Monday, April 06, 2020

Antoine Bertrand, 24 ans, étudiant en Histoire et libraire à  mi-temps à  Lune et L'autre, la librairie de la rue Bérard, vient de soutenir son mémoire de master consacré à  la censure des bibliothèques populaires stéphanoises sous Vichy.

 

Pourquoi ce sujet ?

 

J'éprouve un grand intérêt pour l'histoire du livre. Mon directeur de recherche, M. Depeyre, m'a fait découvrir un fonds de 8000 livres des bibliothèques populaires entreposé à  l'université. J'ai eu envie de connaître un peu l'histoire de ces bibliothèques et c'est un peu par hasard, en allant aux Archives municipales, que j'ai pris connaissance d'archives à  leur sujet, et de l'épisode de censure qu'elles ont subi en 1940.

 

En deux mots, les bibliothèques populaires stéphanoises...

 

Leur histoire aura duré à  peu près un siècle, jusqu'aux années 1960-70, avec deux grandes vagues de créations : les années 1880 et les années 1920-1930. C'est en 1866 qu'ont été fondées les deux premières, place Jacquard et rue de la Vierge. Ces bibliothèques étaient situées dans les écoles primaires. Ce sont en quelque sorte les ancêtres des bibliothèques de quartier, permettant l' accès à  la lecture des classes populaires. Dès l'ouverture des deux premières éclata une polémique qui prit une ampleur nationale. Certains notables locaux, conservateurs, catholiques, s'attaquent à  ces bibliothèques qu'ils jugent dangereuses. Ils leur reprochent de diffuser certaines doctrines sociales, des idées antireligieuses, antichrétiennes, de pervertir les esprits, de propager l'immoralité... Ainsi dans un appel à  l'opinion publique, ils dénoncent la présence sur leurs rayons d'ouvrages de Voltaire, Rousseau, Fourier, Proudhon, George Sand, Allan Kardec, Eugène Sue, Renan, Rabelais, etc. Deux journaux, Le Mémorial de la Loire et Le Progrès de Lyon, relaient leur position. Survient l'épisode Sainte-Beuve. Celui-ci prononce un discours retentissant au Sénat en juin 1867 dans lequel il plaide pour la liberté de pensée. Si les censeurs se sont focalisés sur elles, c'est qu'ils estiment qu'elles s'adressent à  des gens facilement influençables, malléables, dont des enfants. On y trouve des romans. La bibliothèque municipale, qui a une vocation plus scientifique est fréquentée, elle, par des "gens sérieux"...

Tu es entré en contact avec Jean-Yves Mollier, auteur d'un ouvrage sur l'abbé Bethléem. Peux-tu revenir sur ce personnage et ce qui le relie à  l'affaire qui nous intéresse ?

 

La censure des bibliothèques sous Vichy est liée à  l'influence de l'abbé Louis Bethléem et des puissants relais qu'il avait dans la ville. Ce prêtre catholique taxé par les surréalistes d'"érotique constipé", publie en 1904 Romans à  lire, Romans à  proscrire, réédité à  maintes reprises et qualifié par la Papauté d'"oeuvre magnifique". C'est un guide des bonnes et mauvaises lectures, un inventaire de livres recommandés ou à  éviter, classés dans différentes catégories: les romans qui peuvent être lus par des personnes d'âge mûr; ceux qui peuvent l'être par les jeunes gens, ceux proscrits en vertu des décrets de l'Index de Rome et de la morale chrétienne. Une multitude d'auteurs, plus ou moins connus, y figurent, dont Sand, Zola, Lamartine, Hugo, Féval, Doyle, Wells, Maupassant, Loti, etc. Il fonde ensuite, toujours dans la même veine, la revue Romans-revue, rebaptisée plus tard Revue des lectures, elle aussi très largement diffusée. Sur Voyage au bout de la nuit, par exemple, il écrit que ce "roman n'a pas de valeur littéraire", qu'il est "d'une saleté repoussante et tératologique".

