Monday, October 23, 2017
Une  " modeste causerie " de Mr Grataloupt concernant les occupations autrichiennes de 1814 et 1815. Le texte, documenté et sarcastique, nous invite notamment à  faire connaissance avec un authentique héros forézien, un aventurier de grande classe injustement oublié: Gustave de Damas. Nous ajoutons à  la suite quelques notes folkloriques concernant les "Russes à  Firminy".

 

L'histoire des deux occupations autrichiennes du Forez en 1814 et 1815 est peu connue et, cet oubli, est déjà  en soi, étonnant. Depuis que le monde est monde, les invasions étrangères sont, pour les populations, des périodes épouvantables qui restent inscrites dans leur mémoire collective. Outre Rhin on se rappelle aujourd'hui encore de la dévastation du Palatinat par les troupes de Louis XIV en 1689, avec, notamment, la destruction de Mannheim et l'incendie d'Heidelberg. En Espagne, le souvenir des exactions commises par l'armée de Napoléon, immortalisées par les tableaux de Goya reste aussi très présent ; aussi est-on surpris en consultant les nombreux livres consacrés à  l'histoire du département, du peu d'importance qui est le plus souvent attaché à  cet épisode du passé Forézien.

Certains auteurs, et non des moindres, sont totalement muets sur la question, qui devient ainsi un non événement ; d'autres l'expédient en quelques lignes tout en évoquant, à  l'occasion, quelques anecdotes curieuses laissant à  penser que la période fût paisible, sereine, voire agréable. Est, par exemple, souvent citée, la lettre de remerciements adressée par le Maire de Saint-Etienne, Antoine Pascal, au Prince de Saxe Cobourg qui commandait dans la cité l'armée d'occupation, pour « la protection généreuse qu'il avait bien voulu accorder aux habitants et la bonne conduite qu'avaient tenue dans cette ville les troupes sous ses ordres ».

Le conseil municipal fit d'ailleurs chorus avec son Maire et invita le prince à  revenir à  Saint-Etienne où il sera reçu avec tous les honneurs en souvenir «des bienfaits dont il a comblé la ville». D'autres témoignages vont dans le même sens ; ainsi Testenoire La Fayette, jeune enfant à  l'époque, garde un excellent souvenir du Quartier-maître qui était alors hébergé chez ses parents et surtout de son domestique surnommé « kapout », dont il dit : « il s'amusait à  cultiver le jardin et à  jouer avec moi ».

Bien des années après ces événements, quelques vieilles dames de Roanne évoqueront à  leur tour ce bon vieux temps des bals qui étaient alors organisés et les incomparables valseurs qu'étaient les officiers Autrichiens. Un jardin, des fleurs, des danses ! On se croirait plutôt à  l'île de White ou à  Woodstock que dans une province envahie par des troupes ennemies ! Qu'en a-t-il été ? La réponse à  cette question suppose de situer ces épisodes dans le contexte général de la fin du premier empire.

1813. D'un coté c'est l'Europe et de l'autre la France, écrit Victor Hugo. Napoléon affronte, en effet, la plus formidable coalition qui ne se soit jamais dressée contre lui. L'année précédente, la Grande Armée avait été décimée en Russie. Pour la première fois, l'Aigle avait baissé la tête ; il ne la relèvera plus ! Dès la fin de l'année, 700 000 Prussiens, Anglais, Russes, Autrichiens, Espagnols... envahissent le territoire.

L'Empereur qui n'a que 100 000 recrues à  leur opposer, va conduire une campagne exemplaire. Il remporte victoires sur victoires, mais, qui, faute de troupes suffisantes pour les exploiter, resteront sans lendemain. L'invasion déferle sur tous les fronts; Au Nord, Blà¼cher, plusieurs fois vaincu les semaines précédentes, a le dernier mot ; Paris est occupé le 30 Mars 1814. Au Sud, les Anglais avec Wellington ont atteint les Pyrénées. A L'Est, via Genève, le corps d'armée autrichien du général Bubna occupe peu à  peu la région ; l'Empereur en a confié la défense au Maréchal Augereau qui a installé ses quartiers à  Lyon ; mais le héros d'Arcole, de Iéna et d'Eylau, vieillissant, apparaît plus préoccupé de jouir de sa fortune que d'exploits militaires, ce qui lui vaudra plus tard d'être accusé de trahison par Napoléon.

Le 21 Mars, Lyon est occupé. Trois jours plus tard, c'est le tour de Saint-Etienne qui est investi par 5000 Autrichiens; un tel déploiement de forces résulte de l'importance stratégique de la ville, que l'empire avait largement cantonnée dans la fabrication des fusils de guerre. Très rapidement, toutes les villes du Forez connaissent le même sort. L'occupation dure environ un mois; le 30 Avril, par exemple, le corps autrichien quitte Saint-Etienne. Entre temps, Napoléon a abdiqué et Louis XVIII est monté sur le trône de France.

Mars 1815 - Napoléon fait son célèbre et désastreux retour ! Il s'échappe de l'île d'Elbe et vole « de clochers en clochers jusqu'aux tours de Notre Dame », pour retrouver son trône. Cent jours plus tard, le 18 Juin 1815, l'aventure s'achève à  Waterloo. Tout paraît alors recommencer ; les troupes alliées envahissent à  nouveau le territoire. Sinon dans leurs « fourgons », du moins sans jamais les perdre de vue, les Bourbons rentrent à  Paris.

A Saint-Etienne, l'occupation autrichienne commence le 31 Juillet pour s'achever à  la mi septembre. Comme en 1814, le Maire adressera au Feld Maréchal autrichien, une lettre de remerciements pour «la bonne conduite et l'exacte discipline qu'ont observées les troupes sous ses ordres, stationnées dans cette ville». Les contingents autrichiens qui, au printemps 1814 comme en été 1815 ont occupé le Forez, ont-ils mérité ce type de louange ? S'agit il, au contraire, de simples flatteries de ces éternels démagogues toujours prompts à  aller dans le sens du poil et à  voler au secours de la victoire ?

