Wednesday, September 23, 2020
ruegerantet.jpgAprès " La Loire en colère", nous poursuivons nos histoires d'eau avec le Furan, l'âme damnée de Saint-Etienne en même temps que son coeur bienfaiteur.

 

 

Du Furan, il ne reste plus grand chose de visible aujourd'hui, quelques centaines de mètres à  découvert à  Valbenoîte où il longe paisiblement le CFA les Mouliniers, contourne l'ancienne abbaye et s'enfonce dans les entrailles de la terre, au milieu des brousailles et des détritus, dans l'indifférence générale. Pourtant il fut un temps où Saint-Etienne était Sanctus Stephanus de Furano, Saint-Etienne de Furan, en même temps que Saint-Etienne en Forez, comme pour honorer ce " torrent magnifique " qui la traverse de part en part, du nord au sud et qui a tant fait pour sa renommée. Une porte dans l'enceinte de la cité portait autrefois son nom, ainsi qu'une rue, rebaptisée rue Alexandre Pourcel dans les années 30. Il fut surtout un temps où les habitants savaient bien que le Furan (ou Furens) en parler local était " le Furieux " et que déchainé il devenait sans pitié. Etrange destinée que celle de notre rivière; on pourrait dire d'elle qu'elle sembla toujours avoir voulu se hisser au dessus de sa condition.

Description de l'ancien Furan et des autres rivières

Le Furan (en gras) prend sa source dans le Mont Pilat à  1160 mètres d'altitude au lieu-dit " Le Creux ", traverse la vallée sauvage du Gouffre d'Enfer " passe devant la grotte des Sarrazins, et un peu plus loin débouche dans la gorge riante et sombre que dominent les ruines encore imposantes du vieux château de Rochetaillée." (Auguste Callet). Il entre ensuite dans la vallée houillère, arrive à  Saint-Etienne, longe l'ancienne abbaye de Valbenoîte, traverse l'actuel campus Jean Monnet (fac de lettres) et les ateliers d'armuriers, se dirige vers le Pré de la Foire (Place du Peuple), entre le Mont-Grenis et le Mont-d'Or, ainsi il coupe la ville en deux.

Le Furan au Bernay (1911)

Il gagne ensuite l'Etivallière, contourne au nord, à  l'Etrat, le pic dominé autrefois par le château de Saint-Priest; rejoint Ratarieux et s'en va arroser le vallon de La Fouillouse pour se jeter dans la Loire, à  Andrézieux, après un cours d'environ 36 km.

Cheminée sur les bords du Furan, entre Saint-Just et Andrézieux. Il pourrait s'agir de la cheminée du foyer du moteur à  vapeur de la pompe chargée d'alimenter en eau les tenders des locomotives...

1_ Le Chavanelet (3,4 km) prend naissance vers la Métare, il reçoit le Roassieux venant de la Marandinière puis descend sous le cours Fauriel et se jette dans le Furan au centre de la rue du Grand Moulin. Les premières délibérations concernant l'enfouissement ou la canalisation de la rivière datent de la fin des années 1850. Devenant, au gré de l'urbanisation et du développement industriel, l'égoût de chez Mimard et des autres ateliers (mais aussi des brasseries du cours Fauriel) il fut couvert par étapes, pour ne disparaître définitivement à  la vue qu'au début des années 1930 !

2_ Le Furet descend de Planfoy et se jette dans le Furan à  la Michalière. Il était autrefois surnommé la Rivière et a donné son nom au quartier. A son sujet un poème du XIXème siècle reprend l'histoire des pépites d'or déjà  évoquée par Chapelon au XVIème siècle : " Et près du hameau que j'habite, Le site fleuri plein d'attrait Où dans ton lit se précipite D'un bon l'impétueux Furet, Au pied de la vague qui roule M'a t-on dit des paillettes d'or, Que ma dernière heure s'écoule ! Sur ta rive, heureux qui s'endort ! "

3_ Le Merdaret ou Merdary (2,5 km), venu de la Croix de l'Orme se jette dans le Furan au niveau de la fac de lettres.

4_ Le Roannelet nait derrière la colline de Beaubrun et rejoint le Furan vers la Place Jean Jaurès en passant sous la rue d'Arcole et vers le palais de justice.

5_ Le ruisseau des Villes dont les débordements étaient fréquents descend du Devey (?) et reçoit le ruisseau des Mines (6) qui vient du Grand Coin avant de se jetter dans le Furan vers la Manufacture d'armes.

" Pauvre ruisseau des Villes Tu viens du noir crassier Plus loin, là  vers Montaud."