 

 

En 1912, c'est un autre tenant de la "moralité", le Bordelais Emile Pourésy, de La ligue Francaise pour le Relèvement de la Moralité Publique (LFRMP du Pasteur Comte), qui était venu faire une conférence à  la Bourse du Travail. Au cours de cette intervention, il déclara que "la littérature a quelque chose de pourri, elle se plaît dans la boue." L'abbé Berger, l'émissaire de l'abbé Bethléem en province, est venu à  Saint-Etienne en 1928. Il est reçu notamment par un médecin, le docteur Choupin (en photo ci-dessous, ndFI). Choupin dirige pour sa part la ligue de préservation de l'enfant contre l'image obscène. Il est très actif. En 1926, il réunit quelques gars pour perturber à  coups de sifflets la représentation d'une pièce de Jules Renard, La Bigote. Quatre ans plus tard, il y va aussi de son Petit guide pour la lutte contre l'immoralité publique. Une partie de mon travail a été de montrer que la plupart des ouvrages qui furent censurés en 40 avaient été dénoncés par Bethléem dans sa revue. C'est comme ça que j'ai découvert qu'il évoque dans sa revue l'engagement du docteur Choupin et que ce dernier était un de ses donateurs.

 

Dans le domaine cinématographique, Bethléem, les milieux catholiques et des ligues de moralité de diverses tendances vont aussi ferrailler lors de la sortie en 1931 du Rosier de Madame Husson. Ce film avec Fernandel est l'adaptation d'une nouvelle de Maupassant dans lequel une dame patronnesse cherche à  élire une "rosière", c'est à  dire une jeune fille vertueuse. A défaut d'une "rosière", elle couronne un "rosier", le benêt du village, qui dépense sa récompense en s'encanaillant à  Paris. L'annonce de sa projection à  Saint-Etienne soulève de vives protestations...

 

Et nous voici en 1940. L'abbé meurt quand Pétain accède au pouvoir et Choupin se tient toujours droit dans ses bottes...

 

Plantons le décor. En juillet 1940, l'Assemblée nationale remet les pleins pouvoirs au maréchal Pétain: la IIIe république a vécu. A Saint-Étienne, le maire Louis Soulié est décédé en septembre 1939. Ferdinand Faure assure l'intérim à  la tête de la municipalité "Front populaire" élue en 1935. Celle-ci est révoquée par le Régime de Vichy en novembre 1940 et c'est désormais une délégation spéciale dirigée par Amédée Guyot qui administre la cité.

 

Concernant les livres, en zone nord, à  l'été 40 les Allemands saisissent 700 000 volumes. En octobre, la liste "Otto" énumère 1060 titres à  proscrire. D'autres suivront. En zone sud, en 40, pour faire simple, Vichy a d'autres préoccupations que de s'occuper des livres. Mais dans notre département, le préfet, Marcel Lemoine, envoie dès le 25 novembre de cette année une note aux maires pour leur demander d'épurer les bibliothèques des ouvrages communistes, libertaires ou remettant en question le nouvel ordre moral voulu par le maréchal. Si comme l'écrit Marc Olivier Baruch dans son étude sur l'administration d'Etat sous Vichy, il était bienvenu, dans les premiers mois, que les préfets prennent l'initiative en faveur de la rénovation nationale, le préfet du Rhône, par exemple, n'envoie une directive à  ce sujet, formulée en des termes très semblables, qu'un an plus tard. Le cas stéphanois est assez singulier.

 

Et très vite, entre décembre 1940 et janvier 1941, les bibliothèques populaires de Saint-Étienne vont ainsi être vidées d'une partie de leur fonds. Il faut savoir qu'il existait, comme partout, une commission officielle d'inspection et d'achats, chargée de la surveillance des bibliothèques mais elle avait été nommée sous la municipalité Soulié et ne se réunissait plus depuis l'avènement de Vichy. C'est donc une commission parallèle, comprenant une quinzaine de membres, qui va se charger de cette besogne. Dans cette commission, formée début décembre, on retrouve sans surprise le docteur Choupin. Et donc, l'abbé Bethléem en quelque sorte.

 

Bilan de l'opération ?