NOS AMIS ET LIBERATEURS, VIVE LES HAUTES PUISSANCES ALLIEES

Pour bien s'entendre, dit le bon sens populaire, il faut être deux. Du côté des forces alliées, la volonté affichée est de se présenter effectivement en libérateurs plutôt qu'en ennemis. Dès le 4 Décembre 1813, elles ont adressé une proclamation spécifiant que la guerre n'est pas dirigée contre la France mais contre Napoléon, l'usurpateur, « seul obstacle à  la paix ».

Nombre d'officiers sauront reprendre à  leur compte cette idée, dans les messages qu'ils adressent aux habitants des villes qu'ils s'apprêtent à  occuper. A Saint-Symphorien-De-Lay, le colonel autrichien tranquillise le maire et l'assure que sa troupe a pour ordre de respecter les personnes et les biens. « Paix aux chaumières si elles savent respecter les lois de l'humanité et de l'hospitalité », déclare t-il, par ailleurs, à  la population.

A Saint-Etienne, Ferdinand de Saxe Cobourg tient le même langage ; il engage les habitants à  rester paisibles et leur promet de respecter les personnes et les propriétés. Qui plus est, il autorise la garde nationale à  conserver ses armes !

A cette bonne volonté autrichienne va correspondre un égal empressement des autorités locales qui sauront s'adapter avec un bel opportunisme. Avec la première restauration, commence cette stupéfiante « valse des vestes » qui verra, en quelques mois, le personnel politique, dans son immense majorité et à  tous ses niveaux, adhérer sans vergogne et avec la même ferveur apparente, à  chaque changement de régime. Celui qui, la veille, encensait Napoléon devient le lendemain un farouche zélateur de Louis XVII, qu'il s'empressera de renier pendant les cents jours, avant de redevenir un pur monarchiste après Waterloo.

L'exemple stéphanois est, à  cet égard, aussi représentatif qu'éloquent. Au début de 1813, le conseil municipal et son maire, Antoine Pascal, nommé par l'empereur, adresse à  l'impératrice une lettre d'allégeance où on relève notamment cette phrase: « Tous les efforts, tous les sacrifices nécessaires pour conserver sans tache la première couronne du monde ne coûteront rien au peuple généreux qui s'enorgueillit de l'avoir placée sur la tête de votre Auguste époux ».

Le 11 Avril 1814, jour de l'abdication de Napoléon, ce même conseil et son maire adoptent à  l'unanimité une délibération où ils manifestent
« leur haine pour la tyrannie qui opprime le peuple Français depuis tant d'années et leur amour pour les Augustes descendants d'Henri IV ». Ils votent tous pour « le prompt rétablissement de l'Auguste Maison des Bourbons sur le trône de France ».

Le 5 Mai 1815, l'Aigle a repris le pouvoir ; les édiles jurent obéissance « aux constitutions de l'Empire et fidélité à  l'Empereur ». Antoine Pascal, alors destitué, ne peut, par conséquent, participer à  l'opération. Il sera, par contre bien là , deux mois plus tard, à  la tête de la municipalité pour faire arborer le drapeau blanc « pur et sans tache » et annoncer à  la population que «le Roi lui est rendu et qu'ils vont recevoir son étendard sacré ».

Loin d'être spécifiquement stéphanois, ces revirements sont généralisés ; même Roanne, jusque là  farouchement acquise à  l'empire, rejoint le mouvement. Son conseil municipal invite la population à  crier « vive le Roi » et à  considérer tout soldat étranger « comme un ami , un frère ».

En 1814 comme en 1815, l'empire, dès que sa chute apparaît consommée, est abandonné par ceux qui, jusque là , étaient ses représentants les plus fervents. L'ennemi d'hier devient soudain le libérateur ! Le 14 Avril à  Saint-Etienne, les habitants sont invités en arborant la cocarde blanche à  crier « Vive les hautes puissances alliées, Vive le père de la Patrie, Vive louis XVIII ». Ce même jour, à  Montbrison et d'après le journal local, la rue retentissait de semblables slogans : « Vive le Roi , Vive nos libérateurs ». Le soir, la fête se poursuit par un superbe banquet offert aux officiers autrichiens. Delandine, l'ancien député aux Etats Généraux, les régale d'une chanson composée pour la circonstance :

« Par vous magnanimes guerriers

L'éclat de nos lys va renaître ;

L'honneur vous couvre de lauriers

Partout où l'on vous voit paraître.

De nos coeurs amis à  jamais

Compter sur la reconnaissance ;

Pour nous vous devenez Français

En nous rendant le Roi de France. »

Partout sont célébrés des Te Deum pour remercier la providence et les troupes autrichiennes d'avoir restaurer la monarchie tandis que se multiplient les messes en la mémoire du Roi martyr et de sa famille. Mais les nourritures purement spirituelles ne sauraient suffire à  sceller cette nouvelle fraternité ; aussi s'emploie t-on à  la conforter par des réjouissances plus immédiates et concrètes, agapes, bals, fêtes. A Saint-Etienne, l'un de ces banquets est resté célèbre, même si, à  la réflexion, son évocation n'est pas sans laisser un certain sentiment de malaise. Bourgeois et officiers autrichiens sont réunis à  la maison Cherpy, l'une des premières constructions de la place Marengo. La fête bat son plein et le bruit attire le brave peuple qui s'assemble, curieux. Les convives se mettent alors aux fenêtres, jetant les restes du festin et quelques monnaies aux badauds qui voulaient bien crier «Vive le Roi, à  bas Bonaparte ».

A Roanne, en 1815, le général Lederer saura aussi cultiver sa popularité en tenant table ouverte chez le traiteur Novel ; il en coûtera 1800 francs au titre des frais d'occupation, somme considérable pour l'époque et les dix jours passés dans la cité par cet officier.

