Monday, October 26, 2020

" Il était la cruauté, la bonté, le crime, la trahison, les vengeances implacables. Ce n'était pas Mounet Sully, ni Albert Lambert. Encore moins Deschamps ou Arquillère, gloires plus proches mais bien passagères. Il était plus beau, plus grand. C'était l'immortel Pétalugue, le rival du petit Dasté, ce freluquet qui venait de débarquer de la capitale. Personne ne saurait mieux que Pétalugue lui-même, en personne, retrouver le cher public bien-aimé."

Dans Le beau navire (Saint-Etienne 1930-1960), une vieille dame rêve à  sa fenêtre alors que Pétalugue éteint ses lumières.  Elle revoit les affiches d'un autre théâtre, la rose par exemple, toujours éclatante dans les souvenirs de Claude Gros: " Don Juan, le mousquetaire ", parodie féerie de Molière en 4 actes et neuf tableaux. Et la blanche: " Nick Carter, le plus grand détective d'Amérique " - Roman policier en huit tableaux (dont le Troueur de Ventres et l'Horloge Meurtrière) avec le concours des chiens policiers Duc et Max. Tout un programme.

Le théâtre Veldemand

C'était le Théâtre Pitou. François Gonon en parle avec beaucoup d'estime dans Anecdotes et Souvenirs stéphanois. La 2e édition date de 1944. C'est à  quelques années près à  cette époque que s'enracina dans la région l'autre célèbre théâtre, le théâtre Veldemand (Pétalugue). Mais commençons par Pitou.

C'était un " Théâtre des Fantoccini", de marionnettes, comme la célèbre Maison de Toone à  Bruxelles, mais ambulant, tout du moins au début. Nous n'avons pour l'heure que François Gonon pour nous renseigner. D'où venait-il ? Qui était la famille Pitou ? Dans les années 1900-1910 déjà  elle promenait sa baraque dans le département. Dans ses souvenirs, Claude Gros lui fait jeter les amarres, un temps, à  Rive-de-Gier, avant guerre (celle de 14). Mais jusqu'à  quand a-t-il proposé ses spectacles ? Il semble surtout avoir marqué les esprits stéphanois. Ce petit théâtre de marionnettes, Le Grand Théâtre Pitou si on socialise, faisait les délices des ménages ouvriers de Montaud, le Soleil, Chavanel (comme on écrivait alors).

Ecoutons Gonon:  " Quand les enfants avaient été à  peu près sages, on les menait le soir chez Pitou, voir jouer "La Tour de Nesle", où Buridan disait à  Marguerite de Bourgogne : "Marguerite, ces cordes me font mal... coupe-moi les noeuds !" prononcé d'une voix terriblement lugubre, en roulant furieusement les r, r, r. C'était le père Pitou qui jouait les grands premiers rôles, comme on disait alors; c'était encore lui qui, dans "Le Bossu", disait de sa voix terrible à  Nevers: " Si tu ne viens pas à  Lagardère, Lagardère "irata" toi", et personne ne pensait à  sourire de cette... liaison intempestive, pas plus que dans "Les Deux Orphelines" quand Mme Pitou, de sa voix de crécelle, disait : " Qui "tape" bien, mon Jacques !

(...) Les drames célèbres, les opéras mêmes, joués sans la musique, voire des pièces des directeurs, le tout arrangé en un parlé simple et compréhensible pour le public bon enfant qui venait applaudir les saillies et farces de Crasmagne, grand premier comique de la troupe de ces petits acteurs en bois; c'était Emile Pitou, qui manoeuvrait Crasmagne, avec habileté, sa voix éraillée de Polichinelle mettait toute la salle en joie, et c'était grand gala quand on donnait : "Crasmagne à  l'Académie".