 

Environ 1800 volumes. Au moins une oeuvre de plus de 250 auteurs ont été censurées. Les livres sont sortis des rayons et placés à  l'Hôtel de Ville. Les ouvrages seront détruits en 1942. Il y avait alors 24 bibliothèques populaires. Deux d'entre elles, au Soleil et au Marais, seront soufflées dans le bombardement de 44.

 

Alors, quels livres ont été visés ?

 

On le sait grâce au rapport de la commission conservé aux Archives. La censure a frappé trois principales catégories : les livres politiques, c'est à  dire plutôt communistes, d'extrême gauche en général, de républicains très engagés; les livres à  caractère religieux, c'est à  dire qui s'attaquent au dogme chrétien; et les livres dénoncés comme portant atteinte aux bonnes moeurs. Ces derniers constituent 90 % du total. C'est ce qui singularise encore cette opération de censure, son caractère moral. Le nombre peu élevé de livres politiques et anticléricaux montre que ces bibliothèques n'étaient pas, objectivement, des nids acharnés de propagande socialiste et anticléricale.

 

Tu peux indiquer quelques titres et/ou noms d'auteurs ?

 

Marx, Gide, Céline, Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, d'Alembert à  cause de La suppression des jésuites, les premiers Simenon, Jean Galtier-Boissière, fondateur du Crapouillot, Jean Grave, un auteur libertaire, le Stéphanois Marc Stéphane, Malraux, Barbusse, Aragon; Léon Werth, qui a écrit un ouvrage magnifique sur la Première guerre mondiale... Qui d'autre ? Octave Mirbeau, Paul Reboux, complètement oublié; Paul Bert, qui a sa rue à  deux pas de la cathédrale (rires...); La Folie de Jésus de Charles Binet-Sanglé, et les Marc Lévy de l'époque, Popaul et virginie d'Alfred Machard (rires..)... Sans oublier Victor Margueritte, bête noire de l'Eglise, auteur dans les années folles du roman à  succès La Garçonne et de Ton corps est à  toi.

 

Vallès ?

 

Non. Ni Jaurès et Proudhon, en raison de leur importance historique, précise le rapport de la commission. Proudhon, qui était mentionné dans la pétition de 1867, ça peut se comprendre. Depuis, certains courants de pensée nationalistes, je pense à  l'Action Française, l'ont plus ou moins récupéré. Jaurès, c'est plus surprenant... Par contre, pour revenir à  Vallès, Séverine, bien connue à  Saint-Etienne, a elle été censurée.

 

Est-ce que la censure s'est appliquée systématiquement en vertu d'un jugement sur le contenu ? Est-ce que des livres l'ont été en raison simplement, par exemple de la judaïté, des origines, de l'écrivain ?

 

Le rapport n'indique jamais explicitement qu'un auteur a été censuré parce que juif ou étranger. Et à  mon avis, ce n'était absolument pas la préoccupation de la commission.

 

Ton travail concerne l'épisode stéphanois. As-tu quand même des éléments concernant la censure, si censure il y eut, à  Roanne ?

 

Oui. Numériquement, elle a touché environ 200 ouvrages et au contraire de Saint-Etienne principalement des livres politiques. Un certain nombre a été pilonné et d' autres réintégrés à  la Libération.

 

Pour finir, quel est le rôle dans cette affaire du bibliothécaire de Saint-Etienne ?

 

Il s'appelle Pierre Lévêque. Il ne s'occupe que de la bibliothèque municipale, les bibliothèques populaires étant gérées au quotidien par les directeurs d'école. Mais il a une certaine autorité morale et il est membre de droit de la commission officielle d'inspection et d'achats. Il connaît beaucoup de monde. Il est en poste depuis 1905, membre d'une société savante. Il va faire partie de la commission d'épuration des bibliothèques populaires. Il se trouve qu'il a une opinion défavorable de ces bibliothèques qui le concurrencent, qui sont gérées par des gens qui ne sont pas du métier... Par contre, François Ménard, sous-bibliothécaire à  l'époque, a témoigné en 1964 qu'il avait refusé de dénoncer les "mauvais lecteurs" de sa bibliothèque...

 

Documents:

> Appel à  l'opinion publique dans la question des bibliothèques prétendues populaires de Saint-Etienne (1867)

> Discours de Sainte-Beuve au Sénat (1867)