De véritables relations amicales iront parfois jusqu'à  se nouer entre ceux que tout semblait, au départ, devoir opposer. Le maire de Saint-Etienne s'entend à  merveille avec Ferdinand De Saxe Cobourg que tous s'accordent, au demeurant, à  reconnaître affable et sympathique. Le Prince est logé dans la propre maison d'Antoine Pascal avec lequel il prend ses repas, « en famille ». Plusieurs foréziens devront d'ailleurs la vie à  cette amitié. En effet, et en représailles du meurtre d'un cavalier autrichien dans les bois de La Fouillouse, onze otages du bourg devaient être passés par les armes. Antoine Pascal obtiendra de son hôte que l'ordre ne soit pas exécuté. L'année suivante, Montbrison bénéficiera également de ces curieux rapports qui s'établirent parfois avec les autorités d'occupation. La ville s'étant refusée à  satisfaire aux réquisitions, le haut commandement autrichien ordonne de « l'exécuter », c'est à  dire de la livrer au pillage. L'officier alors en place, Mr Degeringen, qui entretenait aussi d'excellentes relations avec le Maire de la commune refusera purement et simplement d'obéir et d'utiliser ses dragons à  cet effet. L'histoire en restera là .

En 1814, dès le départ des troupes d'occupation, les princes de la monarchie restaurée entreprennent d'asseoir leur nouvelle popularité en visitant les villes de province. L'accueil qui leur est réservé a, sans doute, comblé toutes leurs espérances ?

La Duchesse d'Angoulême, fille de louis XVI et de Marie-Antoinette

Roanne reçoit à  la demande de son Maire François Populle, alors qu'elle allait prendre les eaux à  Vichy, la Duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI. Celle dont Napoléon disait qu'elle était « le seul homme de la famille », y apparaît grave et austère. Le jugement est sans doute bien sévère ; une enfance passée dans les geôles révolutionaires, d'où elle avait vu partir père et mère pour la guillotine, n'était, à  l'évidence, pas de nature à  lui forger un caractère gai et optimiste. Quoiqu'il en soit, si la Duchesse n'était pas vraiment enjouée, force est de reconnaître qu'elle savait ne pas être rancunière en acceptant l'invitation de Roanne. La ville avait, en effet, prospéré sous l'empire et Napoléon l'avait honorée de sa visite à  plusieurs reprises ; c'est à  Roanne qu'il séjourne à  nouveau, en partance pour l'île d'Elbe, espérant saluer sa mère, ce qui lui sera refusé par les autorités d'occupation. Il ne manquera pas de féliciter François Populle et ses administrés pour leur conduite et leur appui pendant ces derniers mois.

Saint-Etienne ne sera pas en reste, loin de là  ! Le 25 Septembre, la ville accueille le Comte d'Artois, numéro deux du régime, frère du Roi, futur Charles X. Pour Antoine Pascal, cette visite constitue une consécration, voire une revanche ; Napoléon n'avait-il pas toujours décliné les invitations pressantes de la municipalité de la plus importante agglomération du département de la Loire ! Aussi la réception faite à  « Monsieur » sera t-elle à  la hauteur de l'événement. Des arcs de triomphe ont été dressés sur son passage tandis que, sur les collines brûlent des feux de joie. Après la visite de diverses fabriques, le Prince rejoint le château de Chantegrillet où l'attend un fastueux repas, copieusement arrosé : Bourgogne, Bordeaux, Côtes Rôties, Hermitage et liqueurs ; mais il est déjà  temps de passer au spectacle. A l'entrée de sa loge, le Comte peut lire ce compliment :

« Le présent, l'avenir, tout sourit à  la France

Louis fait son bonheur, d'Artois son espérance ».

Pour la circonstance, le Maire Antoine Pascal est allé jusqu'à  composer une chanson, dont la chronique a conservé quelques extraits :

« Aux Bourbons consacrant leur vie

Nos bourgeois vont armer leurs bras.

Sous tes lois l'amour les rallie,

Ils jurent de suivre tes pas ».

De retour au château, et avant le feu d'artifice, une fête champêtre est organisée, que le Prince suit, de sa fenêtre. Tout avait effectivement été fait pour le persuader que ces vers qu'il avait pu lire à  son arrivée par l'entrée de La Montat, traduisaient le sentiment unanime de la ville :

« Touché par nos malheurs, le ciel dans sa clémence

Ramène les Bourbons, comble nos espérances.

Il a fait succéder aux tyrans abattus,

Le règne de la loi, l'empire des vertus ».

Le Comte d'Artois, futur roi Charles X

Un incident, à  cet instant, avait bien pourtant failli tout gâcher ; couleur locale oblige, le comité d'accueil comprenait quelques mineurs « en tenue de travail », autorisés à  présenter une supplique sur l'imposition du charbon. Un brave stéphanois rapporte ainsi l'événement :
« Plusieurs ouvriers tous noirs tel comme ils travaillent dans la carrière. On aurait dit que c'était des nègres. Le comte d'Artois fut surpris et en frayeur ».

La bévue fut cependant vite oubliée ; au moins n'avait-on pas, comme à  Lyon quelques jours auparavant, laissé son Altesse dans le besoin, en omettant de garnir sa chambre de l'indispensable vase de nuit. L'épisode a sans doute marqué le préfet Rambuteau, alors affecté dans la Loire, qui le rapporte dans ses mémoires. En poste à  Paris, bien des années plus tard, sous la monarchie de Juillet, il restera célèbre pour, notamment, les urinoirs dont il dotera la capitale.

Le frère du Roi parti, la fête terminée, il restait à  régler l'addition qui s'élève à  la coquette somme de 26 295 frs. Devant cette dure réalité, le beau consensus s'estompe alors quelque peu et il faudra de longs procès et six bonnes années, pour que tous les fournisseurs soient enfin payés. Quand on aime on ne compte pas, prétend le proverbe ; si tel est le cas, et puisque les stéphanois ont compté, cette vision, à  bien des égards, idyllique de la période, mérite d'être nuancée.