7_ Les Eaux Jaunes en provenance de Saint-Jean-Bonnefonds traverse le quartier des Marais et se jette dans le Furan à  la Vignasse. Il servait de limite entre La Talau et Sainté. Il est renommé le Bessard dans sa partie en amont. Il reçoit l'Isérable (8) venant de la Richelandière (rue du même nom, Isérable vient peut d'être du mot " érable") et le Gris de Lin (9) né vers Chateaucreux (rue Gris de Lin non loin de la gare, l'origine de ce nom est inconnu).

Le moteur de l'industrie

" Un torrent magnifique, nommé Furens traverse la ville et fait mouvoir cent usines." Stendhal in Mémoires d'un touriste

Prenons par exemple le nom de l'école des apprentis, " les Mouliniers ", il garde le souvenir d'une industrie stéphanoise qui comme d'autres doit beaucoup au Furan, celle du moulinage de la soie. Dans les ateliers, les mouliniers tordaient et filaient mécaniquement la soie grège au moyen de moulins garnis de fuseaux ou de bobines. La force hydraulique du Furan servaient à  actionner les moulins à  soie en même temps que son eau était utilisée par les teinturiers. Et les anciens passementiers véhiculent encore l'idée " qu' autrefois les eaux du Furan étaient " spéciales " pour décreuser la soie, comme pour la trempe de l'acier ". Il s'attachait en effet aux eaux de la rivière la réputation de posséder des propriétés remarquables qui expliquent l'excellence des productions stéphanoises, armes et soieries.

" C'est dans la petite rivière qui coule ici, et qui s'appelle le Furens, qu'on trempe l'acier des sabres et des épées, pour les rendre plus durs et plus flexibles." Bruno G. in Le tour de France de deux enfants (1877)

Concernant les armes, Auguste Callet dans sa Légende des Gagats a évoqué les vertus presque magiques de ses eaux pour la trempe des aciers. Au passage il fait venir son nom d'une hypothétique divinité gauloise, Furania, honorée par les maitres-armuriers métallurges fabriquant les longues épées gauloises. Des siècles plus tard, en 1875, les industries Ferreol par exemple trempaient encore dans le Furan (à  Rochetaillée) des lames de machettes exportées ensuite dans les colonies.

A l'occasion des travaux de la Place du Peuple en août 2005

C'est sur ses bords et ceux de ses nombreux affluents qu'à  l'époque proto-industrielle s'installent les premiers ateliers de clinquaillerie. Un bief, c'est à  dire une retenue d'eau est construit entre les Ursules et la plaine du treuil où il rejoint le Furan. Dès 1515, on signale à  ses abords un moulin, un foulon (pour écraser la laine) et un broyeur pour l'écorce de chanvre. Le bief fut couvert en 1857, les usines polluantes ayant pris depuis belle lurette la relève des buanderies anciennes. Parmi les moulins de la ville, le plus important était celui de maître Pierrefort situé entre la place Dorian et la place du Peuple à  l'emplacement de la rue qui porte son nom (rue du Grand-Moulin). Un autre, le moulin de Gauds était situé au n° 6 du cours Victor Hugo, un autre encore était situé sur la place de l'Hôtel de ville. Le terme " Gauds " viendrait d'ailleurs du patois et signifierait " moulin ". Le quartier des Gauds était le coin favori des lavandières, au pied de la colline Sainte-Barbe.

Des molières (meules en grès qui ont donné leur nom à  Roche-la-Molière) indispensables pour l'affutage des armes et actionnés par la force de ses eaux sont mentionnés dès 1652. A la fin du XVIIème siècle, le Furan actionne 117 molières. Vers 1770, il anime près de 350 meules à  aiguiser et dix martinets, sans compter les moulins à  grain ou le moulinage de la soie. Le chroniqueur Béneyton écrit alors : " Il n'y a point dans le royaume de France de rivière qui donne plus de travail que ce ruisseau du Furan car depuis Planfoy à  Saint-Priest, il y a deux lieux de distance où la ville de Saint-Etienne est au milieu ; on y compte 18 sauts de moulins faisant 64 moulins à  blé, 34 sauts de molières à  double chenaux, 5 meules par chenau faisant environ 300 meules à  aiguiser. Il y a aussi une fonderie de fer, 10 martinets à  étendre l'acier et deux papèteries." Au XIXème siècle enfin, la grande industrie métallurgique trouvera encore dans la rivière stéphanoise la force motrice nécessaire, si besoin complétée par les machines à  vapeur en périodes de sécheresse. En 1832, on compte 108 usines et 225 roues hydrauliques. En 1861, 113 usines et 489 barrages. Une société de fabrication de cycles cependant, et non des moindres, affiche au début du siècle, le nom de la rivière dans sa raison sociale: la "Société des Ateliers du Furan", nouvelle dénomination des établissements Dombret, Jussy & Cie, installés en 1891 à La Chaléassière, rue Barrouin, au bord du Furan, célèbres pour la marque de cycles "Ouragan" (Une rivière, une ville: Saint-Etienne et le Furan de Louis Larcade et Alain Michalec, 1997 - page 65).

