dupuis, fut rendu le 12 mars 1877 par le député Emile Bouchet. Il insiste en particulier sur l'accréditation de la Chine suzeraine (au moment des faits) dont il était porteur. Il considère que l'amiral Dupré était très favorable à l'entreprise et qu'il n'escomptait pas que Dupuis obéisse à son injonction de quitter le pays, qu'il tenait sans avoir besoin de l'aide de la France. L'amiral comptait qu'un jour ou l'autre la cour de Hué consentirait à accepter le secours de la France. " Ce serait alors le moment de développer son plan." A savoir prendre pied au Tonkin. Maître du Tonkin, dit le rapport, Dupuis savait pouvoir compter au besoin sur les populations et pouvait restaurer sur le trône l'héritier des Lê. "Si donc, M. Dupuis, s'adresse à son pays, réclame son assistance et lui donne la sienne, c'est par pur patriotisme." Sur le jeu ambigu de l'amiral, au fil tortueux de la politique, le rapport écrit aussi : "[pour Dupré] le hardi promoteur (Dupuis, ndlr) devient déjà un chef d'aventuriers bon à jeter par dessus bord dès qu'on a tiré de lui le prétexte d'une expédition dont on ne serait pas fâché d'avoir tout le mérite quant à ses conséquences politiques et commerciales." Citant ensuite une lettre très élogieuse adressée par l'amiral à la veuve de Francis Garnier, le rapport y voit "la justification la plus éclatante des droits de M. Dupuis".Le rapport dénonce catégoriquement le "reproche calomnieux" selon lequel il aurait été commandité par des capitalistes anglais et allemands et lui reconnaît le droit à  une indemnité de l'Annam - comme le lui avait reconnu autrefois Garnier et que Dupré avait admis. Mais aussi de l'administration coloniale.

 

Qu'advint-il ensuite de Dupuis ? Guy Chastel, qui voit en lui "entre le mystique Vénard et Garnier l'épique, (...) le réaliste doué d'intuitions", lui consacre un chapitre dans Un siècle d'épopée en Indochine. Le principe d'une indemnité reconnu, les ministres transitoires ne firent rien pour la lui accorder, écrit-il. Il effectua quelques autres voyages, d'après le discours prononcé lors de l'inauguration du monument de Saint-Just-la-Pendue en 1932. Lors de l'un d'entre eux, il se fractura la jambe et rentra en France. Paul Doumer, gouverneur général de l'Indochine, vit un jour arriver dans son cabinet deux femmes. Elles venaient lui exposer la situation de leur père âgé de 72 ans, Jean Dupuis, malade et sans ressources. "Paul Doumer répara le mieux qu'il put une injustice qui commençait à s'invétérer", écrit Chastel. Il revenait souvent au pays natal. " Alors, on le vit passer, réservé, peu loquace, comme un qui porte un rêve que les paroles n'expriment plus."

 

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