NOS AMIS LES ENNEMIS

En 1814 comme en 1815, l'attitude des autorités locales apparaît avant tout strictement légaliste. Les envahisseurs ne deviennent des libérateurs que lorsque la monarchie, dont ils sont les fourriers, est devenue ou redevenue le régime du pays. Jusque là , l'obéissance au gouvernement impérial est de mise. En 1814, à  Saint-Etienne, dès l'instant où l'arrivée des troupes autrichiennes est annoncée, le soin est pris d'évacuer sur Saint-Flour les fusils modèles et fusils types pour éviter qu'ils ne tombent entre les mains de ceux qui étaient encore les ennemis. Pour les mêmes raisons, le matériel de fabrication et l'outillage correspondants sont démontés et dissimulés dans la montagne. Il n'en demeure pas moins que la défense est assurée, le plus souvent, à  minima, sans zèle. Pour « protéger les habitants », les villes se refusent, dans leur grande majorité, à  toute résistance armée et à  engager les quelques forces à  leur disposition.

Ultérieurement, et si des relations effectivement cordiales et festives s'instaurent entre les édiles et les officiers autrichiens, celles-ci n'affectent pas le peuple qui reste attentiste et spectateur quand il ne subit pas les rigueurs des réquisitions. Lors de la visite du Comte D'Artois, certaine personnes auraient été frappées pour avoir été réticentes à  crier « Vive le roi ». Un Stéphanois témoigne, en ces termes, du séjour des troupes autrichiennes en 1814 :

« Ils font des carnavaux jour et nuit parce qu'il faisait froid et ils brûlaient des bois de fusils pour éclairer leurs carnavaux et en brûlaient de grands amas à  Marengo qui firent brûler quelques arbres de la plantation d'à  coté d'en bas venant de la route de Roanne et brisaient et cassaient les ateliers du magasin d'armes. Tout le temps de leur séjour ils allaient dans les campagnes, amenaient les bêtes à  cornes qu'ils se faisaient donner pour manger, et les tonneaux des caves bourgeoises enfonçaient et buvaient à  plein vase. Ils mangeaient des harengs tout crus, sans répugnance ». (1)

D'autres incidents, au demeurant inévitables dans ce type de contexte, sont, par ailleurs, rapportés ; le 28 Avril la situation est explosive à  Saint-Etienne : La ville doit accueillir plusieurs milliers de soldats français de l'armée d'Espagne en instance de démobilisation, qui vont ainsi devoir cohabiter avec leurs adversaires d'hier. Au café Thiollier, qui était alors l'établissement « chic » de la ville, sur la « grand place » (2), une altercation éclate entre deux officiers. L'Autrichien arborait à  son shako une branche de laurier que le Français prétendait lui ôter. Ils en viennent aux mains, les badauds s'en mêlent, et il faudra l'intervention de la maréchaussée pour tirer le collaborateur du Prince de Saxe Cobourg de ce mauvais pas.

L'événement est, somme toute, bien banal ; son souvenir en a néanmoins été conservé, ce qui relativise, à  bien des égards, l'importance des frictions ayant pu opposer les populations aux troupes d'occupation. Celles-ci, qui bénéficient bien vite du concours empressé d'autorités opportunistes, ne rencontrent pas, par ailleurs, d'opposition de masse vraiment sérieuse. Seuls, en définitive, deux épisodes marquent en 1814 une véritable tentative de résistance à  l'invasion, l'attitude de Roanne d'une part, l'équipée de Gustave De Damas et de ses volontaires, de l'autre.



En 1914, la Ville de Roanne a dignement fêté ses héros de 1814.
A cette occasion, des lots de cartes postales furent éditées.
L'illustrateur avait pour nom J. Desbenoit.

Un habitant de Roanne salue le brave marinier

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ROANNE RESISTE

Le 23 Mars, jour de l'occupation de Saint-Etienne, les avant gardes autrichiennes se présentent au pont du Coteau, défendu par un canon et une quarantaine d'hommes qui refusent de leur laisser le passage. Des coups de feu sont échangés et le détachement étranger se retire.

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Certainement galvanisés par le succès de cette escarmouche, les gardes nationaux de la ville décident alors d'attaquer une unité de dragons hongrois qui stationnait à  quelques kilomètres de là , près de Saint-Symphorien-de-Lay. Contre l'avis du maire de Roanne, François Populle, qui redoutait, non sans raison, des représailles ultérieures, cinquante deux hommes, sous la conduite du commandant Faure, vétéran des guerres révolutionnaires, se mettent en marche. Ils assaillent l'ennemi, d'ailleurs plus nombreux que prévu, au petit matin. L'effet de surprise jouant à  plein, l'adversaire est mis en déroute, abandonnant notamment neuf prisonniers qu'on se hâte de diriger sur Clermont-Ferrand.

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L'enthousiasme sera cependant de courte durée ; le lendemain 10 000 hommes sont prêts à  investir la ville et les conditions posées par le commandement autrichien pour accepter sa reddition sont à  la hauteur du camouflet reçu la veille : livraison des participants au raid de Saint Symphorien, deux heures de pillage, internement de la garnison.

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Le monument du Centenaire (1914) à  Roanne

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François Populle fait front, crânement. Il ne saurait être question de remettre les « partisans » du commandant Faure qui auraient d'ailleurs quitté la cité ; sur la deuxième exigence, sa réplique a été immortalisée sur le monument de l'hôtel de ville, ultérieurement érigé, en mémoire de l'événement : « Vos soldats ne sont pas encore maîtres de Roanne. Ils demandent deux heures de pillage ! Nous répondrons par deux heures de tocsin. 20 000 paysans armés accourront à  notre secours et alors on verra».