Le Furan vers la Chaléassière (quartier Bergson)

Source de loisirs

La rivière alimentait aussi les bains publics et deux piscines. Sur l'actuelle place Ferry, une école de natation vit le jour au XIXème siècle. Vendue aux enchères en 1876, elle possédait un bassin de natation pour hommes, un autre pour les dames , des cabines, des jeux pour enfants, une buvette, etc ! Rachetée par la ville, elle fut remplacée par un établissement scolaire. L'autre école de natation appartenait à  la famille Mazoyer et était encore en fonctionnement au début du siècle dernier.
 

Le prix à  payer

Il n'est pas difficile à  imaginer. Le dévellopement industriel de la ville résultant du Furan devait causer la pollution de la rivière. Si Papire Masson, un poète forézien du XVIème siècle put vanter la pureté de ses eaux, à  tel point, dit-il, qu'il n'y avait pas besoin de savon pour y laver son linge (il raconte aussi qu'elles charriaient des pépites d'or !) et que les habitants y puisaient leur eau comestible (la première fontaine publique ne date que de 1607), l'essor économique ultérieur transforma la rivière en égout puant. Dans le quartier des Gauds par exemple, à  la fin du XIXème siècle la rivière servait à  des buanderies, des tanneries, des teintureries, et plus généralement, à  des industries dont l'eau était le principal besoin. Malheureusement, les eaux sales y furent aussi déversées. Marius Bailly dans Pays noir écrit:

" Le Furan roule ses eaux sales
Sous le pavé de la cité.
Et le parfum qui s'en exhale
Sent la sueur, c'est sa fierté."

A la moindre crue du Furan, le rez-de-chaussée des maisons, qui étaient basses, étaient inondées. Des odeurs malsaines envahissaient les habitations, l'eau autrefois bénéfique provoquait désormais des épidémies. Le 24 juin 1856, le maire Faure-Belon prit un arrêté stipulant qu'il était défendu de se baigner à  l'intérieur de la ville, dans les eaux du Furens et de ses biefs. Ainsi débuta, pour des raisons d'hygiène, la couverture du Furan, d'abord dans le Centre-ville, au niveau de la Place du Peuple puis en 1864 sur la plaine du Treuil puis toujours plus jusqu'à  le faire presque disparaître du paysage. Malgré la résistance de François Chapelle, un conseiller municipal qui en 1866 défendit en vain le Furan maltraité par des " Stéphanois ingrats "...

.L'arrêté concernant les baigneurs, du maire Faure-Belon, en date du 24 juin 1836:

" Vu les lois des 16-24 août 1790, 18 juillet 1837 et l'art. 471 du Code pénal,

Art. 1er .Il est expressement défendu de se baigner, à  l'intérieur de la ville, dans les eaux du Furens et de ses biefs, et dans toute autre pièce d'eau courante qui ne serait pas entièrement close, et qui laisserait les baigneurs exposés nus aux regards du public.

Cette défense comprend spécialement la Carrière Desjoyaux.

Art.2. MM. Les Commissaires de police sont chargés de veiller à  l'exécution rigoureuse du présent arrêté.

Les contrevenants à  ces dispositions seront poursuivis conformément aux lois. "

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Le Furan à  Andrézieux
Le Furieux

Il est arrivé souvent que le Furan et ses petits copains deviennent fous. En 1592, ce sont plus de 100 personnes qui disparurent lors de crues dans toute la vallée entre Saint-Etienne et Rochetaillée ! En 1694, 1827, 1834, 1837, 1846, 1849 et 1910, les débordements causèrent à  nouveau des dégâts effroyables.

Le 26 août 1834, vers 19H 00, après une journée de canicule, il commença à  pleuvoir puis très vite les enfers se déchainèrent. Les flots grossirent et emportèrent tout. A Ratarieux, un pont et huit passerelles furent balayées, une mère de famille et ses cinq enfants furent engloutis par les flots. Seul le père de famille survécut, impuissant il assista à  la mort de ses proches. Sur tout le parcours du Furan, même souterrain, les dégâts furent importants, en particulier dans la rue de Lyon. A Montaud, un père de famille se noya. De nombreuses usines, buanderies et commerces furent dévastés. De Saint-Jean-Bonnefonds à  la Ricamarie, de Rive-de-Gier à  Saint-Chamond les mêmes scènes se désolation, partout ruines et deuil.