Nous revoyons encore, après cinquante ans de distance, le père Pitou, venant en boitant sur le devant de la scène, à  l'entracte, faire sa petite annonce du prochain spectacle, remerciant gentiment les spectateurs... et chanter sa petite chansonnette: "Picotin, garçon d'honneur", ou quelque autre ; tous les gamins le connaissaient bien, et ne manquaient pas de lui crier : "Bonjour, Mossieu Pitou", quand on le rencontrait dehors, ce qui n'empêchait pas ces mêmes gamins de chanter, presque devant lui, ce petit air irrévérencieux:

Le temps me dure, le temps me dure,
Que le père Pitou soit mort,
Qu'on l'enterre, dans la terre,
l'ne marchera plus "bitord" !

Ce qui ne semblait pas beaucoup troubler la philosophie souriante du père Pitou, il se savait aimé  tout de même de toute cette marmaille turbulante, facile à  émouvoir malgré tout, et qui n'était pas la dernière à  applaudir aux bons endroits; bien souvent, les mouchoirs se tiraient des poches pour essuyer des larmes provoquées par les malheurs de Mignon, ou de Latude".

Il est plus facile de retracer l'histoire dans les grandes lignes, quoiqu'il faille être un peu généalogiste, du Théâtre de Pétalugue. Pour la simple et bonne raison que les rejetons du "grand ancêtre" vivent toujours à  Saint-Etienne où, vaille que vaille, ils perpétuent la tradition. 

La roulotte de l'Auvergnat Théâtre

Il y avait d'un côté la famille Veldemand, originaire de Toulouse, dont Paul Veldemand qui dirigeait un théâtre avec sa femme Madeleine Londres. On garde un pied outre-Manche avec l'autre aieul, le "père Franc" Charles Beedle. Son père, Francisque Beedle, avait quitté Albion où il était né en 1850 pour devenir acrobate en France et mourir à  Pont Saint Esprit en 1918. Charles Beedle marcha sur ses traces, épousa une Gauloise et dirigeait lui aussi un théâtre forain nommé "L'Auvergnat Théâtre".

Et c'est en la voyant jouer sur les planches que Frédéric, le fils de Paul Veldemand, tomba amoureux de Maria, la fille de l'Anglais. Frédéric, né en juin 1907, reprit en 1928 le Théâtre Veldemand, rebaptisé plus tard par le public stéphanois Théâtre Pétalugue, d'après le nom de scène de Frédéric, mot d'origine méridionale dont on trouve l'écho marseillais chez Pagnol (pitalugue).

Frédéric Veldemand c'est Pétalugue le Grand mais son père, voire même son grand père, portaient déjà  ce titre. Du mariage entre Frédéric et Maria naquirent trois filles : Yolande, Lysiane (ou Liziane) et Violette. La princesse baladine, Lysiane, se maria avec un prince italien, Jo Poletto qui faisait du théâtre de marionnette. Elle est celle des trois qui a le plus marché dans les pas de Pétalugue. Elle donna naissance, notamment, à  deux petits clowns, Fredo dit "Zoletto" et Robert dit "Roby", qui nous ouvre les archives de la famille.

C'est d'elle, ou Yolande qui jouait aussi, dont parle Claude Gros quand il écrivait : " L'émotion étreignait les gorges lorsqu' apparaissait l'archange saint Michel, la fille de Pétalugue revêtue pour la circonstance de sa robe de première communion. Un sabre d'abordage passé dans la ceinture, un casque Adrian sur la tête, elle était le symbole de la lutte armée contre le mal. On aurait entendu voler une mouche quand Jeanne (la Pucelle d'Orléans, ndlr) cherchait le roi parmi la cour jusqu'à  ce qu'elle trouvât son Gentil Dauphin, l'âme et la perruque à  l'envers. Elle l'amenait à  son trône; un Voltaire à  accoudoirs réglables. Personne ne riait quand les seigneurs lançaient aux parents de la sainte: "Salut-t-à  vous Père d'Arc. A vous-z-aussi Mère d'Arc."