Pour donner corps à  la menace d'une résistance acharnée, le soin est pris de raccompagner dans ses lignes le plénipotentiaire Autrichien, par le chemin des écoliers. Au fur et à  mesure de son passage, canons et troupes sont déplacés pour le persuader que la ville est puissamment défendue. La ruse a t-elle fonctionné ? Le haut commandement allié ne craignait-il pas surtout la destruction du pont en bois du Coteau, voie alors stratégique si les opérations militaires devaient se poursuivre ?

Aux armes !
Populle fait battre le rappel

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Blason de Roanne
 

Toujours est-il que le général Hardegg (3), en dépit des pressions de son entourage, renonce à  ses prétentions. La garnison, avec armes et bagages, peut évacuer Roanne qui est occupée, sans violence, le 9 Avril. Suite à  « La résistance énergique opposée en 1814 à  l'invasion des armées étrangères » la cité sera, avec Chalon-sur-Saône, Tournus et Saint-Jean-de-Losne, l'une des premières villes à  recevoir la Légion d'Honneur.

 

Populle

GUSTAVE DE DAMAS ET SES VOLONTAIRES

Le baroud de Gustave De Damas, en 1814, n'est qu'une des péripéties du véritable roman d'aventures que constitue la vie de cette fascinante figure du Forez, aujourd'hui largement et injustement oubliée.

Claude Marie Gustave De Damas voit le jour le 23 Décembre 1788 à  Montbrison, dans l'une des plus anciennes familles de la noblesse Française. Celle-ci est bientôt prise dans la tourmente révolutionnaire ; certains de ses membres, comme son grand père, sont guillotinés, d'autres rejoignent l'armée de Condé. Finalement le foyer émigre, laissant pourtant le jeune Gustave dans le château familial du Rousset, sous la garde d'un employé qui lui servira de père nourricier. Celui ci parvient à  soustraire l'enfant aux convoitises des autorités et notamment de Javogues qui brûlait d'épingler à  son sinistre palmarès, l'un des plus beaux fleurons de l'aristocratie du département. Avec le consulat, la famille peut rentrer d'exil et, Gustave intégra l'école d'officiers de Fontainebleau.

Sous lieutenant, à  moins de 18 ans, il se jette à  corps perdu dans les campagnes d'Allemagne et de Pologne. Plusieurs fois blessé, il est capturé par les cosaques à  Lautenbourg ; mais rien ne saurait être banal chez le personnage ; le voici immédiatement échangé contre  le propre fils du général Blà¼cher. En Espagne, où il est alors muté, il s'illustre sous les murs de Benavente, pour avoir, à  la tête de l'avant garde, passé la rivière à  la nage, sous le feu nourri de l'ennemi ; au Portugal, un peu plus tard, il prend plusieurs postes avant de réunir et de commander une unité surnommée pour sa bravoure « la légion infernale ».


A Santa Maria De Cella, en Mai 1809, lors d'une charge, Gustave De Damas est à  nouveau grièvement atteint, son cheval tué sous lui. Sa carrière militaire semble bel et bien terminée ; on pense à  l'amputation de la jambe droite, purulente et mutilée. Après moins de quatre ans de campagne, le voici réformé. Mais, après l'atroce saignée subie dans les steppes de Russie, il faut faire flèche de tous bois ; Il est rappelé comme lieutenant en second dans le premier régiment de la garde d'honneur de l'impératrice, avant d'être promu en Saxe, après la victoire de Dresde, sous-adjudant major.

Lorsque l'invasion déferle sur la France, Napoléon se souvient de ce sous lieutenant qui l'avait si bien servi, dans la péninsule Ibérique notamment, où il avait eu à  affronter les unités de francs tireurs. Il le charge d'organiser, dans le lyonnais, un corps de partisans « destiné à  inquiéter l'ennemi et à  contribuer à  le chasser du territoire ». A Lyon, qu'il rejoint immédiatement, Gustave De Damas n'obtient aucun appui du Maréchal Augereau. Qu'importe ! Il entreprend de recruter, dans la Loire d'abord, avec cette proclamation qu'il adresse aux « braves forisiens »:

« Le monde entier connaît votre bravoure et sait que les Gaules envahies par les Romains, les anciens Ségusiens, nos aà¯eux, leur opposèrent cette valeur et cet héroà¯sme insurmontables qui peuvent seuls soustraire un peuple au joug de l'ennemi. Nous sommes leurs descendants braves compatriotes ! Prouvons l'univers que nous n'avons point dégénéré ! Formons nos rangs, marchons, et contribuons à  délivrer notre belle patrie ! Que ces ennemis parjures, repoussés au delà  du Rhin, répètent en fuyant et votre nom et votre valeur ! Que chacun de nous aussi puisse dire avec gloire : et moi aussi j'ai concouru à  la liberté de ma Patrie ».

Aux deux cents hommes enrôlés à  l'origine, viennent bientôt se joindre quelques milliers de volontaires issus de la gendarmerie et des dépôts de cavalerie ou d'infanterie. Les « Damas », - c'est ainsi qu'on les appelle désormais -, vont conduire contre l'envahisseur une guerre de harcèlement et d'usure. Ils attaquent avec succès à  Belleville, Mâcon, Cluny, La Maison Blanche, Pontanerou Saint-Georges, Thesy, Feurs, Chabreloche. Ils seront les derniers à  déposer les armes. (4)

Bien des années plus tard, à  Saint-Hélène, Napoléon s'est il souvenu des événements de Roanne et des combats des « Damas » ? Peut être ; toujours est-il que, dans son testament, il réserve un legs au département de la Loire, ainsi d'ailleurs qu'à  l'Alsace, la Bourgogne Franche Comté, l'Ile de France, la Champagne et le Dauphiné. Cet héritage de 50000 frs sera, jusqu'en 1870, affecté à  décerner des prix et récompenses « aux ouvriers de l'agriculture et de l'industrie les plus méritants pour leurs découvertes et leurs inventions ».