Trois ans plus tard, en 1837, un grondement sourd suivi d'un cri retentit soudain une fin d'après-midi : " Le Furens ! Le Furens ! " Son débit passa en deux heures de de 40 mètres-cubes d'eau par minute à  4500 mètres-cube ! Les rues furent envahies par les eaux qui s'engouffraient par les soupiraux, inondant les maisons. Plusieurs personnes furent emportées. Des centaines de personnes se trouvaient sans abri. Des pillards sans vergogne s'en donnèrent à  coeur joie et revendirent sur place le produit de leurs larcins. A l'aube, la ville semblait bâtie sur une lagune et on retrouva vingt corps sans vie. Citons pour mémoire quelques noms de ces victimes : Robert, 29 ans, père de deux enfants se noya en essayant de sauver une pièce de bois ; Lourdy, 25 ans, Pichon, 23 ans et Meyret, 17 ans, tous trois ouvriers ; Galland, 45 ans et sa fille Jeanne, 18 ans, tous deux surpris par les flots à  Rochetaillée...

En 1846, ses eaux envahirent les bas quartiers de la ville mais c'est surtout la grande crue de 1849 qui défraya à  nouveau la chronique pour les onze morts qu'elle causa et pour le miracle de Valbenoite. Une vague de plus de deux mètres d'eau ravagea l'abbaye. Seule une statue de la vierge fut retrouvée debout dans un jardin du collège face aux arbres arrachés, la terre labourée et les portes fracassées. Cette statue avait été achetée par les élèves un mois auparavant. Dès lors, le collège se plaça sous la protection de Notre-Dame de Valbenoite et une cantate composée par le directeur Delaunay en 1850, qui évoquait le miracle, devint le chant traditionnel du collège.

Mais on ne peut pas en finir avec le furieux sans évoquer la mémoire de Jean-Baptiste Gérentet. Né à  Saint-Rambert-sur-Loire, une petite ville dont les habitants subirent souvent les crues de la Loire et firent la preuve de leur courage, il vint s'établir à  Saint-Etienne où il tint un petit commerce prospère. En 1827, il se jeta dans le Furan pour porter secours à  un malheureux emporté par les flots. On retrouva son corps sans vie. Gérentet repose au cimetière du crêt de Roch et depuis une rue porte son nom, en plein centre-ville, là  où il se dévoua en vain.

La statue miraculée de Notre Dame se trouve aujourd'hui dans la chapelle de l'école Sainte-Marie à  Saint-Chamond.

Et aujourd'hui ?

La dernière crue importante du Furan eut lieu fin 2003. Des bâtiments furent évacués dans le quartier de Valbenoîte. Le 23 août 94, le lit du Furan était monté de 2, 50 mètres en 1/4 d'heure. La montée des eaux -nous dit le livre Une rivière, une ville (Louis Larcade et Alain Michalec, 1997) fut "plus rapide que pour la catastrophe de Vaison la Romaine ou celle de la Loire de septembre 1980". Trois facteurs expliquant ce phénomène: les fortes précipitations, la forte pente liée au relief, un sol urbain (goudron et béton) qui favorise le ruissellement et empêche les infiltrations. Comme l'a fait remarqué un article de La Tribune-Le Progrès de mai 2005 à  propos du plan de prévention des risques d'inondations (qui concerne les douze communes du bassin du Furan, Sainté, La Talaudière, La Fouillouse, Villars...), les habitants, qui ne voient plus le Furan à  découvert, n'ont pas toujours conscience de son existence et de ses risques. Des études hydrauliques récentes ont jugé le " risque important et redoutable " du barrage du Gouffre d'Enfer jusqu'à  sa couverture à  Valbenoîte. La zone inondable concerne 20 000 habitants. Attention, le Furieux dort, mais il a le sommeil léger...

Quelques livres et publications qui nous ont procuré des informations intéressantes : La légende des Gagats d'Auguste Callet, Cavalcade stéphanoise de Jean Gabriel, 1959, Bulletin des Amis du Vieux Saint-Etienne n° 55, 1964, Grande encyclopédie du Forez et des communes de la Loire 1985, Saint-Etienne au second Empire de Serge Granjon, 2001, Saint-Etienne aujourd'hui n° 206, 2005