Mais revenons à  Pétalugue. Le théâtre se fixa dans la Loire à  la fin des années 30. " C'était une baraque en bois, avec une bâche qu'il louait sur le toit, explique Robert Poletto, son petit-fils. Il y avait quelques chaises, des bancs et des gradins pour accueillir environ 200 personnes. Il y avait deux ou trois caravanes et le théâtre au milieu. Ce n'était pas très grand. Imaginez qu'on s'installait sur la place du Babet. Il restait sur un lieu quatre mois minimum à  raison de trois à  quatre représentations par semaine, Ensuite, il partait vers une autre place de Saint-Etienne, au Soleil, à  Roanne, Rive-de-Gier, Issoire ... Il avait une quinzaine d'artistes avec lui. Les spectacles, du mélo plutôt, duraient 1h30 à  2h. Il annonçait à  la fin du spectacle le programme de l'après lendemain: L'Auberge de Peyrebeille, La porteuse de pain,... Du vaudeville. Certaines pièces comme Les Deux Orphelines étaient plus longues. Tous les jeudis, il y avait les matinées enfantines. Je me souviens quand j'avais dix ou douze ans qu'il voulait me faire jouer Cosette, avec des sceaux pleins de pierres. J'avais pas envie de jouer une fille !" 

De Pétalugue, la mémoire locale a surtout gardé le souvenir du "Roi du rire" en costume grossier mais l'homme était aussi chanteur et pouvait faire pleurer. Dans les années 20, il avait décroché un Prix de la chanson à  Toulouse, derrière le père de Claude Nougaro. Son répertoire était large. Un grand moment eut lieu en 1949. Robert Poletto avait cinq ans et s'en souvient à  peine. Mais les photos témoignent. C'était à  Andrézieux où la troupe avait joué avec Dasté et ses comédiens l'arrivée de Mandrin. 

Pétalugue (à  gauche), son épouse, ses filles, un gendre

Pétalugue s'est éteint en 1958 à  l'hôpital de Bellevue. Il repose au cimetière du Soleil. Jo et Lysiane Poletto ont ensuite repris la route mais cette fois avec un chapiteau de toile pouvant accueillir 800 spectateurs. L' Etoile Théâtre de Jo Poletto a tourné jusqu'en 67, présentant partout ses spectacles de marionnettes, des classiques du guignol lyonnais. 250 poupées et vingt décors ! Roby et Zoletto étaient bien sûr du voyage, avec d'autres saltimbanques. Les deux frères vont  reprendre le flambeau, en gardant le théâtre de guignol, quelques pièces, jusqu'en 1989, et les matinées enfantines à  la Bourse du Travail, jusqu'en 1997. En 68, ils avaient fait leur retour à  Saint-Etienne, plantant leur chapiteau place Carnot où Michel Durafour vint leur remettre la médaille d'or de la ville, décernée à  titre posthume à  leur grand-père en qui le maire salua, les coupures de presse en font foi, "le père du théâtre à  Saint-Etienne". Rien que ça !

Les frères Poletto avec Garcimore

Roby et Zoletto n'ont toujours pas pris leur retraite. Mais demain, le rideau va-t-il se baisser définitivement  ? " Mon petit-fils Rémi a fait le clown jusqu'à  l'âge de 10 ans. Il a commencé sur scène avec moi à  trois ans et trois jours. Il a décidé d'arrêter en 97 sur les genoux d'Henry's, en équilibre. Après il est allé s'inscrire dans une école de rock acrobatique. Aujourd'hui il est kiné, bon... Mon autre petit-fils peut-être, Thomas. Il a six ans; il est mordu, mais on est tous mordus à  6 ans. Je ne sais pas; je n'y pense pas..." Pas le temps. Noël approche, les matrus attendent Guignol et les baladins. 

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L'ouvrage Le beau navire a été publié en 2004 chez Actes graphiques