Objectivement pourtant, l'impact militaire réel de ces deux épisodes est bien mince. D'aucuns ont voulu voir dans celui de Roanne et de Saint-Symphorien-de-Lay une sorte d'épopée où 150 volontaires auraient anéanti un camp de 4000 Autrichiens. Ils étaient en fait 52 et les troupes hongroises ne dépassaient pas quelques centaines d'hommes. Les coups de main de Gustave De Damas, pour audacieux qu'ils fussent, n'étaient certainement pas de nature à  changer, à  eux seuls, le cours des événements. Tout au plus, ont-ils pu créer un climat d'insécurité susceptible de gêner l'avance de l'ennemi dans l'attente d'un retournement, au demeurant bien improbable, de situation. Tel était certainement son objectif lorsque, par exemple, il fait, au Pertuiset, couler le bac reliant les deux rives de la Loire. N'avait-il pas alors simplement en mémoire ce cri du vieil Horace :

« N'eut il que d'un moment reculé la défaite

Rome eut été du moins un peu plus tard sujette ».

Aussi, ces actes de « résistance » sont-ils bien insuffisants pour caractériser vraiment l'attitude des populations ; certes, ce ne fut pas le « bon vieux temps » qu'évoquaient, quarante ans après, ces Roannaises en souvenir de leurs bals d'antan aux bras de fringants cavaliers autrichiens. Ces invasions ont d'ailleurs coûté fort cher au contribuable, ce qui reste néanmoins et à  l'évidence, un moindre mal.

Il reste alors à  s'interroger sur les causes de cette « drôle» d'occupation, somme toute paisible, et qui voit ceux que tout devait opposer, cohabiter dans le calme et parfois même fraterniser. L'une des raisons, sans doute essentielle, tient à  la lassitude croissante d'une large partie de l'opinion vis à  vis du régime impérial. « Etre vainqueur c'est beau, mais vivre a bien son prix ». Ces mots, qu'Edmond Rostand prêtent au Maréchal Marmont traduisent un sentiment de plus en plus répandu dans la population durement frappée par les guerres permanentes et les effroyables saignées qu'elles engendrent.

Le comte Gustave de Damas

comtedamas Dès 1812, la conscription rencontre de plus en plus d'opposition ; les autorités sont contraintes de mettre en place des unités de gendarmes spécialisées pour poursuivre les insoumis. Ces « garnisaires » retrouvent les techniques utilisées jadis par les dragons de Louis X1V pour persuader ces protestants entêtés de rejoindre l'Eglise Romaine. Ils s'installent dans les foyers des familles des réfractaires, qui doivent les entretenir tant que leur conscrit reste introuvable ; le 5 Mars 1814, pour le département, le corps de ces « garnisaires » est porté à  300 hommes. Leur métier n'est d'ailleurs pas toujours une sinécure ; ainsi, au début de 1814, les cinq gendarmes envoyés à  Saint-Genest-Malifaux pour traquer les insoumis sont attaqués près du bois de Farost ; l'un d'eux est sérieusement blessé. Les « Grands Bois » de la commune étaient, depuis la révolution, l'un des refuges préférés des réfractaires. La procédure suscite ça et là  quelques bavures, comme à  Saint-Jean-Bonnefonds où la mère et l'oncle d'un insoumis, suspectés de « recel », sont incarcérés, tandis que leur mobilier est saisi, puis vendu. Quelque temps plus tard, parvient une lettre du pseudo rebelle, de l'armée d'Italie où il est régulièrement incorporé. Le sous préfet voudra bien ordonner la main levée des sanctions !

Pour échapper à  la conscription, les jeunes Stéphanois ont recours à  un autre artifice ; ils signent en masse des contrats d'apprentissage dans l'armurerie, le métier dispensant des obligations militaires. La paix enfin revenue, plusieurs tenteront, sans succès semble t-il, de faire casser par la justice leur engagement qui n'avait pas été inspiré par une quelconque vocation pour cette profession.

Coûteuse en hommes, la guerre est également onéreuse pour le contribuable, stéphanois notamment, puisque l'économie de la ville est plus que d'autres affectée par le blocus continental. La Révolution avait, dans un premier temps, aboli les droits indirects, ces « gabelles » dénoncées dans tous les cahiers de doléances : sel, tabacs, mais aussi alcools. Le financement des guerres oblige cependant de les réactiver. Le droit de vente au détail sur les vins, perçu sous l'empire au taux de 15%, est particulièrement exécré. Le Comte d'Artois, en exil, s'était d'ailleurs engagé à  supprimer ces accises. En 1814, à  Saint- Etienne, la chute de Napoléon est, ici et là , saluée aux cris de « Vive le Roi , à  bas les droits réunis ».

La monarchie restaurée saura tenir ses promesses ; l'administration des droits réunis est effectivement supprimée mais pour être immédiatement remplacée par celle des contributions indirectes ! Moins de droits mais plus de taxes ! La manoeuvre ne berne pas le cabaretier stéphanois, en définitive peu sensible aux subtilités de vocabulaire ; l'émeute gronde à  Saint-Etienne et à  Saint Chamond où les débitants tentent de se concilier la troupe en offrant force tournées. Il faudra toute l'habileté du préfet Rambuteau pour, peu à  peu, calmer les esprits.

A DEFAUT DE CONCLUSION

L'histoire, par définition, ne souffre pas de conclusion ; chacun de ses chapitres n'est que le maillon d'une chaîne qui, sans fin, relie le passé au présent et tend vers l'avenir. L'épisode des occupations autrichiennes du Forez en 1814 et 1815 n'échappe pas à  cette règle ; aussi, et pour mettre un terme à  cette chronique, peut-on avoir recours au rêve, ce «Dimanche de la pensée», comme le définit F. Amiel. L'extraordinaire destinée de Gustave de Damas ne prouve t-elle pas, d'ailleurs, qu'entre le roman et la réalité, la frontière peut ne pas être très nette !

Une suite à  ces événements est alors imaginable à  partir de la présence à  Saint-Etienne, quelques quinze ans plus tard, d'un musicien, né à  Vienne en 1774 nommé Haynd. Dans la bonne société de la ville qui l'a intégré, il passe pour l'un des fils du célèbre compositeur. Dés lors, l'imagination a le champ libre. Peut être, le fils de Joseph Haynd était-il l'un des brillants officiers du Prince de Saxe Cobourg. Peut être, était-il invité à  la table d'Antoine Pascal où il appréciait la « râpée » et le « sarasson, accompagnés à  souhait de Château Grillet, Saint Joseph et autres Côtes Rôties. Peut être, après les agapes, se mettait-il au piano pour interpréter magistralement « les Saisons » avant d'entraîner la maîtresse de maison et ses filles dans d'inoubliables tours de valse. Certainement était-il devenu un habitué du café Thiollier où il aimait à  vider force chopes en prenant langue avec quelques avenantes et peu farouches « jarjilles ». Ce serait même pour retrouver l'une d'elle que, la paix revenue, il s'est installé à  Saint-Etienne et a �?uvré, par son art, au rapprochement des peuples, la musique classique étant, à  cet égard, toujours préférable à  des marches militaires interprétées par des troupes d'occupation.

 

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Renvois du texte

(1) L'épisode des « carnavaux » se rapporte certainement aux destructions de matériel militaire du 27 mars , ordonnées par le haut commandement autrichien suite aux rumeurs de contre attaque d' Augereau à  Annonay . La victoire n'étant pas acquise, il importait de prendre les mesures préventives en conséquence.

(2) Aujourd'hui place du peuple

(3) Bien des années plus tard , le Comte Hardegg rendra, selon le témoignage de M. Clergeon futur Maire de Roanne, hommage à  l'attitude de ses habitants et de F. Populle :

« �?� Me trouvant en Hongrie en 1840 , chargé d 'une mission comme inspecteur des haras de France et en relation avec le général Hardegg qui commandait tous les haras de l'empire Autrichien , je n'ai eu qu'à  me louer de son accueil qui s'est changé en amitié , je pourrai presque dire en enthousiasme , lorsqu'il appris que j'étais de Roanne , ville qui lui avait fait une si belle et si honorable résistance » .

(4) L'exceptionnel destin du Comte De Damas ne s'arrête pas en ce début de printemps 1814. Au cours des cents jours, redoutant la guerre civile , il s'est refusé à  rallier Napoléon ; grâce à  l'appui de son cousin il rejoint même à  Gand Louis XVIII . De retour au pouvoir celui ci ne lui en saura pourtant aucun gré et refuse de le réintégrer dans l'armée . Rentré à  Montbrison le demi solde qu'il est devenu s'efforce de subsister ; Il entreprend de faire son droit , puis est tour à  tour maître d'armes , professeur de dessin , journaliste jardinier fleuriste. Son caractère entier lui vaut de solides inimitiés. Il choque par ailleurs la bien pensante société de la ville par quelques pamphlets et en organisant avec certains compères des fêtes , semble t-il bien arrosées , où on se plaît à  railler d'éminentes personnalités locales. Pour le Noël 1830 c'étaient les membres du barreau qui faisaient les frais de l'opération , dans l'un des trente couplets de la chanson composée pour la circonstance .

« Perçant la foule immense

on voit les avocats

demander audience

pour bénir leurs rabats.

Messieurs leur dit Jésus , quel plaisir est le nôtre

En ce monde il faut bien nous voir

Car je n ' ai pas le doux espoir

De vous revoir dans l 'autre » .

En 1829 Gustave De Damas prend de front cette bonne bourgeoisie conformiste en fondant à  Montbrison une loge maçonnique « les commandeurs du Phénix » .

Dans le même temps les relations avec sa famille qui ne lui a jamais vraiment pardonné son attachement à  l'empire , ne sont pas au beau fixe . N'a t- il pas au demeurant dérogé en épousant un roturière , fille de fonctionnaire.  Et du fisc de surcroît !

Cette mésalliance ne fait qu'aviver un conflit idéologique latent avec ses parents, restés farouchement ancrés à  l'ancien régime. Peu à  peu, en effet, l'héritier de cette vieille lignée aristocratique est devenu l'un des porte drapeaux de tous les opposants à  la monarchie restaurée, libéraux, bonapartistes, républicains . Il rencontre à  deux reprises au moins Joseph Fieschi, qui, plus tard déclenchera la fameuse et meurtrière machine infernale qui devait abattre le « Roi des Français ». Il s'implique dans tous les mouvements de libération qui annoncent le futur printemps des peuples. En 1826 il commande huit cents piques pour équiper un corps de lanciers ,destiné à  soutenir les Grecs insurgés en lutte pour leur indépendance . Ultérieurement on le rencontre avec Mazzini et le mouvement « Jeune Italie » qui conspirent pour l'établissement d'une Italie républicaine et unifiée.

Très vite déçu par Louis Philippe dans lequel il avait un moment placé ses espoirs, Gustave De Damas lance en 1831 un manifeste à  la Nation et propose la constitution d'une « légion Lafayette », ce qui lui vaut d'être poursuivi pour « exaltation à  la haine et au mépris du Gouvernement » A peine est-il acquitté par la Cour d'Assises qu'il est à  nouveau arrêté après la révolte des canuts. Il s'évade, gagne la Suisse, pour un long exil.

L'horizon Européen lui étant désormais interdit, c'est en Orient que le proscrit va poursuivre ses aventures . A la fin des années 1830 il entre au service du vice roi d'Egypte, alors en guerre contre la « Sublime Porte » turque . Le bataillon Nubien qu'il commande à  la grande bataille de Nezib fait merveille et sa charge participe largement à  la victoire. Une nouvelle fois Gustave De Damas est grièvement blessé ; une nouvelle fois sa mort est annoncée à  Montbrison ; une nouvelle fois il se remet. Le Shah de Perse, qui entendait lui aussi réorganiser son armée à  l'européenne , l'attache alors à  sa personne avec le titre de Maréchal du Royaume. Favori du monarque, il fonde à  Téhéran un collège Royal, une école militaire , une de médecine . Il parvient même à  y faire édifier une église.

La disparition du personnage, qui ne pouvait être banale, reste pleine de mystères. Gustave Damas meurt le 18 Novembre 1842 , quelques heures après son épouse . Machination , révolution de palais , choléra ? Le secret demeure . On ne retrouvera rien de leur patrimoine ; argent, bijoux, armes , tout s'est évaporé ! Même sa belle soeur, qui avait rejoint le couple, s'est volatilisée...

Un ajout folklorique: Les " Russes " à  Firminy (NdFI)

Georges Dubouchet a évoqué en ces termes le souvenir d'Albert Boissier et son travail de folkloriste : " Albert Boissier était un honnête homme, au sens du XVIème siècle, c'est à  dire non seulement un homme cultivé mais aussi un homme de bonne compagnie mais il avait su conservé deux qualités typiquement enfantines : la passion de l'enquête et une curiosité de bon aloi."

Inlassablement, Albert Boissier (1910-1953) a récolté les souvenirs des Appelous, il a recopié les légendes et les anecdotes de la région de Firminy ; il a arpenté tous les chemins, visité toutes les fermes et les chateaux, les églises, jusqu'aux roches et aux fontaines. Il a dessiné, tracé des plans, fouillé les archives et lu les livres des bibliothèques. Ses CARNETS D'UN FOLKLORISTE, riches et « bordéliques » constituent la somme de ses recherches. Dans le livret III, l'auteur évoque longuement l'occupation autrichienne dans la région de Firminy. Il s'agit de récits qui se sont transmis dans les familles, de génération en génération et qui évoquent le plus souvent les soldats autrichiens sous le terme de « Russes ». Leur intérêt, en admettant leur véracité, tient dans la précision de certains détails. A lire les épisodes de la Résistance à  l'occupant, il semblerait aussi que leur séjour ne fut pas de tout repos, mais sans doute l'imagination populaire et la gloriole locale y tiennent une bonne place. En voici un petit résumé:

- Bivouacs :

En 1814, les « Russes » campèrent à  Firminy, dans les terrains qui appartenaient à  Mr de Chambarlhac, à  proximité d'un puits et d'un grand saule sous lequel les soldats faisaient leur popotte (« Témoignage » de Mr Peyrard). Des troupes auraient aussi campé entre Saint-Maurice et Caloire au lieu-dit Fontclauze. Parmi les Autrichiens, un certain nombre, et en premier lieu des officiers, furent hébergés dans les fermes. Ainsi par exemple, la grand-mère de Mr Bayon, maçon, hébergeait chez elle deux Autrichiens.

- Résistance :

Certains soldats se comportaient fort mal avec l'habitant. Ainsi ceux qu'hébergeait Lavourey, aubergiste resté dans les mémoires pour sa force herculéenne, lui faisaient-il subir maintres vexations. Albert Boissier : " Un jour, il dit aux Russes de venir se promener avec lui, qu'il avait à  leur faire voir quelque chose de curieux. Il les entraîna donc aux environs des Razes. Or en ces endroits se trouvaient d'anciens puits de mine ou trous très profonds. Le père Lavourey arrivé près de l'un de ces puits saisit les trois hommes et les précipita dans le trou. On n'entendit plus jamais parler d'eux."
Une autre histoire encore plus romanesque : On raconte qu'au Pertuiset, un passeur truqua un bateau qui coula au milieu de la Loire avec ses occupants. Le passeur lui, se sauva à  la nage. Ici, c'est un paysan qui noit un Autrichien dans une fosse à  purin ; là , c'est un nommé Pataud qui se souvient d'un capitaine français mettant en fuite des Autrichiens.

Les paysans ne sont pas en reste. La légende du « champ dolent » raconte qu'une bande massacra des soldats ennemis. Boissier ici ne tombe pas dans le panneau et précise qu'il s'agirait en réalité d'une tradition se rapportant aux Guerres de religion.

- Exactions :

Boissier en raconte long aussi sur les exactions des « Russes ». Non contents d'emporter les cloches de l'église de Cornillon, il transformèrent l'église d'Aurec en écurie. Il s'agit là  peut-être du souvenir réactualisé de la profanation de la Grand' à  Saint-Etienne lors de l'occupation de la cité par les Protestants. Au village de la Goutte, ils seraient venus tout piller mais les habitants et leurs bêtes avaient pris le maquis. Ils eurent plus de chance à  Guangues et à  Cornillon où ils rançonnèrent les villageois. Un matru qui avait eu l'outrecuidance de les narguer fut pendu par les pieds à  la branche d'un arbre. Mr Fromage Claudius, en 1924, racontait qu'ils avaient volé la vache du sieur Garonnaire.

- Ah schöne Französinnen !

Il se disait dans les chaumières que Gros jean Piarrou, d'Unieux, était un enfant naturel des « Russes ». A Firminy, c'est la mère Gaucher qui s'était mariée avec un « Russe ». Son homme est mort bien loin des neiges du Grossglockner, au fond d'une galerie de mine.


Eléments bibliographiques

LJ GRAS : L'invasion du Forez 1814? L'invasion du Forez 1815 (1923)

BULLETINS DE LA DIANA : tomes XLV No 4et 5 (1977) , LXI No 3 (2002)

REVUE HISTORIQUE DES ARMEES (1963)

G THERMEAU : St-Etienne et son agglomération (2002)

E BONNEFOUS : Histoire de St-Etienne (1851)

S BOSSAKIEWICZ : Histoire générale de St-Etienne (1905)

ANTOINE : Histoire du Forez (1883)